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Ghazi Ben Ahmed (MDI) : « L’UE et la Chine peuvent faire avancer ensemble le développement de notre région et de l’Afrique. C’est notre pari ! »

22 juin 2020
Ghazi Ben Ahmed (MDI) : « L'UE et la Chine peuvent faire avancer ensemble le développement de notre région et de l'Afrique. C'est notre pari ! »
Ghazi Ben Ahmed, Président MDI - Initiative méditerranéenne pour le développement, Tunis. © Capture vidéo DR
La visite actuelle en France du Président tunisien Kaïs Saïed, à l’invitation d’Emmanuel Macron, offre l’occasion de faire le point sur les relations bilatérales entre les deux pays, et entre la Tunisie et l’UE. Des relations à optimiser avec les opportunités nouvelles qui façonneront demain l’espace euro-africain, y compris en coopération avec la Chine…

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Une contribution de Ghazi Ben Ahmed
Président MDI

Initiative méditerranéenne pour le développement, Tunis

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L’acronyme ALECA, « Accord de libre-échange complet et approfondi » a été abondamment conspué et est à l’origine de beaucoup de malentendus dans la négociation en cours entre la Tunisie et l’Union européenne pour un approfondissement de leurs relations.

On entend par « approfondissement » des relations, l’intérêt mutuel d’aller plus loin que la simple libéralisation des tarifs douaniers pour les produits industriels. Autrement dit, pour aller vers l’arrimage de l’économie tunisienne dans l’espace européen, et répondre à l’offre européenne d’une « intégration progressive de la Tunisie dans le marché intérieur européen », une relance des négociations de libéralisation du commerce agricole s’impose, ainsi que des avancées rapides dans les négociations aériennes, et une amélioration des conditions de mobilité pour les citoyens européens et tunisiens à travers la conclusion d’un partenariat pour la mobilité.

Dans ce cadre, il est évident que l’acronyme ALECA ne reflète pas les objectifs poursuivis dans le partenariat privilégié UE-Tunisie signé en 2012 [1], et met trop d’emphase sur le commerce et le libre-échange, ce qui a eu pour effet de créer un climat de suspicion et de procrastination de la partie tunisienne.

En effet, depuis le 13 octobre 2015, date du lancement des négociations, les progrès ont été limités entre tergiversations, atermoiements et questionnements sur l’aptitude de la Tunisie à pouvoir faire face à la concurrence des entreprises européennes, ou son aptitude à pouvoir bénéficier d’un accès sans entrave au marché européen, notamment des services en l’absence d’accord sur la mobilité.

Cela a fortement influencé l’opinion publique qui a ressenti, légitimement, beaucoup d’appréhension et de scepticisme dans les efforts tunisiens et européens pour parvenir à un accord équitable, entre défaillance de communication et de pédagogie d’une part, et diabolisation de l’ALECA à des fins politiciennes, d’autre part.

S’inscrire dans le processus euro-med
des relocalisations régionales

Mais aujourd’hui, la Covid-19 change la donne et laisse entrevoir de nouvelles opportunités qui justifieraient une reprise des négociations sur de nouvelles bases.

La crise sanitaire conjoncturelle s’ajoute à une crise structurelle que vit la Tunisie dont le modèle économique, basé sur une industrie à faibles coûts et une main-d’œuvre à bas salaires, n’est plus adapté. Le pays va connaître sa plus forte récession depuis l’indépendance en 1956. Nous allons avoir 200 000 chômeurs de plus, soit plus de 800 000 au total, et un taux de 19 %.

La réponse du gouvernement est sur les trois fronts : sanitaire ; de mesures d’urgence pour les entreprises ; de mesures d’urgence pour les plus démunis. Ces réponses ne seront pas suffisantes.
Pour cela, la Tunisie doit continuer à protéger ses citoyens sans immobiliser le pays au point où il s’effondrerait. C’est une « ligne de crête » délicate qu’il faut suivre au moment où on déconfine : « Un peu trop d’insouciance et c’est l’épidémie qui repart. Un peu trop de prudence et c’est l’ensemble du pays qui s’enfonce ».

