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Isabelle Bébéar (Bpifrance) : « Avec notre fonds de fonds Averroès Africa, nous visons un portefeuille d’une centaine d’entreprises sur tout le continent »

7 novembre 2020
Isabelle Bébéar (Bpifrance) : « Avec notre fonds de fonds Averroès Africa, nous visons un portefeuille d'une centaine d'entreprises sur tout le continent »
Isabelle bébéar, Directrice des Affaires Internationales et Européennes de Bpifrance. © Bpifrance
Directrice des Affaires Internationales et Européennes de Bpifrance, Isabelle Bébéar détaille dans cet entretien exclusif les objectifs et le modus operandi du fonds de fonds Averroès Africa que la banque publique vient de lancer. Elle met aussi en perspective l’engagement déjà ancien de Bpifrance pour le Continent, dans une approche de plus en plus « gagnant-gagnant ».

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Propos recueillis par Alfred MIGNOT, AfricaPresse.Paris (AP.P)
@alfredmignot | @PresseAfrica

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Le fonds de fonds Averroès Africa que vous venez de lancer s’inscrit dans la continuité et l’élargissement à tout le continent de votre premier fonds Averroès, créé dès 2003 à l’adresse de l’Afrique du Nord, et déjà avec Proparco. Quel est à ce jour le niveau des investissements que vous avez pu réaliser en Afrique du Nord ?

Isabelle Bébéar – En effet, nous avons créé le premier fonds Averroès Finance en 2003. Doté de 30 millions d’euros, il était à 100 % destiné à l’Afrique du Nord ; le deuxième, également de 30 millions, était également en quasi-totalité sur l’Afrique du Nord, mais aussi en appui d’un fonds basé au Liban et d’un autre en Turquie.

C’est donc à partir d’Averroès III que nous avons fait du 100 % Afrique, à l’adresse de l’ensemble du continent. Sur ces trois premiers fonds, l’Afrique du Nord a représenté 59 % de nos engagements totaux. En revanche, avec Averroès Finance III – le premier à couvrir tout le continent –, l’Afrique du Nord ne représente plus que 31 % de nos engagements totaux.

Avec Averroès Africa, qui s’adresse à tout le continent, on va sans doute rester aux alentours du tiers de nos engagements sur l’Afrique du Nord, d’autant que nous allons renforcer notre présence en Égypte, où le capital-développement croît significativement.

À ce jour, notre engagement total en Afrique s’élève à près de 150 M euros.

Quelles sont la taille et le public cible de votre nouveau fonds de fonds Averroès Africa ?

Isabelle Bébéar – Le premier closing s’élève à 55 millions d’euros, répartis entre Bpifrance est Proparco. La taille cible est de 100 millions, avec un maximum envisagé à 150 millions d’euros. Nous avons augmenté la taille cible de nos fonds de fonds mais de manière progressive, en suivant à la fois l’augmentation de la taille des fonds en Afrique et aussi en adéquation avec la profondeur du marché du capital-investissement sur le continent, où l’on trouve de plus en plus de bonnes équipes, donc il est logique que notre capacité d’investissement augmente.

Nos publics-cible sont les fonds de capital investissement de toute l’Afrique. Notre objectif est d’investir dans une dizaine de fonds avec une taille minimale de 50 millions d’euros, pour constituer un portefeuille sous-jacent d’une centaine d’entreprises, des startups, des PME, des ETI, et sur tout le Continent.

Nous voulons aussi privilégier les fonds régionaux panafricains. On aura tout de même la possibilité d’investir dans des fonds uniquement nationaux – par exemple au Nigeria, du fait de l’importance économique du pays. Mais l’idée directrice est vraiment d’avoir des fonds investissant dans des entreprises à dimension régionale, sur plusieurs pays.

Vous cherchez à contribuer ainsi à l’émergence et au renforcement de champions régionaux ?

Isabelle Bébéar – Effectivement, les fonds que nous avons accompagnés et que nous allons soutenir à l’avenir auront cette vision de conforter l’émergence de champions régionaux. Ce positionnement permettra aussi aux fonds de mieux gérer les risques de leurs portefeuilles en les répartissant sur plusieurs pays.

Je suis personnellement convaincue qu’une vision au moins régionale est la seule solution possible pour construire une réelle croissance et de belles entreprises panafricaines. Donc, nous allons investir au minimum 70 % dans des fonds multipays et aussi multisectoriels, mais on se donne aussi la possibilité d’investir jusqu’à 30 % dans des fonds sectoriels, en ciblant particulièrement ceux de la santé, des services financiers et de l’agribusiness. Parce que ce sont des secteurs à fort potentiel en Afrique, et pour lesquels on commence à trouver des équipes de capital-investissement très professionnelles.

