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Au Musée des Beaux-Arts de Lyon, jusqu’au 4 juillet 2011

L’exposition « Le génie de l’Orient, l’Europe et les arts de l’Islam » ou un regard « nouveau », islamophile…

France | 8 mai 2011 | src.LeJMED.fr
Lyon -

Le Musée des Beaux-Arts de Lyon a inauguré début avril une grande exposition sur « Le génie de l’Orient, l’Europe et les arts de l’Islam » qui, jusqu’au 4 juillet 2011, nous invite à explorer l’apport de ces arts et techniques artistiques aux Européens – qu’ils soient artistes, collectionneurs ou théoriciens –, et témoigne de l’émerveillement de l’Occident pour l’Orient et les arts de l’Islam, « découverts » au XIXe siècle.

Image ci-dessus : détail de l’affiche de l’expo. © DR


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Lampe de mosquée au nom du sultan barquq, Égypte ou Syrie, fin du XIVe siècle. Verre, décor émaillé et doré © Lyon, musée des Beaux-Arts

Au début du parcours de l’exposition, une précision sémantique s’impose : la distinction entre Islam et islam qui permet d’insister sur le dépassement du point de vue religieux pour désigner l’ensemble des pratiques culturelles partagées par les sociétés à majorité musulmane dans une aire culturelle s’étendant de l’Espagne jusqu’à l’Inde, des Balkans jusqu’à l’Afrique, entre l’Hégire (622 de l’ère chrétienne) et le XIXe siècle, et dont l’unité esthétique traverse les frontières et les époques.

En dix chapitres, l’exposition nous emmène à la rencontre de cette nouvelle culture visuelle dans sa pluralité : des arts mineurs (décoratifs) aux arts majeurs (peinture et architecture), le parcours invite à découvrir les liens entre l’art et l’étude, notamment par une proposition de nombreuses esquisses plutôt que par la mise en scène spectaculaire de chefs-d’œuvre.

Une scénographie volontairement dépouillée pour une proposition qui réunit pourtant les prêts de plus de 40 musées français et étrangers et une exposition-dossier spécifique dédiée aux collectionneurs lyonnais du XIXe siècle à leur amour pour les arts de l’Islam.

Lyon, une capitale islamophile…

Lyon a joué un rôle particulier de découverte de ces arts islamiques car c’est une place économique et financière majeure au XIXe siècle : ses industriels, ses banquiers et sa bourgeoisie s’entourent d’objets précieux et son musée est parmi les premiers en France à acquérir des objets de collection.

Pour mieux cerner les enjeux d’une telle exposition dans la cité, nous avons interrogé
Georges Kepenekian, Adjoint à la Culture, au Patrimoine et aux Droits des Citoyens de la Ville de Lyon, et
Rémi Labrusse, professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université de Paris X Nanterre, qui a conduit avec Salima Hellal le commissariat de cette exposition.

- Voici d’abord notre échange avec Georges Kepenekian…

LeJMED.fr - Quel est le sens de l’exposition dans le cadre de la politique culturelle de la ville de Lyon ? En quoi Lyon est-elle une ville qui est attentive à l’altérité et à l’intelligence de la différence ?

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Georges Kepenekian, Adjoint à la Culture, au Patrimoine et aux Droits des Citoyens de la Ville de Lyon. © DR

Georges Kepenekian - C’est une exposition qui revêt une importance toute particulière par l’hommage rendu aux influences des arts de l’Islam dans la création au XIXe siècle.
Elle met en valeur une collection des plus importantes et des plus anciennes, réalisée sous l’impulsion des historiens d’art, des soyeux, des collectionneurs d’art...
Le Musée des Beaux-arts de Lyon dispose en effet d’une des plus importantes collections d’art islamique en France, héritage de son histoire et de celle de la ville de Lyon.

Au XIXe siècle, tout comme ils furent aux origines du développement du Musée et de l’École des Beaux-arts, les réseaux lyonnais des soyeux, les collectionneurs, les historiens d’art, les marchands et négociants vont montrer un regain d’intérêt pour les arts de l’islam, désirant trouver dans ce nouveau monde des motifs d’inspiration pour les artisans.

Cette exposition témoigne des échanges et influences entre Lyon et l’Orient à cette époque qui fut aussi pour notre ville, une période de grands changements et bouleversements : c’est le siècle des soieries et de la révolte des canuts, de la naissance des prud’hommes et du mutuellisme, le siècle de la création du cinéma (Frères Lumière), des débuts de l’aviation, du développement de l’automobile (Berliet), de la transformation urbaine de la ville...

