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France-Algérie : en attendant Hollande, le point sur les relations économiques, par le Pr A. Mebtoul

France - Algérie | 23 juillet 2012 | src.Le Courrier de l’Algérie
Alger -

Dans une récente entrevue accordée à notre confrère « Le Courrier de l’Algérie », le Professeur Abderrahmane Mebtoul dresse un tour d’horizon des relations économiques entre la France et l’Algérie. Après la visite à Alger de Laurent Fabius, annonciatrice de celle de François Hollande, le potentiel paraît immense, « sous réserve de réformes profondes » côté algérien, et même si la viabilité du symbolique projet de l’usine Renault-Algérie paraît loin d’être assurée…

Photo ci-dessus : Abdelaziz Bouteflika, Président de la République algérienne, et Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, lors de la visite de ce dernier à Alger, le 16 juillet 2012. © DR


Adaptation par LeJMED.fr d’un entretien réalisé par Inès B pour Le Courrier d’Algérie, avec l’aimable autorisation du Professeur des Universités Abderrrahmane Mebtoul, expert international en management stratégique.


Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, vient d’effectuer une visite en Algérie, mais peu de discussions ont porté sur le volet économique. Pourquoi à votre avis ?

Pr A. Mebtoul – Laurent Fabuis a effectué une visite en Algérie les 15 et 16 juillet 2012. Je pense que la raison principale de son déplacement tient aux tensions actuelles au Sahel, qui risquent de déstabiliser toute la région.
Mais le minisre français des Affaires étrangères est aussi venu pour préparer une éventuelle visite en Algérie du président français François Hollande, en vue de renforcer la coopération algéro-française.

Si l’on s’en tient aux aspects économiques, l’objectif de cette visite s’inscrit dans le cadre de la volonté des deux pays de dynamiser les relations par le biais de partenariats interentreprises, de type gagnant-gagnant, en synchronisant nos actions afin de rapprocher des intérêts économiques et commerciaux des entreprises des deux rives de la Méditerranée, notamment les partenariats publics et privés, la formation, le transfert de savoir axé sur les innovations en Algérie. Plusieurs accords par le passé ont matérialisé la coopération algéro-française.

Dans le domaine énergie, l’accord signé en 2003, entre l’Agence de promotion et de rationalisation de l’énergie (APRUE), côté algérien, et l’ADEME (Agence [française] de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), ainsi qu’entre l’entreprise nationale SONATRACH et Gaz de France par les PDG des deux compagnies. On relèvera par ailleurs que les investissements en hausse de Total marquent le retour des Français dans le secteur des hydrocarbures en Algérie, où ils ont été supplantés par les Américains et les Britanniques dans les années 1990-2000.

Concernant les services, on ne saurait ignorer la présence de banques françaises en Algérie, à l’instar de BNP-Paribas et de Société Générale, ainsi que d’assureurs français, comme Axa, et de nombreuses PME/PMI dans l’industrie et le bâtiment et travaux publics.

Quel bilan peut-on dresser à ce jour de la présence française en Algérie ?
Les 430 entreprises françaises présentes en Algérie emploient plus de 35 000 personnes, sans compter les emplois indirects, et 180 PME françaises sont intéressées à investir en Algérie, selon des sources françaises.
La France demeure le 1er fournisseur de l’Algérie avec plus de 6 milliards de dollars, et son 4e client avec plus de 4,5 milliards de dollars, selon les chiffres des Douanes algériennes pour l’année 2010.

Les relations économiques et commerciales ont progressé de manière très rapide depuis 1999. La France reste le premier fournisseur de l’Algérie 15,7 % de part de marché en 2009-2010, les échanges entre la France et l’Algérie ayant plus que triplé en douze ans.

L’Algérie est le premier partenaire commercial de la France en Afrique (Maghreb, Égypte comprise, et Afrique sub-saharienne). Si l’on étend les comparaisons au reste du monde, l’Algérie est le troisième marché pour les exportations françaises hors pays de l’OCDE, après la Chine et la Russie. La moitié des exportations sont réalisées par des PME.

