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Pr A. Mebtoul : Le (triste) bilan socio-économique de l’Algérie à la fin 2011 (50 ans d’économie algérienne, Ch. III)

Algérie | 28 avril 2012 | src.leJMed.fr
Alger -

Dans ce troisième volet (1) de son étude sur cinquante ans d’économie algérienne, le professeur Abderrahmane Metboul met en lumière certains artifices relatifs à l’évaluation officielle du PIB, des taux de chômage et d’inflation, démontrant en quoi ils sont biaisés. Il explique aussi comment s’articule le triptyque infernal de l’économie informelle, de la rente pétrolière et de la mauvaise gouvernance managériale…

Photo ci-dessus : le Professeur Abderrahmane Mebtoul. © DR


1 – L’analyse du Produit Intérieur Brut (PIB) entre 2009 et 2011

Selon les institutions internationales, le produit inférieur brut de l’Algérie atteint 158,97 milliards de dollars en 2010, 183,4 Md $ en 2011, et 188,6 Mds $ en prévision pour 2012.
Or, il y a lieu de souligner la faiblesse de la production et de la productivité, du fait que 97-98 % des exportations sont le résultat des hydrocarbures à l’état brut et semi brut, les exportations hors hydrocarbures fluctuant depuis plus de vingt années autour d’un montant dérisoire, entre 900 millions de dollars et 1,5 milliard de dollars. Ces 2-3% sont constitués en majorité de produits semi finis issus eux-mêmes des hydrocarbures et déchets ferreux et non ferreux. C’est que plus de 90 % du tissu économique algérien est constitué de PMI/PME organisées sur des structures familiales, ne possédant pas de management stratégique, ne pouvant pas faire face à la concurrence internationale.

Les importations couvrent 70-75% des besoins des ménages et des entreprises dont le taux d’intégration ne dépasse pas 10-15%. On peut démontrer facilement que le taux de croissance officiel hors hydrocarbures de 5-6% a été obtenu, pour 80 %, via la dépense publique, et que pour les entreprises véritablement autonomes créatrices de richesses, pouvant évoluer dans un environnement concurrentiel mondial, il ne reste que moins de 20 % du produit intérieur brut – ce qui nous renvoie à la question de la valeur de la monnaie algérienne.

Mais, fait important, le PIB peut voiler d’importantes disparités et l’indice du développement humain combinant pour 1/3 le taux de croissance, 1/3 le système éducatif et 1/3 le système de santé, élaboré par le PNUD, est beaucoup plus fiable. Cela explique les erreurs d’appréciation des indicateurs globaux de la banque mondiale et du FMI vis-à-vis de certains pays arabes qui ont connu le printemps démocratique : ces institutions ont omis d’analyser tant le déséquilibre spatial que la concentration des revenus socio-professionnels au profit d’une minorité, et sans compter les fuites de capitaux hors des frontières organisées par certains dirigeants.

Dans son rapport du 2 novembre 2011, intitulé « Durabilité et équité, un meilleur avenir pour tous », l’organisme onusien PNUD a essayé d’introduire certains indicateurs omis par le passé, résultats d’enquêtes enquêtes menées en 2010. C’est ainsi que le PNUD classe l’Algérie à la 96e place sur 187 pays, soit en recul de 12 places par rapport à 2010. Cependant, ce classement entre dans la catégorie développement humain moyen, l’Algérie étant mieux classé que certains pays dits pays émergents, comme la Chine.


2 – La vérité sur les taux de chômage et d’inflation

La population algérienne était de 35,6 millions d’habitants au 1er janvier 2010 et l’Office des statistiques (ONS) l’estime à 36,3 millions d’habitants au 1er janvier 2011.

La répartition par âge fait ressortir que la population âgée de moins de 15 ans constitue 28,2 % de la population totale, et celle de moins de 5 ans 10 %, ce qui témoigne de l’augmentation récente de la natalité. La population active devrait dépasser les dix millions, et la demande d’emplois additionnelle varierait de 300 000 à 400 000 personnes par an, nombre d’ailleurs sous-estimé puisque le calcul de l’ONS applique un taux largement inférieur pour les taux d’activité à la population féminine, représentant pourtant la moitié de la population active, et dont la scolarisation est en forte hausse.

Pourtant le taux de chômage officiel est estimé à 10 % en 2010-2011, contre 11,3 % en 2008, chiffres incluant les sureffectifs des administrations, des entreprises publiques, les emplois dans la sphère informelle et les activités temporaires de moins de six mois, pour partie des emplois improductifs.

Or, le taux d’emploi est fonction du taux de croissance et des structures des taux de productivité. Dans son rapport d’octobre 2011, le FMI note que l’Algérie doit faire plus pour diversifier son économie et sortir de sa dépendance vis-à-vis des hydrocarbures, notamment pour dynamiser l’emploi, surtout parmi les jeunes dont le taux de chômage atteignait 21 % en 2009.

