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Tribune libre, par Myriam Benraad

La politique européenne de voisinage
face au défi irakien

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 2 novembre 2010 | src.LeJMED.fr
Paris -

Au-delà du retour massif, observé chaque jour, des opérateurs économiques européens en Irak, le continent européen pourrait-il tenir, à moyen et plus long terme, un rôle de partenaire stratégique de l’Irak ? Myriam Benraad*, chercheuse à Sciences Po Paris, esquisse les contours de ce questionnement, rappelant les engagements d’une Europe qui ne paraît pas si dépourvue d’atouts pour relever le défi irakien…

Photo ci-dessus : Myriam Benraad, chercheuse à Sciences Po Paris, auteure du récent livre « L’Irak » © leJmed.fr - septembre 2010


L’Europe face au défi irakien

par Myriam Benraad

Au terme de décennies de conflits, et d’une période d’occupation militaire étrangère qui doit se refermer à la fin de l’année 2011, l’Irak ouvre un nouveau chapitre de son histoire. Malgré des difficultés persistantes pour former un nouveau gouvernement et restaurer une sécurité interne durable, le pays connaît actuellement une véritable envolée économique qui, passé le pessimisme d’usage, témoigne bel et bien de son « réveil ». Troisième réservoir d’or noir au monde, après l’Arabie saoudite et l’Iran, l’Irak a enregistré ces dernières années une reprise historique et massive de sa production pétrolière, estimée à 120 milliards d’euros depuis 2007. La conclusion récente d’accords entre le gouvernement central et plusieurs majors pétrolières, ainsi que l’ouverture de nouveaux champs d’exploitation, gaziers en particulier, devraient lui permettre de continuer sur cette fulgurante lancée en triplant ses revenus à l’horizon 2020.

Les besoins économiques engendrés par le dernier conflit, et évalués à plus de 450 milliards d’euros, attirent surtout vers l’ancienne Mésopotamie les entrepreneurs du monde entier, dans l’ensemble des secteurs clés de la reconstruction : infrastructures, BTP, raffineries, industries, eau, électricité. Dans ce contexte, les entreprises européennes, longtemps réticentes à investir le terrain irakien, ont opéré leur grand retour. La France compte ainsi parmi les partenaires les plus dynamiques de l’Irak, marquant une augmentation de plus de 50 % du volume de ses exportations en 2010. On est bien loin de l’ostracisme qui avait prévalu en 2003, l’heure étant à la relance des échanges, dans la continuité de la longue tradition unissant les deux pays. Des centaines de contrats d’investissement ont été conclus, plaçant l’Hexagone au premier rang des fournisseurs européens de l’Irak. Le 30 octobre dernier, un nouveau pas symbolique était franchi avec l’inauguration par le transporteur Aigle Azur du premier vol direct depuis 20 ans entre Paris et Bagdad.

En arrière fond de ce retour des investisseurs privés se pose, plus profondément, la question du rôle qu’est appelé à jouer le continent européen comme partenaire stratégique de l’Irak à moyen et plus long terme. À cet égard, et à rebours d’une perception courante mais largement biaisée, l’Union européenne n’a jamais cessé d’être présente sur le dossier irakien, par une aide financière qui fait d’elle le deuxième donateur mondial avec près d’un milliard d’euros versés depuis 2003.

Sa présence s’est notamment articulée autour d’actions ciblées et tangibles, dans les champs de la reconstruction économique, de l’assistance humanitaire, du soutien au processus transitionnel – 95 millions d’euros affectés au volet politique, avec le déploiement d’une force de surveillance des dernières élections nationales ; 40 millions pour la refondation d’institutions stables et fonctionnelles ; 170 millions, enfin, d’aide à la gestion de la crise des réfugiés et des déplacés internes.

Faut-il rappeler ici que la prospérité et la stabilité de l’Irak sont essentielles pour ses voisins, y compris pour l’Europe ? Par sa proximité géographique, son positionnement international, et plus encore par son expérience historique dans la gestion des situations post-conflictuelles, l’Europe est en retour la mieux placée pour soutenir les efforts de reconstruction du pays et sa réintégration dans le concert des nations, servant du même coup sa stabilisation. L’Europe dispose plus que tout autre acteur régional des instruments de dialogue et de coopération, institutionnels comme financiers, lui permettant de relever le défi irakien.

Plusieurs étapes ont déjà été franchies depuis 2007, l’Union européenne appuyant vigoureusement le « Pacte international pour l’Irak », feuille de route définissant les réformes économiques et politiques nécessaires à la reconstruction du pays.

Le 18 janvier 2010, les Européens signaient aussi à Bagdad un protocole d’accord inédit dans le secteur de l’énergie, avec pour ambition de faire à terme de l’Irak une carte maîtresse du partenariat énergétique euro-méditerranéen. Une autre étape cruciale devrait enfin être franchie avec la finalisation d’un « Accord de partenariat et de coopération » fixant les grandes priorités de ce « retour » européen sur le terrain irakien, parmi lesquelles un soutien renforcé au développement social et économique en vue d’une amélioration rapide des conditions de vie de la population irakienne, la promotion accrue des relations commerciales et des investissements, ainsi qu’une meilleure gestion des ressources détenues par le pays.

La mise en œuvre de cet accord modifiera radicalement la donne, et sa réussite dépendra aussi amplement de la volonté propre des Irakiens ainsi que de l’évolution de la situation politique et sécuritaire intérieure. Au-delà des incertitudes qui pèsent encore sur le pays, l’heure n’est cependant plus à la division mais à une prise de conscience des formidables opportunités qui s’esquissent pour l’avenir. Un nouveau chapitre est résolument sur le point de s’ouvrir, autant dans l’histoire de l’Irak que dans celle des peuples d’Europe et de Méditerranée.

Myriam Benraad

* Chercheuse à Sciences Po Paris, Chaire Moyen-Orient Méditerranée, et membre associé du Centre d’études et de recherches internationales (CERI).


Son dernier livre :
L’Irak

Myriam Benraad est l’auteur de L’Irak, paru en septembre 2010 aux éditions du Cavalier Bleu, collection « Idées reçues »
(www.ideesrecues.net).

Dans ce livre très clair et très pédagogique, l’auteure prend pour point de départ les « idées reçues » à propos de ce pays qui fait le Une des médias depuis plusieurs années, mais n’en reste pas moins mal connu en Occident.

Spécialiste de l’Irak, auquel elle consacre sa thèse de doctorat, Myriam Benraad nous présente dans son ouvrage une perception fine de ce pays encore bouleversé par l’invasion étasunienne de 2003, et où la recomposition des entités et « identités » – d’une société civile à l’histoire complexe, mais aussi de l’État – est un défi qui interpelle la communauté internationale, et l’Europe en particulier.


L’Irak, 128 pages, 9,80 €, ISBN 978-2-84670-309-3.

Télécharger un extrait :
« Les États-Unis ont envahi l’Irak pour son pétrole. »


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