L’Algérie est un partenaire stratégique en matière d’énergie pour l’Europe (concurrent de la Norvège et de la Russie) dont la France, comme le montrent les bonnes relations entre Gaz de France, Total et Sonatrach. Et ce, à travers Medgaz (Europe, via Espagne), Transmed (Europe, via Italie, le projet Galsi étant actuellement en suspens), les prévisions étant une exportation totale de 85 milliards de mètres cubes gazeux à l’horizon 2015, dont une grande partie en direction de l’Europe. Le projet Nigal (Nigeria- Europe, via Algérie) est toujours en gestation : son financement nécessite plus de 15 milliards de dollars, alors qu’il était prévu à 7 milliards de dollars.

Il faudrait entrevoir également le développement de l’énergie solaire qui peut donner lieu à une coopération par la promotion de multitudes de PMI/PME du fait des données concernant l’épuisement à terme des énergies fossiles en Algérie, dont la durée de vie des réserves en termes de rentabilité financière sont des plus contradictoires (16 ans pour le pétrole, 25 ans pour le gaz, en tenant compte de la forte consommation intérieure et des prévisions d’exportation).

Pour conclure, il faut cependant reconnaître que les relations économiques entre l’Algérie et la France, malgré des discours de bonnes intentions, sont loin des attentes des deux pays, se limitant essentiellement aux hydrocarbures pour la partie algérienne, aux services – notamment bancaires, l’agroalimentaire, les produits pharmaceutiques et les produits issus de l’industrie automobile – pour la partie française, alors que les potentiels sont énormes. Il y a effectivement des aspects politiques qui freinent ces échanges.


L’investissement Renault a été abordé lors de cette visite. Que pensez-vous d’un tel projet en Algérie ?

Pr A. Mebtoul – Le ministre de la promotion de l’Investissement algérien vient d’affirmer en ce mois de juillet 2012 que l’Algérie produira des voitures Renault, entre 50 000 et 75 000 unités par an. Or, les normes internationales pour les voitures de moyenne gamme tendent vers 300 000 à 400 000 unités par an. Il s’agit donc de répondre à des questions stratégiques de faisabilité de tout projet.

Construit-on actuellement une usine de voitures pour un marché local ou régional, voire mondial, afin de garantir la rentabilité financière face à la concurrence internationale ? Cette filière n’est-elle pas internationalisée – des sous segments s’imbriquant au niveau mondial – et une intégration à 80-100% est-elle possible ?

La comptabilité analytique sépare les coûts fixes des coûts variables : quelle sera la capacité de production, à quels coûts, hors taxes, l’Algérie produira-t-elle cette voiture ?

Et que se passera-t-il, en tendance, lorsque le dégrèvement tarifaire allant vers zéro (selon les accords qui lient l’Algérie à l’Union européenne) sera appliqué, et que le dinar sera confronté à des devises fortes ? – on pu observer récemment qu’avec le glissement à la baisse du dinar par rapport à l’euro et au dollar, toute dévaluation du dinar entraîne un gonflement en dinars de la partie importée, qui se répercute sur le prix au consommateur.

Et dans ce cas, qu’elle est la valeur ajoutée interne créée par rapport au vecteur prix international ? Le coût d’une voiture ce n’est pas la carcasse – il s’agit là d’une vision mécanique du passé – la carcasse d’une voiture représentant moins de 20-30% du coût total (c’est comme pour un ordinateur), les logiciels représentent 70/80 % – et on ne pourrait en interdire l’importation – la production locale sera-t-elle concurrentielle en termes du couple coûts/qualité dans le cadre de la logique des valeurs internationales ?.

Autre problème de marketing : c’est comme un parfum ou un habit griffé, le consommateur achète également la marque… comment s’appellera cette Renault algérienne ?

Étant à l’ère de la mondialisation et au sein d’une économie ouverte, cette unité avec cette faible capacité ne tiendra pas la route dans le temps. À moins que le gouvernement ne décide de supporter l’investissement seul, avec des coûts et des prix élevés.

Si l’on veut éviter le gaspillage des ressources financières, évitons la précipitation pour des raisons de prestige, l’Algérie étant une petite nation, et soyons pragmatique.

