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Boubacar Traoré, PCA Ecobank : « Capital humain et secteur privé seront les moteurs de la relance économique du Mali »

28 mai 2021
Boubacar Traoré, PCA Ecobank : « Capital humain et secteur privé seront les moteurs de la relance économique du Mali »
Boubacar Traoré, PCA Ecobank Mali et Conseiller spécial du Président de la Fondation du Forum de Bamako. © Hady Photo
Conseiller spécial du Président de la Fondation du Forum de Bamako, Boubacar Traoré fait ici le bilan de l’édition 2021. Banquier et économiste reconnu, il nous décrit en exclusivité la situation économique et sociale du Mali, aujourd’hui pris dans la tourmente et les soubresauts politiques d’une transition qui peine à trouver son point d’équilibre.

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Propos recueillis par Bruno FANUCCHI pour AfricaPresse.Paris (APP)
@africa_presse

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Vous êtes un économiste de renom. Voulez-vous tout de même nous résumer votre brillante carrière en quelques mots ?

Boubacar Traoré – J’ai fait toute ma carrière principalement au Mali et dans les institutions internationales : d’abord à la Banque mondiale à Washington de 1988 à 1991, puis à la BAD (Banque africaine de développement) à Abidjan à partir de 1992 et mon dernier poste fut représentant-résident de la BAD en Algérie, de 2013 à 2018. Depuis l’an dernier, je suis Président du Conseil d’administration d’Ecobank Mali à Bamako. Après une trentaine d’années dans ces institutions, je me suis reconverti dans le privé et je suis aujourd’hui président du Conseil d’administration de Maliba Mining Services, entreprise du secteur minier, et également engagé chez KMR (Kankou Moussa Refinery), une autre structure du secteur spécialisé dans l’or.

Vous êtes également le Conseiller spécial d’Abdoullah Coulibaly, Président de la Fondation du Forum de Bamako, et venez de participer au XXIe Forum de Bamako consacré au « capital humain ». N’est-ce pas la première ressource d’un pays jeune comme le Mali ?

Boubacar Traoré – C’est tout à fait exact. Comme vous le savez en Afrique de l’Ouest, et pas seulement au Mali, les jeunes de moins de 25 ans représentent 75 % de la population. Nous avons donc un énorme potentiel à exploiter, ce que nous appelons dans notre jargon « le dividende démographique ». Et cette ressource humaine ne peut être opérationnelle que si elle est formée à l’école puis dans les grandes écoles professionnelles pour lui donner des compétences et la mettre en situation de travailler – et pas seulement dans la fonction publique.

Il nous faut également pousser tous ces jeunes à prendre leur destin en main et considérer la transformation de ce puissant vivier qu’est le secteur informel en un puissant moteur de croissance économique jamais connu auparavant. C’est cela le défi du Forum de Bamako et surtout de sa XXIe édition : le développement durable et le capital humain, et que peut-on en faire pour les années à venir ?

Peut-on résumer les grandes lignes des travaux de ce Forum unique en son genre en Afrique ?

Boubacar Traoré – Le Forum de Bamako, c’est vraiment une sorte de Davos africain des idées émergentes, structurantes et dynamiques, axé principalement sur les problèmes de développement des pays d’Afrique et singulièrement des pays du G5 Sahel. Il y avait cette année un kaléidoscope des ressources humaines véritablement exceptionnel : quelque 800 participants venant d’une quinzaine de pays et nous avons eu plus de 1 500 connexions Internet. Un record !

Les grandes lignes et conclusions de nos trois jours de travaux, c’est que nous prenions en main notre propre destin : il faut refonder le système éducatif dans nos pays, prendre en compte non seulement les valeurs universelles occidentales, mais voir également comment on peut tirer le meilleur profit de nos valeurs ancestrales qui contribuent à façonner les hommes du Mandingue, les hommes du Mali, les hommes de l’Afrique de l’Ouest.

Il faut également que nous soyons au contrôle des plans stratégiques de développement de nos pays, pas seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine des ressources humaines. La formation du capital humain fait appel à nos ressources humaines en Afrique comme au sein de la diaspora, pour que l’on mette nos idées et nos réflexions ensemble, penser pour nous-mêmes et tirer les meilleures leçons des expériences qui ont prévalu ailleurs, notamment en Europe, en Asie, au Moyen Orient et aux États-Unis.