Quel sera votre modus operandi ?

Isabelle Bébéar – Nous visons 70 % dans des fonds de capital développement et de transmission – donc plutôt PME et ETI en forte croissance. Mais nous investirons aussi jusqu’à 30 % du fonds dans des fonds de capital-risque, en continuité de ce que nous avons initié avec Averroès III, et en ciblant les startups innovantes qui génèrent déjà du chiffre d’affaires.

Nous recherchons pour ce faire des équipes locales expérimentées, donc qui ont déjà démontré leur capacité à créer de la valeur sur leurs portefeuilles, et avec des rendements en ligne avec le marché.
Une autre caractéristique extrêmement importante est l’approche d’investissement responsable.

C’est pourquoi nous exigeons la présence chez nos partenaires d’une équipe dédiée à une approche ESG [critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, ndlr] bien définie, ainsi qu’un cadre clair pour les problématiques de conformité dont, bien sûr, la lutte contre le blanchiment, contre le financement du terrorisme et la corruption.
C’est aussi pour s’assurer que les équipes sont suffisamment structurées pour disposer de personnel dédié à ces sujets que nous demandons une taille minimale de fonds.

Vous revendiquez aussi des objectifs de promotion de synergies plus partenariales entre les opérateurs économiques des deux continents…

Isabelle Bébéar – Oui ! Au-delà de la recherche des performances financières conformes au marché, notre deuxième objectif est de construire des relations de confiance avec ces équipes, avec les sociétés africaines sous-jacentes, avec d’autres investisseurs. Tout cela pour développer les synergies possibles entre les sociétés sous-jacentes du portefeuille africain et nos entreprises clientes en France. L’idée est vraiment de créer des ponts et de développer des synergies positives, à la fois pour les entreprises françaises et pour les entreprises africaines.

Vous visez donc à construire une relation dans la durée ?

Isabelle Bébéar – Bien sûr ! D’ailleurs nous avons commencé à investir en Afrique du Nord dès 2002, donc depuis déjà dix-huit ans, et moi-même j’y suis impliquée depuis seize ans.

J’ajoute que nous cherchons aussi à opérer des investissements à impact, afin de contribuer à un développement économique durable et inclusif. Donc, dans le choix de nos partenaires, au-delà de la présence dans leurs équipés de personnes dédiées à l’ESG, nous serons attentifs aussi à leurs pratiques passées et à comment elles se projettent dans l’avenir.

En termes de doctrine, vous êtes donc complètement en ligne avec votre partenaire Proparco-AFD…

Isabelle Bébéar – Oui, tout à fait ! D’ailleurs avec Averroès Africa, nous nous appuierons beaucoup sur Proparco pour la problématique ESG et développement durable, car ils ont accumulé une belle expérience et beaucoup de savoir-faire dans ce domaine.

Finalement, la raison d’être qui vous caractérise s’inscrit pleinement dans l’approche africaniste du président Emmanuel Macron, telle qu’il l’a exposé dans son fameux discours de Ouagadougou, en novembre 2018 ?

Isabelle Bébéar – Oui, effectivement.

Votre approche est-elle aussi « Tout Afrique », comme on dit à l’AFD, ou privilégiez-vous certaines régions ?

Isabelle Bébéar – Nous sommes aussi « Tout Afrique », car il y a beaucoup à faire partout sur le continent pour les entreprises françaises. C’est vrai que l’Afrique francophone peut sembler d’un accès plus facile, du fait de la langue partagée, mais parfois les questions mémorielles pèsent lourd… à l’inverse, la question ne se pose pas avec l’Afrique anglophone ou lusophone.

Comment évaluez-vous l’état de l’art des métiers du capital-risque et du capital-investissement en Afrique ?

Isabelle Bébéar – On trouve maintenant de très belles équipes professionnelles sur tout le continent, même si l’Afrique centrale est moins bien desservie. Certaines équipes, déjà expérimentées, commencent aussi à se diversifier… Je pense par exemple à AfricInvest, qui était très centré sur le capital développement, donc PME - ETI, et qui a lancé en fin d’année dernière son fonds Innovation en s’associant à Cathay Capital pour créer Cathay AfricInvest. On veut s’appuyer sur ce type d’équipes.