Quant au taux d’inflation qui se répercute sur le pouvoir d’achat, le gouvernement algérien l’a estimé à 1,6 % en 2005, 3 % en 2006, à 3,5 % en 2007, 4,5 % en 2008, 5,7 % en 2009, moins de 4 % en 2010, et plus de 4,5 % en 2011. Or, selon un document relatif à une étude sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, du centre de recherche américain, Casey Research, en date du 6 mars 2008, le taux d’inflation en Algérie serait 12 % pour l’année 2008, contre une moyenne de 7-8% au niveau de la région Mena.

De fait, le taux d’inflation officiel est biaisé, étant comprimé artificiellement par les subventions et reposant sur un indice largement dépassé, alors que le besoin est historiquement daté.

Par ailleurs, un agrégat global comme le revenu national par tête d’habitant peut voiler d’importantes disparités entre les différentes couches sociales. Une analyse pertinente devrait lier le processus d’accumulation la répartition du revenu et le modèle de consommation par couches sociales. Certes, le SNMG a plus que doublé en passant de 6 000 à 20 000 dinars – 200 euros au cours officiel – la dernière augmentation ayant lieu en septembre 2011, mais devant « déflater » par le taux d’inflation réel pour déterminer le véritable pouvoir d’achat.

Aussi, une interrogation s’impose : comment est-ce qu’un Algérien, qui vit au SNMG, (200 euros par mois, soit 6,6 euros par jour alors que le kilo de viande est à 10 euros) fait-il face aux dépenses incontournables d’alimentation, de transport, de santé, d’éducation ? La cellule familiale, paradoxalement, la crise du logement (même marmite, même charges) et les transferts sociaux qui atteindront plus de 1 200 milliards DA en 2011, soit 18 % du budget général de l’Etat et plus de 10 % du PIB (taux identique entre 2009/2010) jouent temporairement comme des amortisseurs sociaux.


3 - Pourquoi une si grande faiblesse
de l’investissement productif ?

Les entreprises algériennes d’une manière générale ne peuvent être compétitives et encore moins innovantes, du simple fait qu’elles disposent d’un faible savoir à la fois technologique et managérial.

Cela explique, selon les données du 7 novembre 2011 du Ministère du travail, les 50 000 travailleurs étrangers exerçant en Algérie, répartis dans le BTPH pour 53 % et pour 43 % dans l’industrie, et représentant 1,05 % du nombre de travailleurs salariés dans le secteur économique national (hormis le travail informel) et où les Chinois représentent 43 % de ces effectifs, suivis par les Égyptiens, à 8 %.

D’autre part, le dépérissement du tissu industriel, représentant moins de 5 % dans le PIB, trouve son explication surtout dans les contraintes d’environnement qui touchent tant les entreprises algériennes qu’étrangères, ainsi que cela est souvent mis en relief dans les rapports internationaux de 2008-2011. L’entrave aux affaires en Algérie est due surtout à l’accès aux financements, à la bureaucratie d’État, à la corruption, à l’inadéquation de la main-d’œuvre formée, à la politique du travail considérée comme restrictive ainsi qu’au système fiscal et à l’environnement, dont la qualité de la vie. Combinée à l’instabilité juridique et à cet environnement des affaires contraignant – dont la bureaucratie, qui freine l’investissement à plus de 50 % – renvoyant au mode de gouvernance, il en découle un bilan mitigé de l’investissement, surtout pour l’investissement productif (en dehors des hydrocarbures), ainsi que pour le commerce tant local qu’étranger.

Selon les chiffres communiqués par l’Agence de développement des investissements (ANDI) fin 2010, les déclarations d’investissement local, en termes de projets (et non de réalisations) sont passées de 11 000 en 2007, à 17 000 en 2008, pour atteindre le chiffre symbolique de 20 000 en 2009, mais avec seulement 1% d’IDE.

Les chiffres de l’ANDI indiquent que les projets locaux sont dominants, avec 99 % des déclarations de projets. Pour ce qui est de la répartition des projets par secteur, celui des transports attire le plus d’investissements depuis 2009 (avec 60 % en majorité des micro- projets), suivi par le secteur du bâtiment, des travaux publics et de l’hydraulique (16 %), du secteur de l’industrie (10 %), de l’agriculture (2 %).

D’une manière générale les investissements directs étrangers réalisés restent insignifiants en dehors des hydrocarbures, des banques et des télécommunications.


4 - La sphère informelle, un produit de la bureaucratie
et des dysfonctionnements de l’État

La sphère informelle, visible également dans l’ensemble des pays du Maghreb/Afrique, contrôle en Algérie plus de 65 % des segments de produits de première nécessité, auxquels plus de 70 % des ménages consacrent presque l’intégralité de leurs revenus (fruits et légumes, poisson, viande, textile et cuir) et plus de 40 % de la masse monétaire globale en circulation. La masse monétaire a été évaluée dans le dernier rapport de la banque d’Algérie à 2 439 milliards de dinars fin 2010 donnant ainsi 33,87 milliards de dollars, la sphère informelle contrôlant 13,55 milliards de dollars et limitant ainsi la politique monétaire de la banque centrale, avec une importante intermédiation financière informelle mais avec des taux d’usure.