Mais les crises sont aussi des « phases d’opportunités », et cette crise sanitaire offre aussi de nouvelles opportunités pour les pays du voisinage qui pourraient servir de backup régional pour une plus grande résilience des firmes européennes (et chinoises) appelées à relocaliser dans la proximité. La mondialisation sera sous pression pour se régionaliser, et le potentiel est énorme pour la région.

L’enjeu sera alors pour la Tunisie d’être apte à répondre à toute dynamique européenne tournée vers la réorganisation régionale du modèle de production et d’approvisionnement. Ce qui suppose pour le gouvernement tunisien de revenir à la table des négociations avec l’UE.
Après la pause électorale qui a vu l’arrivée d’un nouvel exécutif européen (et d’un nouveau chef négociateur), et d’un nouveau gouvernement tunisien, et bientôt d’un (ou une) nouveau chef négociateur, il est primordial de rectifier le tir, sur la forme et sur le fond.

L’exemple du choix du Maroc
d’un rapprochement clair avec l’UE

Sur la forme, et avec le changement des équipes dirigeantes et des chefs négociateurs en Tunisie et en Europe, il serait propice, pour commencer, de changer l’acronyme rébarbatif de ALECA. APTE ou Accord de partenariat pour la transition économique, traduirait mieux (i) la volonté tunisienne, (ii) l’essence d’un partenariat gagnant-gagnant et (iii) les véritables objectifs qui sous-tendent ce rapprochement.

APTE reflète surtout la volonté de se donner les moyens (l’aptitude) de relever les défis de plus en plus complexes et les opportunités nouvelles, aux niveaux régional et global, qui façonneront le devenir de l’espace euro-africain et euro-méditerranéen, notamment le développement économique et humain, inclusif et équitable, l’innovation et le partage des connaissances, la protection de l’environnement et le développement durable, la sécurité, le dialogue interculturel, la mobilité et la migration.

L’APTE pourrait plus tard être proposé à la Libye pour la reconstruction de son économie et à l’Algérie pour sa transition vers une économie diversifiée hors énergie.

Le Maroc a privilégié la relation bilatérale et a annoncé, à la suite de la XIVe réunion du Conseil d’association UE-Maroc, un nouveau « Partenariat euro-marocain de prospérité partagée », afin de créer une « nouvelle impulsion » qui soit à « la hauteur de leurs attentes mutuelles et des enjeux du monde contemporain ».

Le Maroc se prononce clairement en faveur d’un rapprochement avec l’UE, basé sur « des relations plus sereines, plus substantielles, et mieux structurées avec l’UE, des relations d’égal à égal dans lesquelles les deux parties défendent ensemble les fondements, les paramètres et les objectifs de leur partenariat ».

Sur le fond, rendre la Tunisie APTE signifie partager une vision audacieuse de long terme, cumuler les avantages comparatifs pour coproduire et relocaliser une partie des chaînes de valeur en Tunisie, s’y préparer convenablement et entreprendre les réformes nécessaires pour aller (à notre rythme) vers une économie de marché… en somme, quitter l’immobilisme et mettre en synergie les nombreuses complémentarités entre les deux rives de la Méditerranée pour un « grand partenariat » et une « nouvelle histoire commune » avec l’Afrique.

L’Union européenne regarde
vers ses « voisins en Afrique »

La Commission européenne a adopté le 29 janvier son programme de travail pour 2020. C’était avant la crise sanitaire. Dans ce programme, la nouvelle Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, affiche sa détermination d’« orienter les grandes transformations que connaît notre monde », en exploitant les possibilités qu’offrira la double transition écologique et numérique. Et vise ainsi, « une Europe plus forte sur la scène internationale », en mettant la priorité, notamment, sur les « voisins en Afrique et dans les Balkans occidentaux », sans mentionner le processus euro-méditerranéen devenu moribond.