À moins que – comme cela se passe pour la majorité des entreprises publiques structurellement déficitaires, le Trésor ne supporte ce déficit, sachant qu’il a consacré plus de 50 milliards entre 1991 et 2011 au sauvetage d’entreprises dont 70 % sont revenues à la case départ.

Y a t-il un espoir de voir les investissements français se développer davantage en Algérie, à la suite des dernières mesures adoptées par le gouvernement ?

Lors de mes visites à l’étranger, j’ai pu constater que la majorité des investisseurs internationaux – pas seulement les Français – sont réticents quant à la règle des 49/51 %.
En dehors des secteurs stratégiques il serait souhaitable d’aller vers des critères plus positifs pour l’Algérie, à savoir une balance technologique et financière positive, et faire participer notre émigration, qui a acquis un savoir-faire .
Je rappelle que le gouvernement algérien a décrété plusieurs textes encadrant l’investissement étranger. Outre que pour toute soumission des investisseurs étrangers, la préférence nationale a été portée de 15 % à 25 % selon le nouveau code des marchés, signifiant que même si le coût est 25 % plus élevé pour la réalisation de tout projet, la priorité sera donnée à l’entreprise algérienne, pour le commerce.

La loi de finances complémentaire 2009, avalisée par celles de 2010/2011, prévoit pour le commerce 30 % au maximum pour les étrangers et 70 % pour les nationaux.

Pour l’agriculture, la nouvelle loi foncière 2010 restreint presque toute activé pour les étrangers.

Concernant l’encadrement de l’investissement étranger dans les services, BTPH et industries y compris les hydrocarbures, le privé étranger doit avoir au maximum 49 % et le local 51 %.


Vous côtoyez fréquemment les opérateurs français et internationaux… quelle est leur vision du climat des affaires en Algérie ?

Pr A. Mebtoul – Bon nombre de hauts cadres politiques, d’entrepreneurs occidentaux, asiatiques et arabes que j’ai pu rencontrer au cours de séminaires internationaux pensent que l’Algérie a d’importantes potentialités afin de dépasser la situation actuelle anormale et avoir un taux de croissance, hors hydrocarbures, à deux chiffres.

Sous réserve de profondes réformes micro-économiques et institutionnelles, liant réformes et démocratie , une visibilité et cohérence dans la politique socioéconomique évitant l’instabilité juridique perpétuelle qui décourage tout investisseur dans le moyen et long terme, expliquant la dominance du commerce et de la sphère informelle qui contrôle plus de 40 % de la masse monétaire en circulation et 65 % des segments de produits de première nécessité, l’Algérie a toutes les potentialités pour passer d’une économie de rente à une économie hors hydrocarbures, principal défi entre 2012/2020, et devenir un pays pivot au sein de l’espace euro-méditerranéen et arabo-africain.

L’attractivité du marché algérien découle des avantages comparatifs suivants : la proximité géographique des marchés potentiels d’Europe, d’Afrique et du Moyen Orient ; la taille du marché intérieur estimée à environ 36 millions de consommateurs ; des richesses naturelles importantes (pétrole, gaz), ainsi que d’autres ressources minérales non négligeables, peu où pas exploitées, notamment le phosphate, le fer et l’or ; des ressources humaines en grande partie jeunes, qualifiées et abondantes.

◊ ◊ ◊

Du même auteur :

- Pr A. Mebtoul : Le (triste) bilan socio-économique de l’Algérie à la fin 2011 (50 ans d’économie algérienne, Ch. III) (28 avril 2012)
- Pr A. Mebtoul : Le bilan financier de l’Algérie à la fin 2011 (50 ans d’économie algérienne, Ch. II) (25 mars 2012 )
- Pr A. Mebtoul : une vision de l’évolution politique et économique de l’Algérie, de 1963 à 2012 (Ch. I) (11 février 2012)
- Pr A. Mebtoul - « Réhabiliter la morale comme facteur stratégique de développement » (6 décembre 2011)
- La coopération Algérie-France : pour une prospérité partagée dans le cadre de l’espace EuroMed (1er novembre 2011)
- Pr A. MEBTOUL et Pr C. SARI : « Ce que nous proposons pour une Libye prospère et démocratique » (5 octobre 2011)

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