Le Forum a d’ailleurs fait des recommandations et propositions remises samedi dernier aux autorités de la Transition. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Boubacar Traoré – Nous avons en effet eu le plaisir d’être reçus par le président de la Transition Bah Ndaw, lors d’une réception samedi au Palais de Koulouba. Et le Premier ministre Moctar Ouane nous a également fait l’honneur de présider la cérémonie officielle de clôture du Forum. Quelles sont ces principales recommandations ?
1 - D’abord, réformer le système de formation du capital humain dans nos pays.
2 - Faire en sorte que nos économies soient beaucoup plus intégrées pour les rendre plus compétitives, non seulement sur le plan régional, mais aussi international.
3 - C’est enfin un Forum inédit de rencontres de personnalités et des suggestions ont été faites, par exemple, dans le domaine de la sécurité pour voir dans quelle mesure l’Afrique pourrait s’unir pour mettre sur pied une armée très puissante de 200 000 membres, ne serait-ce que pour l’espace de la CEDEAO, pour bouter les terroristes et djihadistes non seulement hors du Mali, mais en commençant par le Mali pour s’étendre aux pays voisins. Voilà des idées nouvelles et émergentes qui ont été largement discutées et débattues au cours de cette XXIe édition.

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« La transition est à la croisée des chemins »

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La Transition au Mali, dont le Forum devait faire un premier bilan à mi-parcours, semble vivre des moments difficiles... Comment peut-elle repartir pour faire face à l’importante contestation populaire ?

Boubacar Traoré – Je pense que la Transition est à la croisée des chemins. Et, comme on le dit, la perfection n’est pas un résultat mais un principe. C’est cela l’intérêt du Forum de Bamako. Les recommandations du Forum constituent une puissante « feuille de route » pour toutes les personnes en charge de la gestion des affaires publiques, un éclairage pour nous aider nos pays à sortir de ces situations de transition ou de crise.

Ces propositions sont intemporelles et ne sont pas personnelles, elles sont toujours là sur la table pour être prises en considération par les nouvelles autorités qui seront mises en place au Mali. Ce sont des propositions résilientes et très ouvertes, qui feront l’objet d’une documentation finale et seront transmises en bonne et due forme aux autorités maliennes d’ici la fin du mois de mai.

Rendez-vous est donc pris avec les nouvelles autorités, d’autant plus que l’une des conclusions fortes de cette XXIe édition du Forum était de consacrer un prochain Forum dédié à l’inclusion socio-économique et à l’autonomisation des femmes, prenant en compte la nouvelle dimension de la Zone de libre échange économique en Afrique (ZLECA).

Le Mali vient de connaître deux semaines de grève générale, suspendue mardi dernier en raison des événements. Comment renouer les fils du dialogue avec les forces vives de la Nation ?

Boubacar Traoré – « À quelque chose, malheur est bon ! », dit la sagesse populaire. Et cette nouvelle crise politique et surtout la grève illimitée de deux semaines déclenchée par l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM), on a cru comprendre qu’il y avait eu des problèmes d’égo et de personnalités qui ont constitué des freins et des blocages.

Avec le changement à la tête de l’État et une nouvelle équipe dirigeante mise en place, un nouveau gouvernement de transition – on ne peut pas se féliciter ou applaudir une telle situation, mais je note déjà avec satisfaction que ces nouvelles autorités militaires ont aussitôt assuré que la feuille de route pour l’organisation des prochaines élections présidentielles et législatives, en février 2022, sera respectée. De nouvelles personnalités vont émerger et je pense que les problèmes d’orgueil et d’arrogance à l’origine de la crise seront bientôt derrière nous.

Comment le Mali peut-il faire face aujourd’hui à la double crise sécuritaire et sociale à laquelle il est confronté depuis plusieurs mois ?

