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Pr Abdellatif MIRAOUI, Président honoraire de l’AUF : « La recherche 4.0 fait émerger une université entrepreneuriale qui intègre le développement économique et social »

23 septembre 2019
Le professeur des universités Abdellatif Miraoui. © DR
Professeur à l’Université de Technologie de Belfort Montbéliard (UTBM-France), ancien Président de l’université Cadi Ayyad de Marrakech, Président honoraire de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), ancien vice-Président Recherche de l’UTBM, Abdellatif MIRAOUI est l’auteur d’un récent opus intitulé « Vers l’Université 4.0 - L’université de demain : comment former les jeunes générations ? ». Entretien, autour des thèmes de son ouvrage.

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Propos recueillis par Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris (AP.P)
@alfredmignot | @PresseAfrica

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Votre opus « Vers l’Université 4.0 » est en fait un véritable plaidoyer en faveur du numérique pour « former les générations de demain ». Comment envisagez-vous cette mutation ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – Prenons conscience tout d’abord que ce sont les enfants de la décennie 2000 qui arrivent désormais dans nos universités ! Et rappelez-vous : votre irremplaçable smartphone n’existait pas en 2006 ! Et nous avons eu le premier iPad en 2010… Or, au moment même où dans le monde entrepreneurial on déplore souvent l’absence ou l’insuffisance de culture digitale, ces jeunes de la Génération Alpha – selon l’expression Mark McCrindle, chercheur australien en sciences sociales – la possèdent naturellement, ils ont grandi avec.

Les technologies ne sont pas pour eux des outils, ce sont des composantes intégrantes de leur vie, qu’ils en disposent ou non, explique encore McCrindle. L’écran tactile est leur compagnon, bien plus encore que le clavier, et la messagerie instantanée un réflexe plus naturel que le courriel.
Reste qu’on les qualifie volontiers d’hyperactifs, incapables de se concentrer longuement, ils zappent, picorent, davantage immergés dans les réseaux sociaux que dans leurs manuels. On ne voit trop souvent que cet aspect de leur comportement, en négligeant leurs capacités d’apprentissage intuitif, leur créativité, leurs talents d’influenceurs ultra-réactifs…

Vous êtes là en train d’induire que les modèles traditionnels d’enseignement sont désormais dépassés, voire obsolètes, au regard des capacités dont dispose désormais la jeunesse ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – Mais oui ! Et on stigmatise à tort cette jeunesse, à coups d’idées reçues. Par exemple, quand on met à l’index le fait qu’ils « n’écoutent plus les enseignants », on ignore, volontairement ou pas, que le mode passif de transmission est obsolète aux yeux d’une génération qui obtient les réponses en ligne avant que les adultes n’aient fini de formuler les questions… Autre idée reçue : « Ils ne savent plus rien ! » Mais non, c’est que leur rapport à la connaissance est différent, ils sont nés dans un monde où le savoir est à portée de doigts, partout et tout le temps.

Reste que vivre nativement dans la culture digitale comme consommateur n’exonère pas du besoin d’être formé aux métiers de demain, dont on sait que 85 % de ceux de 2030 n’existent pas encore. Et c’est bien pourquoi l’université doit elle aussi intégrer la révolution 4.0, qui est celle du numérique, de l’intelligence artificielle, des objets connectés…
 
L’université vous paraît-elle en capacité d’assurer cette mutation ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – L’université n’est pas novice en matière de mutations, elle qui a connu de considérables transformations au fil des siècles pour s’adapter aux évolutions sociales, économiques, techniques ou culturelles de sa société. Il y a un modèle qui suggère qu’une génération d’universités émerge, se déploie puis cède la place à la génération suivante. Un autre modèle suggère que ces universités du passé et les nouvelles générations peuvent coexister pendant un certain temps.

L’université ne s’est jamais départie de son rôle fondateur de production et de conservation de la connaissance, sans pour autant se poser en sanctuaire. L’histoire en témoigne, ce rôle n’est pas exclusif, et n’entrave aucunement l’innovation pédagogique ni la nécessité d’un rapprochement croissant avec le secteur économique.

Vous dites « la nécessité d’un rapprochement croissant avec le secteur économique »… Jadis c’était un tabou, et naguère encore on osait à peine formuler ce genre d’affirmation. Mais vous l’assumez avec beaucoup de conviction. Pourquoi un tel engagement 
 
Pr Abdellatif MIRAOUI
– Vous savez, pour ne citer que l’exemple de l’Afrique, sa population va doubler en une génération, et pour accueillir les nouveaux actifs, il faudrait aujourd’hui déjà créer quelque 20 millions d’emplois par an. C’est un défi immense, auquel l’université se doit de contribuer, bien évidemment.

Ainsi, il nous faut aller vers les processus qui nous permettront d’assurer l’employabilité des diplômés. Dans un environnement complexe et mouvant, il revient à l’université d’amener vers l’emploi et l’entrepreneuriat des jeunes dotés d’élasticité mentale, de cette capacité à « think out of the box », selon l’expression anglo-saxonne. Les cursus doivent conjuguer savoir-faire et savoir être. Clairement, je pense moi aussi que « ceux qui savent comment penser auront toujours une longueur d’avance sur ceux qui savent quoi penser », selon l’expression l’astrophysicien Neil de Grasse Tyson.