Néanmoins, il est important que les partenariats Tunisie-UE (APTE) et Afrique du Nord-UE aient leurs places dans cette nouvelle configuration des priorités géostratégiques européennes, et que cela soit reflété dans le cadre financier pluriannuel de l’Union européenne pour 2021-2027 dont la négociation en cours est affectée par la Covid-19.

Ce cadre, négocié entre États, pose les grands axes de dépenses de l’UE et leurs plafonds sur un horizon de sept ans. Il s’annonçait déjà particulièrement difficile avec le trou budgétaire provoqué par le Brexit.

Décider du budget est une prérogative des États membres qui doivent l’approuver par un vote à l’unanimité. Mais le Parlement européen doit aussi donner son feu vert. Les négociations sur le futur budget de l’Europe vont dessiner les contours de l’Union de demain dans un contexte de relance économique d’envergure post-Covid-19.

Il est indéniable que l’Union européenne et ses États membres ont contribué substantiellement à aider la Tunisie depuis la Révolution et ont fait en sorte que notre économie reste à flot [2]. Mais aujourd’hui, on a besoin de sortir de l’eau, de faire un saut qualitatif et de se soustraire à la trappe des pays à revenu intermédiaire. Pour cela, l’UE doit faire un pas supplémentaire : arrimer la Tunisie à l’espace européen avec une vision concertée à long terme, explicite et ambitieuse, et mettre en place de nouveaux instruments financiers qui accompagnent la mise en œuvre de cette vision.

Un schéma triangulaire
Tunisie-Afrique du Nord, UE, Chine

Cette vision de long terme est nécessaire pour rendre crédible la notion de partenariat, valoriser l’expérience de la Tunisie, et inciter [3] aux réformes à mettre en œuvre. La plus crédible des incitations sera, à terme, les quatre libertés (biens, services, capitaux et personnes), dans une sorte de « tout sauf les institutions », étant donné que la Tunisie n’a pas vocation à adhérer à l’Union européenne. Cela pourrait être l’horizon (symbolique) 2056 qui marquera le centenaire de l’indépendance de la Tunisie.

Or, la négociation du budget (devant inclure un plan de relance qui garantisse le maintien de la cohésion au sein de l’UE), ne semble pas aboutir, les besoins augmentent et la querelle entre états membres continue. Un possible compromis serait d’aboutir à un dispositif parallèle au cadre financier qui serait entièrement dédié à la crise de la Covid-19 (un fonds hors budget).

Face à cette situation, le nouveau partenariat APTE pourrait aussi associer un dispositif financier parallèle par l’intermédiaire de pays tiers, comme la Chine et son initiative phare de la nouvelle route de la soie, afin de renforcer nos capacités (infrastructures, investissements, production, exportations, logistiques…), que l’UE seule n’est pas capable ou désireuse de financer.

Associer « d’autres acteurs régionaux et au besoin, au-delà de la zone couverte par cette politique »
La nouvelle Politique européenne de voisinage a déjà prévu dans ses textes d’associer « d’autres acteurs régionaux, et au besoin au-delà de la zone couverte par cette politique ».

Dans le cas de la Tunisie, la partie tierce pourrait être la Chine, dans un cadre sous-régional afin de se concentrer sur un schéma triangulaire Tunisie/Afrique du Nord-UE-Chine. Ainsi, ce schéma pilote pourra plus tard être répliqué à la Libye et aux autres pays de la sous-région Afrique du Nord.

Le monde connaît ces dernières années des changements majeurs, marqués par la montée en puissance des pays émergents et en développement, ainsi que par une accélération de sa multi-polarisation. Le président XI Jinping a avancé une série de concepts et d’initiatives intéressants reflétant l’esprit chinois pour répondre aux défis de cette époque. L’initiative « La Ceinture et la Route » représente la quintessence de l’offre chinoise.