Boubacar Traoré – Ce n’est pas que le Mali, mais l’ensemble des pays du G5 Sahel qui sont confrontés à la crise sécuritaire et sanitaire. La crise du Covid 19 a une dimension régionale et internationale. Elle a frappé tous les pays. Souvent dans ce genre de situations, il faut aller au-delà des solutions classiques. L’ampleur et la profondeur de ces deux crises sécuritaires et sanitaires ont véritablement bouleversé toutes les structures et prévisions économiques des plus grandes institutions financières internationales et des grands cabinets d’études. À situation exceptionnelle, il faut des solutions exceptionnelles.

Avec ma modeste expérience d’une trentaine d’années à la Banque mondiale et à la BAD, je pense qu’il y a de très bonnes perspectives pour les pays de l’Afrique de l’Ouest, notamment de la CEDEAO, de pouvoir s’en sortir, mais pas individuellement. J’insiste sur ce point. On essaie de voir comment l’on peut définir de grands programmes structurants et innovants qui vont mettre la bonne gouvernance économique et financière au cœur des priorités, et faire du secteur privé le moteur de relance de l’économie. Comme l’ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal, Cheikh Tidiane Gadio, l’a parfaitement dit, il faut mutualiser les ressources.

Photo-souvenir : Boubacar Traoré et Bruno Fanucchi. © Hady Photo

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« Le potentiel du Mali dans les secteurs
minier et agricole est exceptionnel »

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Il y a aussi d’importantes richesses minières au Mali, l’or par exemple...

Boubacar Traoré – Le Mali est en réalité un pays exceptionnel. Nous avons au moins quinze filières où le Mali peut être le champion en Afrique et évidemment jouer dans la cour des grands. Les gens pensent beaucoup aux ressources minières, mais moi je pense d’abord aux ressources humaines et à la jeunesse malienne qui est une ressource inestimable.

Nous avons aussi d’importantes ressources agricoles avec les potentialités de l’Office du Niger qui s’étend sur deux millions d’hectares dont seulement 200 000 hectares (environ 10 %) sont exploités à ce jour. La marge de progression existe et elle est énorme. Nous avons de surcroît le coton surnommé « l’or blanc » et le Mali caracole parmi les premiers producteurs de coton en Afrique depuis plus d’une dizaine d’années.

Mais quelle est votre production annuelle d’or ?

Boubacar Traoré – Le Mali exporte chaque année 60 à 70 tonnes officiellement, mais en réalité 120 à 140 tonnes d’or grâce à un secteur informel dynamique. L’informel, c’est par l’essentiel du secteur privé au Mali et dans les pays d’Afrique de l’Ouest, et aussi le secteur le plus résilient que j’ai jamais vu. N’eut été la résilience des opérateurs du secteur informel pendant la crise du Covid, nos économies auraient explosé. C’est cela la réalité.

Moi, j’essaie que l’or puisse briller pour tous les Maliens. L’idée c’est de mettre en place des centres des services qui vont fédérer et mutualiser les maigres moyens de ces millions d’orpailleurs qui interviennent dans le secteur privé pour voir comment nous pouvons faire en sorte que toute cette partie, qui à ce jour échappe aux statistiques, puisse être un pilier de croissance et de développement du secteur privé au Mali et même de l’économie malienne.

Que cela puisse créer des millions d’emplois, notamment pour les jeunes et les femmes, réduire l’immigration et faire en sorte que le Mali et les pays de l’Afrique de l’Ouest constituent également un hub pour attirer directement les investisseurs étrangers.

Quelles sont les priorités et les urgences économiques pour que le Mali retrouve la voie d’un développement durable ?

Boubacar Traoré – Il faut revenir tout de suite aux fondamentaux de la gestion économique et financière et promouvoir les relations de coopération et d’intégration économiques à l’échelle de l’UEMOA et de la CEDEAO. Et faire en sorte que le Mali – à l’instar des autres pays de la sous-région - puisse donner la place qu’il faut au secteur privé. Car, sans le secteur privé, nous n’allons pas nous en sortir. Et faire en sorte qu’avec une organisation intelligente du secteur privé, un partenariat stratégique entre secteurs public et privé nous permette de bâtir des fondations pour tirer le meilleur parti de la mise en place efficace de la zone de libre échange économique en Afrique (ZLECA). Nous devons nous préparer pour ce grand défi et il est déjà là à nos portes.

