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F.-A. TOUAZI, cofondateur de CAPmena : « L’amitié franco-saoudienne à l’épreuve du grand retour de Washington »

8 avril 2018
Ancien diplomate, cofondateur du club de réflexion CAPmena, François-Aissa Touazi est l’auteur de l’essai « Le ciel est leur limite - Les dirigeants du Golfe : leur influence, leurs stratégies », Éditions du Moment, 2014. © DR
La visite officielle de prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Bin Salman (« MBS ») à Paris, lundi 9 et mardi 10 avril, s’inscrit dans une tradition d’anciennes et de profondes relations entre le royaume d’Arabie Saoudite et la France. Face au nouveau contexte international, les points communs entre Emmanuel Macron et Mohammed Bin Salman suffiront-ils pour que la France tire son épingle du « grand jeu », marqué par le retour en force des Étatsuniens ainsi que par l’insatiable appétit des Chinois ?


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Une Tribune libre de François-Aïssa Touazi*
Fondateur du club de réflexion CAPmena
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En 1839, Paris a établi un Consulat à Djeddah, et dès mars 1926 la France a reconnu l’État saoudien, avant même la création du royaume, en septembre 1932. Mais c’est surtout la visite du Roi Faysal à Paris en 1967, à l’invitation du Général de Gaulle, qui va sceller l’amitié franco-saoudienne construite à partir de convergences de vues sur les crises régionales et la volonté des deux pays d’être des acteurs incontournables dans la région.

Cette relation va se consolider et se diversifier avec ses successeurs, l’Arabie Saoudite fournissant à la France l’essentiel de ses besoins en pétrole en contrepartie d’une coopération militaire et sécuritaire renforcée, et d’une participation de groupes français aux projets d’infrastructures du Royaume.

Mitterrand, Chirac et Hollande
dans les pas de Charles de Gaulle

Cette complicité franco-saoudienne s’illustrera notamment lors de la prise de la Mecque en 1979 et l’intervention efficace du GIGN ou par un prêt saoudien de 25 milliards de dollars en 1983 sous l’ère Mitterrand qui consacrera son premier voyage officiel hors d’Europe en Arabie Saoudite.
Le Président Chirac, qui avait pris soin de bâtir des relations d’amitié avec les principaux dirigeants du Royaume lorsqu’il était maire de Paris, avec le soutien de son ami libanais Rafik Hariri, participera lui aussi au renforcement des relations entre les deux pays.

Seul le président Sarkozy, motivé par les enjeux économiques, se démarquera en privilégiant une relation forte avec les autres monarchies du Golfe, en particulier le Qatar. L’arrivée au pouvoir de François Hollande se traduira par un rééquilibrage au bénéfice de l’Arabie Saoudite.

Le Président français profitera du refroidissement des relations avec Washington sous Obama pour construire un partenariat stratégique avec Riyad, fondé sur une convergence de vues, en particulier sur le dossier iranien et syrien. Le secteur de la défense français en sera le principal bénéficiaire, le royaume devenant son principal client en 2015. François Hollande sera d’ailleurs le premier invité d’honneur étranger au sommet des chefs d’État du CCEAG en 2015.

La France, un allié par défaut… de Washington ?

Néanmoins, même si les échanges économiques entre les deux pays se sont considérablement renforcés sous son quinquennat, certains projets n’ont pas été mis en œuvre suscitant une certaine déception de l’ établissement économique français.

Durant cette longue période d’amitié, Paris a toujours cherché à profiter des crises entre Riyad et Washington pour avancer ses pions. Ce fut notamment le cas lors de la deuxième guerre du Golfe, des attentats du 11 Septembre et, plus récemment, à l’occasion du rapprochement américano-iranien sous Obama. Toutefois, la France n’avait pas les moyens de se substituer à Washington et a surtout représenté un allié par défaut.

C’est dans un nouveau contexte marqué par le grand retour des américains, à la suite de l’alliance conclue entre Donald Trump et le Roi Salman, ainsi que par l’aggravation des tensions avec le grand rival iranien que le président Macron doit inscrire sa marque dans cette relation singulière.

Par ailleurs, dans un climat régional instable et une économie fragilisée par la chute des cours du pétrole, le Royaume saoudien est en pleine transformation économique et politique à travers notamment son plan de développement national Vision 2030 et l’émergence d’une nouvelle Arabie saoudite incarnée par Mohammed Bin Salman.
Le nouveau prince héritier a plus que jamais besoin du soutien de ses partenaires pour réussir son plan de diversification. Pour cela, il espère multiplier par dix les investissements étrangers, ouvrir plusieurs entreprises publiques aux capitaux locaux et internationaux, et développer de nouveaux relais de croissance.

La Vision 2030 saoudienne, des opportunités
pour les entreprises françaises

La Vision 2030 offre d’excellentes opportunités pour les entreprises françaises qui doivent, pour les saisir, s’adapter au nouveau contexte et développer de nouveaux réseaux, notamment après la purge qui a vu l’affaiblissement des partenaires économiques traditionnels de la France. D’autant plus que la relation commerciale traditionnelle est révolue : les entreprises françaises doivent maintenant investir localement et s’engager dans le long terme.

La bataille s’annonce rude face au grand retour des entreprises américaines et à la compétitivité des groupes asiatiques car, malgré l’excellence de ses relations diplomatiques, la France peine à s’imposer sur le plan économique. Elle reste le 8e partenaire commercial de l’Arabie saoudite, loin derrière l’Allemagne (4e) ou la Chine, qui détient plus de 15% du marché.

MBS et Macron, des points communs prometteurs ?

Sur le plan politique, les deux leaders partagent – il est vrai – de nombreux points communs : leur jeunesse, leur stratégie réformatrice, leur tropisme pour les nouvelles technologies, ou encore leur volonté d’affirmer leur leadership. Tout peut laisser penser qu’ils sauront renforcer cette relation de confiance entre les deux pays. La visite éclair du Président Macron à Riyad, le 9 novembre dernier et le retour du premier ministre libanais Saad Hariri au Liban, en témoignent.

MBS devra aussi composer avec un Président français pragmatique et particulièrement soucieux de la stabilité de la région, qui a érigé une nouvelle doctrine diplomatique consistant à dialoguer avec toutes les parties afin de s’imposer comme un interlocuteur incontournable. Les prochains mois diront si la nouvelle Arabie Saoudite est disposée à composer avec cette nouvelle donne.

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*Ancien diplomate, François-Aïssa Touazi a été notamment conseiller Afrique du Nord-Moyen-Orient au cabinet du ministre des Affaires étrangères, de 2005 à 2007. Il est l’un des cofondateurs du club de réflexion CAPmena, plate-forme spécialisée sur le monde arabe, créée en 2009 (www.capmena.org).
François-Aïssa Touazi est l’auteur de l’essai « Le ciel est leur limite - Les dirigeants du Golfe : leur influence, leurs stratégies », Éditions du Moment, 2014.

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François-Aïssa Touazi, cofondateur CAPmena :
[Après l’offensive Trump dans le Golfe, quelles possibilités pour les entreprises françaises ?->https://www.africapresse.paris/Apres-l-offensive-Trump-dans-le-Golfe-quelles-possibilites-pour-les-entreprises

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