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Jean-Louis LEVET : « Il est temps que la France change son regard sur l’Algérie »

11 juillet 2019
Jean-Louis LEVET, ancien Haut Responsable à la coopération technologique et industrielle franco-algérienne. © DR
Haut Responsable à la coopération technologique et industrielle franco-algérienne de juin 2013 à janvier 2019, Jean-Louis LEVET* a acquis par la connaissance du pays accumulée au fil des ans toute la légitimité pour s’exprimer sur l’Algérie – exercice si difficile, voire périlleux pour un Français. Il ose néanmoins s’y risquer, enrichissant ainsi notre regard sur l’Algérie contemporaine, aujourd’hui puissamment mobilisée pour construire l’avenir, et sur le formidable potentiel de cette relation si singulière qu’elle entretient avec la France.

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Une contribution de Jean-Louis LEVET
Économiste et essayiste

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Prendre enfin en main leur destin, retrouver leur dignité. Il s’agit pour les femmes et les hommes d’Algérie de mettre fin à un système politique et de créer enfin 57 ans après leur indépendance, un État de droit et un pays réellement démocratique. Comment ne pas penser à la révolution des œillets au Portugal au printemps 1974, mettant fin à 41 ans de dictature salazariste ? Cet événement avait alors lancé le processus de démocratisation de l’Europe du Sud, suivi quelques années plus tard par la chute des dictatures espagnole et grecque. Mais la comparaison s’arrête là.

La mobilisation des Algériens ne faiblit pas, dans un contexte de tensions croissantes avec les autorités publiques. À nouveau le 4 juillet dernier, jour anniversaire de l’indépendance du pays, l’immense foule à Alger hissait en particulier une banderole au contenu très explicite : « 1962 : indépendance confisquée. 2019 Algérie indépendante ». Le projet de l’élection présidentielle ce même 4 juillet a avorté de par la détermination de ce mouvement à ne pas souscrire à cette échéance sans garantie d’élections véritablement démocratiques.

« Des décennies de gouvernance déficiente »

On peut comprendre une telle situation. Si l’on ne connaît pas ce pays, Il suffit de prendre connaissance de la place de l’Algérie dans les différents classements internationaux des États réalisés chaque année. Prenons les plus récents, ceux de 2018. Que disent-ils ? Dans celui du think tank américain Heritage Institut relatif aux libertés économiques, le pays vient en 172e position sur 180. Celui réalisé chaque année par Transparency International sur la corruption, classe le pays au 105e rang, loin derrière ses voisins maghrébins. L’étude de l’UNESCO concernant la qualité de l’enseignement met l’école algérienne au 119e rang. Le classement des « 80 meilleurs pays » réalisé par l’Université de Pennsylvanie avec le cabinet EY place l’Algérie au 79e rang dans la rubrique « Entrepreneuriat », et en 78e position pour « la qualité de vie », et « le tourisme ». Arrêtons là.

Les Algériens dénoncent, à travers cette puissante mobilisation, des décennies de gouvernance déficiente du pays dans tous les domaines de l’action publique. « La révolution du sourire » a pris tous les clans du système politique au dépourvu. Cette première étape dans ce processus révolutionnaire pacifique a déjà débouché sur un résultat de taille. À son corps défendant, le Président Bouteflika et ses proches en cherchant à imposer aux citoyens algériens un cinquième mandat comme une évidence, ont réussi un exploit extraordinaire : créer l’unité du pays ! Alors qu’il n’a eu de cesse durant ces dix-neuf ans de règne, de le diviser. Des amis algériens m’ont dit que pour une telle prouesse, leur ancien Président mériterait de recevoir le Prix Nobel de la paix. Leur révolution porte bien son nom...

Nous devons ainsi nous Français changer notre regard sur ce peuple qui montre tous les jours sa grande maturité et sa volonté de créer les conditions d’un avenir commun pour son pays. À la fin de 2012, 26 % seulement des Français avaient une image positive de l’Algérie, contre 53 % pour la Tunisie et 71 % pour le Maroc, avec cependant des raisons différentes : pour simplifier, à droite avec la guerre d’Algérie ; à gauche, à cause d’un pouvoir jugé peu démocratique et corrompu. (Cf. Sondage IFOP, réalisé en décembre 2012 auprès de 1005 personnes de 18 ans et plus représentatives de la population française.)