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« La ZLECA va nous permettre de créer
un des plus grands marchés au monde »

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Pendant toutes les crises, même les plus graves, les affaires continuent... Comment se porte aujourd’hui Ecobank Mali, dont vous présidez le Conseil d’administration ? Quels sont ses résultats et ses projets ?

Boubacar Traoré – Ecobank a fait preuve d’une très grande activité, résilience et adaptation à la crise. Nous avons recentré toutes nos actions sur la maîtrise de nos charges opérationnelles et nous avons également essayé d’élargir la base de notre clientèle, en offrant des solutions informatiques jamais égalées dans la sous-région ouest-africaine.

Du coup, Ecobank Mali a fait un très grand bond en avant et nous avons eu des résultats en nette hausse, malgré la crise du Covid : +10,850 milliards de francs CFA. Ce qui nous place en troisième position parmi les quinze banques de l’APBF (Association des banques) au Mali. Et nous envisageons au cours des prochaines années de nous classer en première ou deuxième position sur l’échiquier malien.

Banque panafricaine par excellence, Ecobank est présente dans 34 pays africains avec 34 filiales et le Groupe Ecobank compte donc se positionner aussi en deuxième ou troisième place sur le Continent.
Notre objectif est également de participer à la réalisation de projets structurants et innovants au Mali et dans les pays de l’Afrique de l’Ouest. Je vous en cite déjà quelques-uns : la route trans-saharienne ; la construction des aménagements pour le barrage de Taoussa, au Mali ; le développement de l’Office du Niger et l’inter-connexion de l’autoroute Abidjan-Ouagadougou à la route trans-saharienne… ce qui permettra un jour de prendre votre véhicule à Abidjan pour aller passer le week-end à Alger.

Nous allons nous impliquer à fond dans ces beaux projets, en partenariat bien sûr avec nos partenaires techniques habituels comme la Banque mondiale, la BAD, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et l’Union européenne. Parce que la coopération bilatérale est très forte dans le pays et nous pensons bien entendu à des grandes agences de développement comme l’AFD, le GIZD, l’USAID.

C’était mardi 25 mai la Journée de l’Afrique. Que vous inspire cette fête ?

Boubacar Traoré – C’est une grande fête ! Celle du jour où l’Afrique a décidé d’opter pour l’unité. Une journée mise en place par de très grands leaders africains comme l’empereur Hailé Sailassié, le président Modibo Keita du Mali, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor et j’en passe... Cela nous rappelle toujours la nécessité de l’union africaine pour avoir une vision et un objectif à réaliser vaille que vaille. Non pas les États-Unis d’Afrique, mais les peuples unis d’Afrique, où nous allons chérir notre identité, notre complémentarité, notre africanité, où nous allons retrouver nos valeurs culturelles et notre histoire, où nous allons nous approprier la technologie et aller vers des lendemains de croissance partagée avec le reste du monde, une quête de bonheur individuel et collectif.

Est-ce que l’entrée en vigueur précisément de la ZLECA, qui participe de cette union africaine, va changer la donne ?

Boubacar Traoré – Absolument. La ZLECA est une pierre angulaire inestimable parce qu’elle va permettre de créer un des plus grands marchés au monde : 1,8 milliard de consommateurs africains avec des perspectives de croissance jamais égalées. Une classe moyenne qui va connaître une profonde expansion, passant de 300 à 500 millions de personnes. C’est cela le moteur. Avec la liberté de circulation des hommes, des biens, des capitaux et des idées entre tous nos pays, entre les différentes régions africaines.

C’est exactement la voie royale pour nous permettre de combattre la pauvreté et l’l’insécurité, et de trouver des solutions durables et soutenables au problème poignant de l’émigration !

Un dernier mot d’espoir pour le Mali ?

Boubacar Traoré – Comme le colonel Bagayoko nous l’a fort bien dit lors de la XXIe édition du Forum de Bamako, « le Mali est un pays en crise, mais le Mali n’est pas un pays à terre ! ». Nous allons donc faire en sorte de rebondir et qu’avec l’apport de la jeunesse nous ayons un avenir encore plus glorieux que notre passé.

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