Une vision commune Tunisie/Chine à élaborer

Cette initiative, proposée par la Chine en 2013, vise à construire des réseaux commerciaux et d’infrastructures reliant l’Asie à l’Europe et à l’Afrique, et au-delà. Ce projet phare est en devenir et s’adapte à la réalité du terrain et des partenaires qui y souscrivent. Il n’y a pas un mode d’emploi précis, ou un modèle unique pour tous les partenaires. Sa philosophie de départ est de créer une nouvelle demande pour les produits chinois en aidant les pays partenaires à développer leurs infrastructures. Cette initiative, basée sur les bienfaits du commerce, constitue un nouvel espoir pour une reglobalisation, une reconfiguration de la mondialisation post-Covid-19, une Nouvelle Ère de prospérité partagée.

La Tunisie a adhéré à cette initiative en juillet 2018 sans vraiment avoir une vision sur la façon d’adapter et d’adopter la route de la soie. Cette vision commune et partagée avec les Chinois doit encore être élaborée. Elle fera bientôt l’objet d’un débat public entre think tanks tunisiens (sous le leadership du MDI) et chinois en présence de décideurs politiques et du secteur privé des deux pays.

Cette Initiative de la route de la soie, associée à la partie projets du voisinage de l’UE, a le potentiel de mettre en commun les forces de toutes les parties, y compris européenne, et apporter de nouveaux espoirs aux pays du voisinage dans un contexte de mondialisation malheureuse et contestée, pour aller vers « une communauté d’avenir partagé par l’humanité ».

La Chine n’ayant affiché aucune velléité adverse ni intention belliqueuse, ne viendrait pas remplacer l’UE dans un dessein hégémonique ou exclusif, mais bien au contraire, compléter et renforcer son action dans son voisinage avec un partenariat win-win-win. Inclure la Chine la pousserait à assumer davantage ses responsabilités internationales avec plus de cohésion avec l’UE et autres acteurs clés, tout en renforçant les capacités des pays à se développer par eux-mêmes.

Pour conclure, il est clair que la pandémie remodèlera notre monde. Mais précisément, comment ce dernier dépendra-t-il des choix que nous faisons aujourd’hui ?

Le monde a d’abord affronté la crise de manière non coordonnée. Il est maintenant clair que le seul moyen de s’en sortir est d’agir ensemble. Et cela vaut également pour les nombreux autres domaines dans lesquels le monde a besoin de la coopération renforcée de l’Europe et de la Chine, tels que l’action pour le climat, la paix et la sécurité, le développement durable et le maintien de l’ordre mondial multilatéral. L’UE et la Chine peuvent faire avancer tous ces éléments et bien d’autres encore, ensemble, comme par exemple, le développement de notre région et du continent africain. C’est notre pari.

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1 - Conseil d’association du 19 novembre 2012.
2 - Encore dernièrement, la Tunisie a bénéficié d’un don de 250 millions d’euros et d’un prêt concessionnel de 600 millions d’euros de l’Union européenne (UE) pour lutter contre la pandémie de la Covid-19.
3 - La perspective d’une adhésion à l’UE a constitué une très forte incitation, pour les pays d’Europe centrale et orientale, à engager les réformes de long terme nécessaires à l’accession. Sans cette perspective, certains pays auraient pu être découragés de consentir aux sacrifices nécessaires à la mise en œuvre d’importantes réformes structurelles.

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Texte édité d’après l’aimable recommandation de l’auteur.
Première publication le 20 juin 2020 in https://www.realites.com.tn/

DU MÊME AUTEUR

#Covid-19 et Démondialisation – Ghazi Ben Ahmed (MDI) : « Le précautionnisme va pousser les Européens à chercher à délocaliser dans leur voisinage »

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