Il y a donc maintenant de belles d’équipes très professionnelles en Afrique, mais reconnaissons qu’il n’y en a pas encore assez, au regard des besoins du continent, et en particulier de l’essor du monde des startups, avec des segments encore insuffisamment couverts, comme celui de l’amorçage, qui reste le parent pauvre. Mais c’est presque logique, car bien sûr tous les investisseurs commencent par « le plus facile », ils ne vont pas naturellement vers le capital d’amorçage.

Le grand événement Ambition Africa, qui devait se tenir en novembre au ministère des Finances, vient d’être reporté, pour raisons de confinement, mais vous deviez y participer à la table ronde sur « les nouveaux secteurs de croissance du Private equity ». Quel message auriez-vous adressé aux entrepreneurs participants, de France et d’Afrique ?

Isabelle Bébéar – J’aurais mis en avant la vision très équilibrée de Bpifrance. D’une part nous mettons une palette d’outils très large à disposition des entreprises françaises pour qu’elles se développent en Afrique – en particulier le crédit export qui se développe très bien sur le continent, avec nos prêts à des entités africaines, publiques ou privées, qui veulent acheter du matériel ou des services français.

Ce dispositif est complété par nos outils d’investissement en fonds propres et bien sûr, l’assurance export, ainsi que l’accompagnement, et le projet en cours de réalisation d’un accélérateur franco-africain pour justement accompagner les entreprises françaises dans leur développement en Afrique.
En 2019, assurance export comprise, nous avons injecté 4,32 Md€ à destination de l’Afrique, et notre ambition est de porter ce montant à 10 Md€ d’ici à cinq ans.

En contrepoint de tout cela, nous sommes aussi engagés dans le développement de l’Afrique, où nous construisons une approche très gagnant-gagnant et des relations réellement partenariales. Il faut avoir présent à l’esprit qu’avec les crédits export, nous prêtons à des entités africaines. Le nouveau fonds de fonds Averroès Africa représente l’aboutissement d’un processus amorcé depuis le début des années 2000, avec les dispositifs Averroès successifs.

Avec nos investissements dans des fonds d’investissement africains, qui eux-mêmes investissent dans des entreprises africaines, nous contribuons non seulement à l’investissement dans les entreprises du continent, mais aussi à la structuration du capital investissement en Afrique, donc d’une industrie financière africaine extrêmement utile. Dans le même esprit, d’ailleurs, de ce que nous avons fait en France, où nous sommes à la fois investisseur direct et financeur d’acteurs privés qui eux-mêmes investissent dans des entreprises. Et cette double démarche génère un très fort effet de levier.

Est-il exact que certains États africains aimeraient dupliquer-adapter l’outil Bpifrance chez eux ?

Isabelle Bébéar – Nous développons en effet une activité d’assistance technique à des gouvernements qui voudraient créer des outils comme Bpifrance, pour financer leurs propres économies. Nous aidons les gouvernements à créer des fonds de garantie, des fonds d’investissement, des produits pour financer et accompagner l’innovation, c’est notre activité de conseil…

D’ailleurs, pour revenir sur la question de l’insuffisance des fonds d’amorçage déjà évoquée, j’ajouterai qu’il faut absolument que les États s’emparent de ces sujets parce que ce ne sont pas les investisseurs internationaux qui vont aller sur ce type de segment. Il faut, comme cela a été fait en France, l’intervention de l’argent public pour lancer ce type d’activités, afin qu’elle puisse s’épanouir et démontrer qu’elle est utile et rentable.

Qu’en est-il de votre plateforme EuroQuity, que vous avez commencé à projeter en Afrique ?

Isabelle Bébéar – EuroQuity est une plateforme de mise en relation des entreprises avec leur écosystème : elles peuvent y rencontrer investisseurs et clients potentiels, des fournisseurs et des partenaires.
Nous avons créé cette plateforme en France en 2008, elle s’est agrandie depuis à l’échelle européenne. Sur les 27 000 inscrits, la moitié est constituée d’entreprises et de fonds européens. Maintenant, nous sommes effectivement en train de déployer la plateforme en Afrique…

Nous avons déjà un partenariat avec le groupe marocain Attijariwafa bank, qui a créé sa propre communauté d’entreprises clientes sur EuroQuity. On est aussi en train de développer un partenariat avec la Tunisie… Nous avons aussi créé la communauté Africa Next, en partenariat avec Digital Africa. Elle réunit les fonds d’investissement dans la tech africaine, ils se proposent mutuellement des opportunités d’investissements.