Elle nous apporte le témoignage de la pluralité de l’héritage culturel qui est le notre, la beauté des œuvres enrichies des influences diverses.
Il nous apparaît fondamental de ne pas oublier ces origines plurielles, de montrer combien la valorisation de notre mémoire culturelle doit rassembler au lieu de diviser ou d’exclure.
Car chaque retour sur notre histoire nous fait entrevoir l’excellence atteinte lorsque nous nous sommes ouverts à la diversité.

- … et avec Rémi Labrusse

LeJMED.fr - Pouvez-vous nous indiquer l’enjeu d’une telle exposition, au moment précisément où l’actualité internationale réinterroge le regard de l’Occident sur l’Orient et les pays arabes ?

Rémi Labrusse - Il va sans dire que nous n’avons pas prévu cette conjoncture internationale lorsque nous avons décidé d’organiser cette exposition, il y a plus de deux ans. Notre but était de montrer que le rapport de l’Europe avec les arts et les cultures de l’Islam était à la fois très intense, très spécifique et très complexe, pour ne pas dire conflictuel. Et que ce dialogue entre l’Occident et l’Islam avait joué un rôle important pour façonner l’identité européenne, à travers un mélange de phénomènes d’attraction et de répulsion. Aujourd’hui, les réactions ambivalentes de l’opinion européenne à l’égard des bouleversements dans le monde arabe montrent que cette situation perdure. Dans ces réactions se mêlent la peur et la fascination, l’enthousiasme et le soupçon.

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John Henry Dearle (1860 – 1932), Tissu d’ameublement “Ispahan”, vers 1888. Laine tissée, H. 191 ; l. 132 cm, Londres, Victoria & Albert Museum © V&A Images/Victoria and Albert Museum, London

LeJMED.fr - Comment avez-vous construit votre proposition pour répondre à cette problématique ?

Rémi Labrusse - Nous avons structuré l’exposition autour de deux pôles : l’orientalisme et ce que nous appelons l’islamophilie. Nous montrons que d’un côté l’Islam a suscité la construction de fantasmes, de rêves qui aidaient à s’échapper des angoisses propres à la modernité industrielle, mais qui ne correspondaient à aucune réalité sérieuse.
On trouve cela dans la peinture orientaliste, en particulier ; et aujourd’hui, l’industrie du tourisme en direction du Sud de la Méditerranée continue d’exploiter les mêmes clichés. Et d’un autre côté, nous suggérons qu’un regard sérieux sur les principes esthétiques de l’Islam s’est mis en place au XIXe siècle, à contre-courant de l’orientalisme.

Il était principalement fondé sur l’idée d’une union entre l’art et la science, via la géométrie et les formes simples. Or, c’est justement ce que l’Europe moderne, l’Europe de l’industrie et des productions de masse, cherchait à créer de son côté. Naturellement, elle est donc allée chercher un modèle théorique en Islam. C’est vrai en particulier pour l’architecture et la théorie des arts décoratifs.

LeJMED.fr - Parlez-nous de ce moment de grâce et de fusion des regards entre Orient et Occident ?

Rémi Labrusse - C’est la conclusion de l’exposition. Nous faisons allusion à un moment particulièrement fécond de dialogue entre les traditions, chez certains artistes d’avant-garde du début du 20e siècle, parmi lesquels nous avons choisi Henri Matisse et Paul Klee.

Chez eux, suivant des voies évidemment différentes, le contact avec les arts de l’Islam a joué un rôle décisif pour "sauter le fossé", comme disait Matisse, et inventer un type d’image, de figuration, d’ornementation complètement neuf. Ils ne se sont pas échappés de la tradition de la grande peinture, mais grâce à la leçon de l’Islam, ils l’ont en quelque sorte retournée de l’intérieur et lui ont ouvert de nouveaux horizons.

Une proposition culturelle qui étoffera, à n’en pas douter, notre regard, sur les arts islamiques et par capillarité notre compréhension de l’autre, notre voisin sur l’autre rive de la Méditerranée.

Naia BENDJILALI

◊ ◊ ◊

« Le génie de l’Orient,
l’Europe et les arts de l’Islam »

Musée des Beaux-Arts de Lyon
20, place des Terreaux
69001 Lyon

Tous les jours sauf mardi et jours fériés de 10 h à 18 h,
vendredi de 10 h 30 à 18 h.
Nocturne le 6 mai de 18 h à 22 h.

Activités autour de l’exposition :
Week-end thématiques et partages littéraires dont Gaada poétiques proposées par Cie Gertrude II les 18 et 19 juin.
Activités enfants :
« Rêves d’Orient » : costumes, décor, paysage, architecture.
Catalogue :
« Islamophilies, l’Europe moderne et les arts de l’Islam », Catalogue de l’exposition « Le Génie de l’Orient », 400 pages, Rémi Labrusse.

En savoir plus :
Site du Musée des Beaux-Arts de Lyon

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