Quelle est votre vision de l’enseignement universitaire 4.0 ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – Notre méthode doit être audacieuse et déterminée, établir de nouveaux paradigmes, la réorganisation spatiale et temporelle des séquences pédagogiques, et faire place à la pédagogie hybride et inversée.
L’université 4.0 marque une réelle transition d’un mode pédagogique axé sur l’enseignant, vers un mode d’apprentissage centré sur l’étudiant. C’est en soi un nouveau paradigme qui intègre des nouvelles approches pédagogiques et met l’étudiant au centre des préoccupations. Il aspire à éduquer plus rapidement, mieux, à moindre coût, de manière plus pratique et indépendamment du temps et de l’espace. L’apprentissage est en ligne, flexible, mobile par les MOOCs*, les SPOCs**, les COOCs***.

Il s’effectue aussi via les plateformes collaboratives qui prennent en charge l’apprentissage entre pairs et la co-création de connaissances par l’apprentissage entre pairs (pédagogie du peer-to-peer learning). L’apprentissage se passe dans des espaces interactifs ouverts et flexibles par le biais de modes d’apprentissage efficaces, l’autonomisation (empowerment) et la méthode apprendre à apprendre. Il se réalise par projet en tant que pédagogie fondée sur l’expérience.

Qu’entendez-vous par « pédagogie inversée » 

Pr Abdellatif MIRAOUI – Le concept de la pédagogie inversée et hybride est un autre aspect du nouveau paradigme. Les étudiants peuvent apprendre des cadres conceptuels en dehors de la classe et libérer du temps en classe pour appliquer des concepts, résoudre des problèmes et débattre des applications. Il est également question d’un apprentissage autoguidé tout au long de la vie en tant qu’engagement continu, et pas seulement un événement ponctuel.

Ce sont autant d’approches pédagogiques et de défis organisationnels qui traduisent le changement du rôle de l’enseignant « transmetteur du savoir et expert en la matière » à un rôle d’« animateur et conseiller d’apprentissage, guide de la pensée critique et facilitateur de la surcharge d’informations disponibles au bout des doigts ».

Certains de vos pairs universitaires ont pu être surpris que d’une manière peut-être inattendue dans un mémoire dédié aux vertus du numérique, vous affichez un grand intérêt pour les « compétences émotionnelles » . Pourquoi cet intérêt ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – La raison en est simple : à l’ère de l’intelligence artificielle et de l’autonomisation croissante, l’entreprise, comme le secteur public, requiert des compétences sociales, collaboratives, socio-émotionnelles et transversales. En fait, tout ce que la machine ne peut offrir et que chaque futur diplômé doit aujourd’hui optimiser : les composantes de son employabilité. Autant que les diplômes, sinon davantage, ces qualités et ces compétences s’imposent dans l’économie du savoir qui est déjà la nôtre.

Un mot sur la recherche 4.0 ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – La recherche 4.0, fondamentale ou appliquée, ne rompt pas avec sa mission première mais elle l’amplifie. Ici, les transferts irriguent l’économie, non seulement au travers des brevets et des contrats avec les entreprises, mais aussi par la somme des connaissances transférées par le biais des lauréats ainsi que par les prestations et travaux réalisés. Ces flux s’opèrent par cercles concentriques du local à l’international, et bénéficient in fine à l’ensemble de la société.

La recherche 4.0 fait émerger une université entrepreneuriale qui intègre le développement économique et social dans sa mission. Elle réduit la distance, longtemps assignée, entre les sciences humaines, sciences sociales et sciences et technologies. Elle impose une recherche sociétale et une innovation beaucoup plus transdisciplinaires. L’accumulation de connaissances et la fertilisation croisée des idées entre les disciplines mettent l’université en bonne position pour anticiper les tendances futures et la dynamique du développement technologique et social de son environnement et au-delà.

Vous accordez beaucoup d’importance à l’implication « entrepreneuriale » de l’université. Pour quelles raisons ?

Pr Abdellatif MIRAOUI – Le transfert du savoir-faire scientifique et technologique dans une activité économique ou sociale de grande valeur est une priorité majeure. Il prend des formes différentes, allant du développement de compétences, de l’expertise et de la prestation de services jusqu’à la création de start-up et d’entreprises innovantes. Il prend aussi les formes de l’innovation de processus, de produits, de services et de solutions qui permettent aux entreprises de réduire les coûts, d’augmenter les ventes, d’accéder à de nouveaux marchés, de créer et de conserver des emplois de qualité.

C’est la symbiose des idées issues de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, fondée sur le contact avec l’entreprise, ainsi que la prise en compte des besoins du marché, qui mènent au succès… et au rayonnement international de l’université.

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*MOOCs - Un MOOC (acronyme formé des initiales de massive open online course, en français formation en ligne ouverte à tous ou FLOT, ou encore cours en ligne ouvert et massif, ou CLOM) est un type ouvert de formation à distance capable d’accueillir un grand nombre de participants. L’appellation MOOC est passée dans le langage courant en France ; elle est désormais reconnue par les principaux dictionnaires.

**SPOCs - Le SPOC (de l’anglais Small Private Online Course) est un cours en ligne privé en petit groupe. C’est une modalité pédagogique inspirée des MOOCs apparue au début des années 2010.

***COOCs - Les COOCs (de l’anglzis Corporate Open Online Courses), sont comme les MOOCs des modules de formation, mais ayant la particularité de jouer sur deux cibles différentes : les employés d’une entreprise et ses clients., qui peuvent eux aussi bénéficier de formations spécifiques. Les modules des COOCs sont interactifs, intègrent une notation (scoring), et visent à être un jeu stimulant pour développer les compétences.

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LIENS UTILES

- FUN MOOC, la plateforme des Moocs universitaires

- MOOC francophone, l’annuaire des cours en ligne

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