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Alain Cabras -

L’union méditerranéenne est en train de naître dans les sables du Sahel

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 21 janvier 2013 | src.VOXMED.FR
Aix-en-Provence - Une unité méditerranéenne, thématique et à géométrie variable, doit pouvoir se construire autour de la sécurité et de la lutte commune contre le terrorisme islamiste, bien plus forte que ne le préconisait le premier pilier des accords de Barcelone, palliant ainsi l’absence d’unité européenne sur ce sujet, ou d’une unité arabe, au sud de la mer.

L’union méditerranéenne est en train de naître
dans les sables du Sahel

par Alain Cabras
Consultant, Maître de conférences associé
à SciencesPo Aix-en-Provence


Les Européens, Français en tête, découvrent anxieux que les djihadistes et des salafistes dévoyés soient organisés pour menacer, désormais, les marges « est » et « sud » de l’empire mou qu’est l’Union européenne. La Syrie, le Mali, l’Égypte, la Libye comme la Tunisie, à des degrés différents, semblent offrir aux dirigeants et peuples européens le choix du cauchemar entre le mal islamiste arrivé démocratiquement au pouvoir et le mal djihadiste terroriste.

Les grandes causes du développement de ces mouvements politiques qui utilisent la religion musulmane comme tremplin vers le pouvoir sont connues. Elles sont principalement à la fois extra-européennes et européennes. Mais parce qu’elles sont trop souvent ignorées, elles restent un obstacle à notre capacité à penser ou imaginer la suite des problèmes qui nous assaillent.

C’est en ce sens qu’aujourd’hui, il ne peut plus être envisagé de les régler sans une unité politique renforcée de la Méditerranée, faite d’union de nations volontaires, au risque de heurter certains tabous européens et arabes. Une unité méditerranéenne, thématique et à géométrie variable, doit pouvoir se construire autour de la sécurité et de la lutte commune contre le terrorisme islamiste, bien plus forte que ne le préconisait le premier pilier des accords de Barcelone, palliant ainsi l’absence d’unité européenne sur ce sujet, ou d’une unité arabe, au sud de la mer.


Les causes de la désunion en Méditerranée sont profondes

Les causes extra-européennes sont paradoxalement les mieux connues, car faisant l’objet d’un large débat en Europe. De 1980 à 1991, en effet, le département d’État américain et la CIA ont contribué à financer et armer les moudjahidines et djihadistes en vue de détruire l’ennemi soviétique permettant au passage à l’ami saoudien wahhabite d’affirmer ses positions islamistes radicales dans les sociétés arabes et lutter contre l’Iran chiite de l’ayatollah Khomeiny.

L’échec des accords d’Oslo signés en 1992, mais enterrés en 1995 avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin, poussa parallèlement certains grands intellectuels et universitaires américains à basculer définitivement dans le camp de la guerre pour implanter la civilisation démocratique américaine dans le monde, redessiner le grand Moyen-Orient et soutenir Israël face à « un » monde arabe islamiste, nouvel ennemi principal.

Le sentiment anti-américain érigé en valeur centrale de cohésion des sociétés arabes fut la première récolte inattendue de cette politique pour les Américains avant que ne suive celle des attentats de 1993 à l’attaque du 11 septembre. La Méditerranée n’étant alors qu’un moyen et terrain de lutte.

Les causes européennes commencent à être connues par un large public sans s’être, pour autant, débarrassées de la chape de plomb du non-dit qui règne encore sur le triptyque : accords de Sykes-Picot, colonisation/décolonisation et politique euro-arabe introuvable où la Méditerranée n’a qu’un rôle annexe.

Les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916 entre la France et l’Angleterre ne nous ont pas seulement légué une carte d’Afrique et du Proche-Orient tracée à la règle. Ils ont planté le décor des haines et frustrations arabes jusqu’à nos jours, issues des rêves brisés du pan-arabisme, que le geste de Lawrence illustra et conforta dans l’imaginaire arabe contre les « Croisés » meurtriers depuis mille ans.

Ce sentiment d’être les vaincus de l’histoire dessinée par les Européens ne fut pas chassé par les victoires des indépendances nationales, immédiatement prises dans les tenailles de la Guerre froide et l’obligation de choisir son camp corrompu.

Quant au dialogue euro-arabe, depuis 1972, initié par les Européens, il fut toujours à la merci des politiques nationales unilatérales des anciennes puissances coloniales, ou des chocs israélo-arabes, algéro-marocain, syro-libanais, etc. La politique du chéquier des argentiers de l’Europe n’incarna jamais une politique, à peine une influence.


La Méditerranée, « topos » intelligent pour renforcer
la sécurité des peuples du Bassin

Il aura fallu attendre les accords de Barcelone en 1995 pour que jaillisse cette idée folle selon laquelle la Méditerranée était forcément le lieu pertinent et légitime de dialogue et de coopération entre tous les États du Bassin. En 2008, l’Union pour la Méditerranée, à la suite de l’échec de la tentative française face au refus allemand de créer l’Union méditerranéenne, promettait autour de la notion de « projets » de répondre aux questions qui touchaient l’Europe, l’Asie Mineure, le Machrek, le Maghreb et le Sahel en partie.

En effet, la Mauritanie a toujours été associée depuis 1995 à ces politiques de coopérations méditerranéennes alors qu’elle ne dispose pas d’accès à la mer. Ce dernier point était essentiel depuis 1995, car posant bien l’intérêt d’avoir une entité politique internationale reliant des problématiques communes de cet État sahélien jusqu’à la frontière de l’Irak avec d’autres États membres de l’UpM tels que la Turquie, la Syrie et la Jordanie.

Cela oblige à voir et à penser la Méditerranée autrement. Elle n’est plus depuis longtemps une mer/mur qui protège des menaces islamistes et du terrorisme, mais elle est devenue en revanche l’entité politique où les jeux et enjeux politiques forment une communauté de destin. Elle est le lieu, le topos, où doivent se réfléchir les coopérations politiques, économiques et militaires indispensables au traitement des conflits issus du Sahel qui ne font que commencer. Elle est le lieu que les diplomaties doivent ériger en agora permanente, à l’image d’une ONU régionale. Les sociétés civiles entrepreneuriales, universitaires, industrielles ou scientifiques le vivent déjà comme tel.

Les États doivent l’investir comme Noé construisit l’Arche, car dans la mondialisation d’aujourd’hui, les Méditerranéens ne pourront pas s’octroyer le luxe d’une aventure séparée entre le Nord et le Sud. La France et l’Algérie peuvent en être le moteur d’un premier noyau où s’agrègeraient librement des nations n’en déplaise aux Allemands indifférents aux problèmes de la Méditerranée comme ceux du Sahel comme ils viennent de le démontrer dans l’absence de soutien à l’intervention française au Mali.

Cette nouvelle alliance adossée aux accords de Barcelone et à l’Union pour la Méditerranée est la condition d’une sécurité et d’une prospérité communes face aux menaces des islamistes bien décidés à fouler aux pieds la paix des nations dans le Bassin et l’Europe. Cette Méditerranée est en train de naître dans les sables du Sahel malien, là où est en train de s’embourber un certain rêve d’unité européenne.


Alain Cabras

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