« La société algérienne s’ouvre au monde »

Rappelons quelques données méconnues, ou en tout cas sous-estimées d’une majorité de Français.

1 - Les compétences des Algériens se sont construites dans des domaines clés pour l’avenir comme l’informatique, la biologie, la médecine, les mathématiques. Ainsi, une nouvelle génération d’entrepreneurs se bat pour créer ses entreprises, et ce un peu partout sur l’ensemble du territoire algérien.
Les femmes sont de plus en plus actives. Elles représentent 75 % des diplômés et 22 % de l’entrepreneuriat. Très investies dans leurs projets, très volontaires dans un environnement social peu favorable, elles constituent une grande partie de l’avenir de ce pays. Les jeunes, les femmes : la société algérienne s’ouvre au monde, elle s’est déjà largement emparée des réseaux sociaux. La diaspora algérienne joue aussi un rôle très actif entre les deux pays, qui est en train de croître avec les événements actuels en Algérie.

« Un potentiel de coopération considérable »

2 - Les territoires algériens représentent aussi des acteurs fondamentaux du développement du pays. D’Est en Ouest, du Nord au Sud en passant par les Hauts Plateaux, les acteurs territoriaux (universités, associations, entreprises et clubs d’entreprises, etc.) cherchent à prendre en main leur développement, face à un État centralisé souvent éloigné de leurs préoccupations et une bureaucratie pesante. Des partenariats se montent entre agglomérations françaises et algériennes, à partir du moment où il s’agit d’élaborer des projets de coopération concrets. Il y a là aussi un potentiel de coopération considérable, que la mobilisation algérienne actuelle devrait libérer.

Un tissu de PME qui montent en compétences

3 - Malgré un environnement peu propice aux affaires, un tissu de PME privées s’est développé, monte en compétences et en qualité, avec des dirigeants, un encadrement et des salariés formés et expérimentés. Et ce dans de nombreuses activités, comme l’agroalimentaire, l’électroménager, la plasturgie, les arts graphiques, l’emballage, les cosmétiques, mais aussi dans l’artisanat, les activités culturelles, les services informatiques, pour ne citer que ces activités.
Autant de partenaires fiables pour les entreprises françaises. 500 sont déjà implantées sur le territoire algérien. Mais cette présence est encore très insuffisante, au regard de la concurrence internationale, des besoins de l’économie algérienne et des attentes des entreprises algériennes, dont un grand nombre, je peux en témoigner, veut travailler avec un partenaire français sérieux s’investissant dans la durée.

« Un rôle central pour la stabilisation de toute la région »

4 - l’Algérie est pour la France mais aussi pour l’Europe, un partenaire déterminant dans la coopération pour la lutte contre le terrorisme au Maghreb et au Sahel, après son combat contre le terrorisme islamique qui l’a profondément meurtrie durant plus d’une décennie. Et également contre la criminalité organisée dans les domaines des armes et de la drogue. Elle joue ainsi un rôle central pour la stabilisation de toute la région, qui est aussi un enjeu vital pour notre pays.

« Le plus grand pays francophone, après la France »

5/. Enfin, l’Algérie est un pays plurilingue, et en particulier le plus grand pays francophone, après la France. La langue française est partout : dans les rues, avec les enseignes des magasins, des restaurants, les panneaux publicitaires, des noms de rue ; dans le langage courant des Algériens ; dans la sphère administrative et bancaire ; au sein de l’enseignement supérieur où les cours sont bien souvent en français en médecine, en pharmacie, en architecture, en sciences des techniques, etc. ; dans les moyens de communication. La langue et tout ce qu’elle véhicule avec elle, constituent aujourd’hui et demain un formidable outil de partage et de progression de la relation avec l’Algérie nouvelle qui se construit un chemin sous nos yeux.

« La France et l’Algérie ont un avenir commun »

La France n’a pas à craindre l’Algérie. Bien au contraire. La France et l’Algérie ont un avenir commun. Si notre relation avec l’Allemagne est toujours fondamentale au sein de l’Union européenne, des relations construites, apaisées et de confiance avec l’Algérie le sont tout autant pour la construction d’un espace méditerranéen de prospérité et de sécurité partagées. Et au-delà du Maghreb pour construire un axe Nord-Sud entre l’Europe et l’Afrique. Un axe vital pour les deux pays, une nouvelle alliance, dans une mondialisation prise en otage entre « La Solution chinoise » de Xi Jinping et le « Make America great again » de Donald Trump.