Nous œuvrons à tout cela toujours dans l’esprit de créer des ponts entre l’Afrique et la France, et même entre l’Afrique et l’Europe. Nous nous projetons vraiment dans une dynamique partenariale, et pas uniquement dans le soutien aux entreprises françaises qui veulent aller en Afrique, car nous pensons que ce n’est pas suffisant, qu’il faut vraiment créer une communauté. C’est la vocation de tous ces outils.

Justement, peut-on estimer que notre « boîte à outils » à l’adresse de l’Afrique est complète maintenant, ou manque-t-il encore une brique ?

Isabelle Bébéar – Bien sûr, on peut toujours s’améliorer – on le voit bien avec ce qui se passe actuellement – et surtout toujours s’adapter aux évolutions du marché.

On peut aussi se coordonner encore mieux entre acteurs. Par exemple la Team France Export, mise en place l’année dernière entre Bpifrance, Business France, les Chambres de Commerce et d’Industrie, les services de l’Etat et les Régions, est une novation très intéressante qui a permis de coordonner l’action de différents acteurs qui accompagnent les entreprises françaises à l’export.

Donc oui, on peut toujours s’améliorer, mais sans sombrer dans l’autosatisfaction, on peut dire que notre palette d’outils est maintenant très complète.

Un mot de rappel sur le grand événement annuel de Bpifrance, le BIG – Bpifrance Inno Génération – qui a rencontré début octobre un succès formidable, malgré les difficultés dues à la crise sanitaire ?

Isabelle Bébéar – Oui, ce BIG 2020 a vraiment été un bel événement, à la fois en digital et en physique. L’Afrique était à l’honneur, avec la participation du président kenyan Uhuru Kenyatta, intervenant avec le président Emmanuel Macron, qui a marqué là à nouveau son intérêt pour l’Afrique.

Les règles de distanciation ont limité le nombre de rencontres physiques, mais j’ai constaté par moi-même que de ce fait il était plus facile d’échanger… Et puis, les chiffres de la participation digitale se sont avérés juste incroyables : en plus des 6 000 participants physiques et des 16 000 échanges digitaux et rendez-vous business, le BIG 2020 a touché 19 millions de personnes en digital ! Une vraie réussite, qui pourra sans doute inspirer une évolution d’avenir vers un format « phygital ».

Les présidents Emmanuel Macron et Uhuru Kenyatta ensemble au BIG de Bpifrance, à Paris le jeudi 1er octobre 2020. © Capture vidéo bpifrance - LIRE NOTRE ARTICLE ICI

Revenons pour finir sur l’actualité, le lancement du fonds Averroès Africa. Comment envisagez-vous la suite, après votre premier closing à 55 millions d’euros ? Quels sont vos arguments pour intéresser les investisseurs internationaux que vous ciblez ?

Isabelle Bébéar – Nous recherchons effectivement des investisseurs institutionnels français, mais aussi étrangers. Au-delà d’être simplement souscripteurs, nous leur proposons de devenir partenaires de Bpifrance et de Proparco, d’adhérer à un « club ».

Grâce à ce partenariat, ils auront accès à une large exposition au marché africain du capital-investissement, et donc à une vision vraiment à 360 degrés de ce marché. Grâce, justement, à une politique de diversification, à la fois en termes géographiques, sectoriels et de segments, ils seront donc exposés à un risque moins fort, car extrêmement réparti.

Devenant partenaires de deux investisseurs avertis que sont Bpifrance et Proparco, à la fois en termes d’investissement et en termes de connaissance du marché africain, les souscripteurs auront la possibilité de créer des liens avec les équipes de gestion et les entreprises sous-jacentes. En fait, avec cette possibilité de mise en relation entre le portefeuille sous-jacent et les souscripteurs du fonds, nous proposons plus qu’un investissement dans un fonds de fonds, nous offrons l’ouverture à un réseau.

Vous recherchez des investisseurs africains, européens… chinois aussi ?
Isabelle Bébéar –
On regarde bien sûr du côté des investisseurs africains. Cela représente pour eux l’opportunité de drainer des capitaux étrangers vers l’Afrique, et bien sûr, plus il y aura d’acteurs de fonds de fonds sur le continent, plus l’effet de levier sera conséquent. Le tout vise à dynamiser un cercle vertueux, de l’investissement à la croissance économique inclusive, à la création d’emplois, au développement durable sur le continent… Averroès Africa est ouvert à la souscription d’investisseurs tiers publics et privés, français et étrangers.

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