L’importance de cette masse monétaire captée, favorise une concentration du revenu au niveau de cette sphère avec des tendances monopolistiques et souvent oligopolistiques (quelques offreurs pour une multitude de demandeurs) et alimente la demande au niveau du marché de la devise parallèle où la distorsion actuelle depuis plus d’une année est de plus de 40 % par rapport à la cotation, officielle (entre 140 et 150 dinars algériens pour un euro).

Cette sphère contrôle plus de 65 % du marché biens de consommation : fruits et légumes, poisson, viande rouge et blanche, et textile/cuir, à travers des importations souvent sans contrôle.

Cette sphère est le produit de la bureaucratie, des dysfonctionnements des appareils de l’Etat assistant à un dualisme dans l’économie. Cela n’est pas le produit du hasard. Lorsqu’un Etat veut imposer à une société des règles qui ne correspondent pas à l’état de la société, cette dernière enfante ses propres règles qui lui permettent de fonctionner, les relations étant établies sur un registre de confiance entre les co-contractants. Comme on ne saurait isoler les relations dialectiques entre la sphère régie par le droit de l’Etat et la sphère informelle qui a ses propres codes, il existe en Algérie des liens diffus entre la logique rentière et l’extension de la sphère informelle. Cela favorise la dépréciation du dinar et l’évasion fiscale.


Quelles leçons ?


Les leçons à tirer ce bilan économique : la non-proportionnalité entre les impacts économiques et les dépenses monétaires, et la déconnection de la sphère financière par rapport à la sphère réelle. Car, la vraie richesse ne peut apparaître que dans le cadre de la transformation du stock de monnaie en stock de capital, et là est toute la problématique du développement.

Or, les banques actuellement accompagnent peu les projets d’investissement à maturation lente, de même qu’il n’existe pas de véritable bourse des valeurs. Ni Sonatrach, ni Sonelgaz, ni une grande entreprise privée comme Cevital ne sont cotées en bourse, tandis que la société privée Alliance Assurance a constitué une exception.

Cette déconnexion de la sphère financière de la sphère réelle trouve son explication dans le fait qu’en Algérie la richesse – à ne pas confondre avec l’ accumulation du capital productif – puise sa source dans la relation du triptyque : stock physique (stock ressources naturelles d’hydrocarbures) - stock monétaire (transformation : richesse monétaire) - répartition (modalités et mécanismes de répartition : investissement-consommation-fonds de régulation).

La société des hydrocarbures transforme un stock physique en stock monétaire. On peut considérer que les conduits d’irrigation, les banques commerciales et d’investissement, opèrent non plus à partir d’une épargne puisée sur le marché, éventuellement un reliquat du travail, mais par les avances récurrentes (tirage : réescompte) auprès de la Banque d’Algérie pour les entreprise publiques qui sont ensuite refinancées par le Trésor public en la forme d’assainissement : rachat des engagements financiers des EPE auprès de la Banque d’Algérie, plus de 50 milliards de dollars d’assainissement des entreprises publiques entre 1991/2011, alors que plus de 70 % de ces entreprises sont revenues à la case de départ – de quoi créer tout un nouveau tissu productif s’insérant dans le cadre des valeurs internationales.

Les erreurs de management quotidien sont couvertes grâce au transfert financier qui transite par le système financier et qui irrigue le système économique. Si on observe la ligne du temps, c’est-à-dire les dates qui consacrent les moments de stagnation puis de régression, parfois, des avancées des réformes, on remarque une corrélation étroite : plus le prix du pétrole est bas, plus il y a émergence de potentiel de développement en ressources matérielles et ressources humaines. En revanche, plus le prix du pétrole s’accroît, plus le potentiel de développement décélère, stagne et tend au final à régresser si le renchérissement du prix du baril de pétrole perdure.


Professeur Abderrahmane MEBTOUL

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(1) - Sous la direction de leur Président, le Professeur Abderrahmane MEBTOUL (Professeur des Universités, Expert international en management stratégique), un groupe d’Experts (politologues, sociologues, économistes, financiers… ) de l’ADEM (Association Algérienne de Développement de l’Économie de Marché) a réalisé une importante étude abordant, chiffres à l’appui, toutes les facettes de la politique socio-économique de l’Algérie, de 1963 à janvier 2012.

Chapitres de l’étude déjà publiés :
- Ch. I - Une vision de l’évolution politique et économique de l’Algérie, de 1963 à 2012 (11 févier 2012)
- Ch. II - Le bilan financier de l’Algérie à la fin 2011 (25 mars 2012)


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Du même auteur :
- Pr Abderrahmane Mebtoul : « Réhabiliter la morale comme facteur stratégique de développement » (décembre 2011)
- La coopération Algérie-France : pour une prospérité partagée dans le cadre de l’espace euromed (novembre 2011)

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