L’Algérie et la France ont les mêmes défis de grande ampleur à relever. En particulier dans les domaines de la sécurité, du développement technologique et industriel, de la formation, de la transition écologique et énergétique et de leur capacité à ouvrir des perspectives à leurs jeunesses respectives.

Les deux pays ont les moyens de construire ensemble une ambition commune de progrès. Ils ont pris conscience dans une première étape de la nécessité de répondre aux difficultés qui pénalisent leurs économies respectives :

- La France en cherchant à mettre fin à trois décennies de désindustrialisation et de chômage de masse qui gangrènent sa cohésion sociale, après avoir succombé successivement aux idées reçues de « la société post-industrielle » dans les années 1980, de la « nouvelle économie » dans les années 1990 et de « l’entreprise sans usines » dans les années 2000 ;

- L’Algérie qui sait l’impératif de passer d’un modèle étatique, bureaucratique, obsédé par le contrôle politique, subventionnant largement au travers d’une économie fondée sur l’exploitation des hydrocarbures, à un nouveau modèle de développement, fondé sur l’entrepreneuriat, la montée en qualité de ses formations, la diversification de ses activités, la décentralisation de l’action publique, l’égalité Femme-Homme, et un État de droit.

Leur mobilisation en cours devrait permettre de créer les conditions d’un tel changement.

« Plusieurs dizaines de projets de coopération signés »

D’ailleurs, au cours de ces dernières années, une nouvelle coopération a commencé à être mise en œuvre entre les acteurs économiques et scientifiques des deux pays, mobilisant autour de projets communs des entreprises, des universités, des centres de recherche, des collectivités territoriales.

Plusieurs dizaines de projets de coopération et d’alliance ont été signées au cours des comités mixtes économiques franco-algériens annuels et mis en œuvre pour la plupart dans des domaines clés : celui de la formation professionnelle ; celui de la coopération industrielle entre entreprises françaises (grands groupes mais aussi PMI et ETI) et algériennes dans l’agroalimentaire, les transports, les matériaux de construction, les équipements électriques, la production de vaccins notamment ; celui des relations entre universités, entreprises et territoires en matière de traitement des déchets, du numérique appliqué à la santé, de création d’incubateurs pour accompagner les jeunes entrepreneurs, nombreux en Algérie.

Ces exemples montrent que nous commençons enfin, côté français, même si beaucoup reste à faire, à changer ensemble nos modes de pensée et d’action. Ils révèlent aussi la ferme volonté des Algériens d’accéder à une véritable participation aux mutations mondiales en cours. Et ce malgré jusqu’ici un système politico-bureaucratique lourd et pénalisant pour les démarches innovantes. Que de temps perdu, que d’énergie dépensée en vain pour faire avancer certains des projets dans lesquels la puissance publique algérienne était engagée et pourtant demanderesse à l’origine !

« Des liens humains uniques dans le monde »

Enfin, les acteurs des deux sociétés civiles sont toujours très actifs, malgré ces difficultés, par exemple dans les domaines de la culture, de l’économie sociale et solidaire. Ils ne demandent qu’à bénéficier d’un environnement enfin plus favorable en Algérie. Il y a là aussi un potentiel formidable d’initiatives communes, tant les liens humains entre les deux pays sont denses et uniques dans le monde. Des millions de Français ont des liens avec l’Algérie, nous le savons, et réciproquement. Les sociétés française et algérienne sont depuis longtemps en avance sur leurs responsables politiques respectifs. Elles ne sont plus prisonnières du passé et nombre de citoyens français et algériens échangent, réalisent des projets ensemble. Elles espèrent désormais qu’elles pourront à l’avenir accroître leurs marges d’action.

La mobilisation en cours des citoyens algériens devrait permettre, c’est un espoir profond, de créer les conditions d’un tel changement. Le moment est venu. Les clés d’une réussite commune sont à notre portée. À nous Français de comprendre ce qui se produit en Algérie et de nous préparer afin d’être à la hauteur de la grande transformation algérienne en cours.

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*Jean-Louis LEVET est co-auteur, avec Mourad Preure, de l’ouvrage « France Algérie, le grand malentendu ». Éditions de L’Archipel, 2012.

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DUME AUTEUR

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