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Rencontres économiques de l’Institut du monde arabe (IMA, Paris, 13 février)

Nadia Filali (Agence du développement digital du Maroc) : « La révolution digitale est un enjeu, et déjà une réalité »

16 février 2018
Nadia Filali, membre du conseil d’administration de l’Agence du développement digital du Maroc, structure récemment créée pour impulser la stratégie numérique du royaume. © Bruno Fanucchi
Le Maroc vient de se doter d’une Agence du développement digital dont les objectifs sont de promouvoir le développement du e-gouvernement, favoriser l’inclusion numérique et développer des écosystèmes numériques. Les explications de Nadia Filali, membre du conseil d’administration de l’ADD, lors des « Rencontres économiques » de l’IMA à Paris, mardi 13 février, dédiées à la « Transformation digitale dans le monde arabe, enjeux et opportunités ».

Propos recueillis par Jean-Louis Alcaide, AfricaPresse.Paris

Peut-on vraiment parler aujourd’hui de « révolution digitale » dans le monde arabe, en particulier au Maroc ?

Nadia Filali  – Oui, ce sont des pays – et notamment le Maroc – où plus de la moitié de la population a moins de 30 ans. Or cette population est très connectée, notamment via le mobile. En outre, l’utilisation des e-paiements est déjà très répandue grâce aux smartphones.

Cette révolution digitale est à la fois un enjeu, une réalité et quelque chose en devenir. Le Maroc, au-delà de sa jeunesse, a beaucoup d’atouts, comme son niveau de formation, notamment dans le domaine informatique, ou encore la mixité dans les filières scientifiques. Savez-vous que la proportion de femmes dans les écoles d’ingénieurs est supérieure au Maroc à celle des écoles européennes ?

Quel est le rôle de l’Agence du développement digital (ADD), mise en place en décembre dernier au Maroc ?

Nadia Filali – C’est un outil et un catalyseur de la stratégie digitale du royaume voulue par le roi et déployée par le ministre de l’Industrie, de l’Investissement, du Commerce et de l’Économie numérique, ainsi que par le secrétaire d’État à l’Investissement. Elle va permettre de répondre à trois objectifs : promouvoir le développement du e-gouvernement ; favoriser l’inclusion numérique – autrement dit faire en sorte que l’ensemble des populations aient accès aux services numériques, même dans les territoires éloignés ou ruraux – ; développer des écosystèmes numériques, des startups, favoriser le tissu économique des entreprises tournées vers le numérique.

Pour cela, l’Agence est en train de se structurer en termes de ressources et d’équipes. Elle va créer un laboratoire d’innovations, le Digital Lab, avec des équipes multidisciplinaires très agiles qui feront, entre autres, du design utilisateur, développeront des interfaces web, de nouvelles technologies type blockchain ou intelligence artificielle. Ces équipes seront au services des entités de l’État pour développer ou améliorer ce qui existe déjà, puisque un certain nombre de ministères et d’administrations sont déjà très avancés sur certains points.

Pourquoi avoir mis l’inclusion parmi les trois priorités de l’ADD ?

Nadia Filali  – Parmi les ambitions de l’Agence, nous avons en effet celle de n’oublier personne, de traiter aussi bien les zones urbaines que rurales, et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que l’égalité et la qualité du service public doivent être les mêmes pour tous ; ensuite parce que c’est un facteur de développement pour l’agriculture, l’artisanat... On peut imaginer, par exemple, des circuits courts de mise en relation entre les agriculteurs et les consommateurs via des plateformes, mais il y a beaucoup d’autres choses qui peuvent être développées.

Comment concevez-vous le développement du e-gouvernement ?

Nadia Filali – La modernisation et la numérisation de l’administration doivent se faire au service des citoyens, des usagers, des entreprises et même des fonctionnaires. Il s’agit de rendre plus fluide l’accès à l’ensemble de tous les services administratifs tout en les modernisant pour qu’ils soient plus efficaces. Quand on parle d’accès aux services de l’administration, cela implique de travailler sur l’e-identité, autrement dit sur la signature numérique. Au Maroc, le sujet des signatures certifiées conformes est très important : cela engorge les services et prend beaucoup de temps. L’usager pourrait également, par exemple, avoir accès à une plateforme numérique pour s’informer sur ce à quoi il a droit, où il doit aller pour le demander, voire accéder directement au service de manière numérisée pour ses droits sociaux ou médicaux.

Quels freins observez-vous ?

Nadia Filali – Comme partout, il y a sans doute des problèmes de formation, d’habitudes qu’il faut changer. Il y a des acteurs territoriaux auxquels il faut expliquer qu’on peut les aider à moderniser leur action sans remettre celle-ci en cause. Quand on parle de digitalisation, on a souvent l’impression qu’on va supprimer des postes et que tout va se faire par Internet. Ce n’est pas ça du tout ! L’idée, c’est de faciliter les démarches et les rapports avec l’agent qui travaille sur le sujet en numérisant ses tâches.

Et, comme ailleurs, la difficulté c’est aussi de faire travailler ensemble des acteurs, qu’ils soient publics ou privés, startups ou grandes entreprises. Un des freins sur lesquels il a été décidé de travailler, c’est le code des Marchés publics, car cela peut nuire au développement des startups.

Pour pouvoir accéder à un marché public, il faut en effet avoir des références… que par définition un nouvel entrant n’a pas. Il faut donc favoriser des systèmes où de grandes entreprises s’associent à des petites, ou bien faire en sorte que les petites puissent répondre directement aux appels d’offres, avec des seuils et des exigences différents de ceux d’aujourd’hui. Ce sont des questions administratives, de régulation.

Y a-t-il des opportunités d’affaires pour les entreprises françaises, les startups ?

Nadia Filali - Il y a pas mal de liens qui peuvent être établis, notamment via la French Tech, présente au Maroc, car des ponts naturels et historiques existent déjà et peuvent être renforcés. Par rapport au Middle East, nous sommes sur un axe géographique proche, or même si nous sommes dans une ère numérique, la proximité et la capacité à se comprendre, dans notre communauté francophone, sont importantes.

Lors des Rencontres économiques de l’Institut du monde arabe (IMA), vous avez parlé de la « décashaïsation » de l’économie… En quoi cela consiste ?
Nadia Filali : Au Maroc, nous avons un certain nombre de produits de première nécessité, comme la farine, le lait, les huiles alimentaires, les bouteilles de gaz butane, etc., qui sont subventionnés pour les populations pauvres. L’idée c’est de mettre en place un portefeuille monétaire numérique pour permettre à ces populations d’acheter ces biens.

Cela permettrait aussi de réduire le coût de compensation supporté par l’État puisqu’il y a des gens qui augmentent les prix de ces biens compensés par l’État. Ce type de dispositif peut aussi permettre une meilleure intégration financière : les personnes amenées à gérer un portefeuille électronique peuvent savoir plus facilement de combien d’argent ils disposent, vérifier ce qu’ils dépensent, etc.

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SUR LEME THÈME :

Rencontres économiques de l’IMA, Paris - Guénaëlle Gault (Kantar Public) : « Il n’y a pas encore de véritable économie du digital dans les pays arabes » (Entretien exclusif, JL Alcaide, AfricaPresse.Paris)

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