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Blanca Moreno-Dodson, directrice du CMI : « Il faut voir la Méditerranée comme le carrefour entre l’Europe et le continent africain dans son entièreté »

15 février 2020
Mme Blanca Moreno-Dodson, directrice du Centre pour l’intégration en Méditerranée (CMI) lors de l’entrevue exclusive accordée à AfricaPresse.Paris, à la fameuse brasserie La Coupole. © Thomas Radilofe/AP.P
Vingt-cinq ans après les accords de Barcelone qui marquèrent le début d’une politique européenne globale de coopération avec les pays des rives sud et est de la Méditerranée, et douze ans après la création de l’Union pour la Méditerranée, comment se présentent les enjeux sur l’ensemble du pourtour Méditerranéen ? Tour d’horizon avec Mme Blanca Moreno-Dodson, directrice du Centre pour l’intégration en Méditerranée (CMI*, Marseille), venue à Paris pour ses assemblées annuelles au siège de la Banque mondiale.

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Propos recueillis par Alfred Mignot et Thomas Radilofe,
AfricaPresse.Paris (AP.P)
@alfredmignot | @PresseAfrica | @TRadilofe

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Vingt-cinq ans après l’amorce du processus de Barcelone et dans le contexte actuel de la région, quel sens donner au concept d’ « intégration en Méditerranée » ?

Blanca Moreno-Dodson – Lors de la signature de l’accord de Barcelone, en 1995, la question de « l’intégration en Méditerranée » a mis l’accent sur les échanges commerciaux, bien que d’autres objectifs plus ambitieux de coopération économique aient aussi été évoqués. Il s’agissait surtout des échanges de biens et, notamment, de la réduction des tarifs douaniers. Aujourd’hui, cela reste important. Néanmoins, il faut désormais revoir l’« intégration en Méditerranée » à la lumière de trois nouveaux phénomènes globaux : la mondialisation, la révolution technologique et le changement climatique.

Qu’est-ce que cela implique ?

Blanca Moreno-Dodson – Dans un monde mondialisé où l’on observe des pôles multiples de croissance, il faut avancer au niveau régional, tout en s’insérant dans une chaîne de valeur globale. Les pays de la Méditerranée auront plus de possibilités de s’inscrire dans une chaîne de valeur globale s’ils parviennent à mieux se coordonner, avec plus de spécialisations, avec plus de coproductions et des modèles qui valorisent aussi bien les atouts du Sud que ceux du Nord.

Concernant le défi climatique, par exemple, il faut que les pays agissent ensemble, car l’environnement est un bien public commun. Aucun pays ne pourra le faire seul. Sur le plan énergétique, si l’on veut augmenter l’usage des énergies renouvelables, une collaboration s’impose, car le Sud est très riche en énergie solaire et éolienne, tandis que le Nord en aura besoin pour répondre au changement de la demande et pour disposer de plus de flexibilité. Une action concertée entre les deux rives serait la seule façon de faciliter l’atteinte des objectifs de lutte contre le changement climatique.

Enfin, concernant la révolution technologique, le défi consiste à réduire les disparités entre les pays du Nord et ceux du Sud, où certains segments de la population n’ont pas toujours accès à Internet et où la connectivité n’est pas encore mise en valeur à des fins productives. Les pays du Sud sont aussi moins avancés sur le plan des infrastructures et de la logistique. Si des populations, des villages et des territoires ne sont pas connectés, ils manqueront la révolution technologique, pourtant créatrice d’emplois. Je pense notamment à l’économie digitale qui peut ouvrir des opportunités dans l’industrie, les services et même l’agriculture.

« Il faut que l’État devienne promoteur
et non nécessairement producteur »

Comment agir concrètement en faveur des thèses que vous venez de développer ?

Blanca Moreno-Dodson – Tout d’abord, le rôle de l’État doit évoluer. Il faut que l’État devienne promoteur et non nécessairement producteur. Il faut décentraliser et impliquer les communautés et les régions, pour que le développement vienne de la base. Ce n’est plus à l’État de tout résoudre. Il faut un meilleur environnement des affaires pour permettre aux petites et moyennes entreprises, en collaborant entre elles et avec d’autres, situées dans d’autres pays, de participer à la croissance. Pour que cela soit possible, la levée de certaines barrières institutionnelles s’impose.

Ensuite, il faut penser aux investissements des institutions financières internationales qui viendraient s’ajouter aux investissements locaux et régionaux. Ces capitaux, catalyseurs du changement, permettraient de mettre en place des projets méditerranéens qui bénéficieraient aux pays du Nord et du Sud, dans des secteurs comme l’énergie, le numérique, l’économie circulaire ou encore le capital humain.

Il ne faut pas se faire d’illusions. On peut avancer sur le plan théorique, mais ces investissements additionnels sont nécessaires pour concrétiser nos projets. Prenons l’exemple de l’Europe, où il y a eu une libéralisation commerciale et une coordination entre pays. Les fonds structurels ont aidé les pays du sud et de l’est. Ils ont permis d’éliminer certaines disparités, notamment dans quelques régions espagnoles. Cela a été aussi observé au Portugal ou encore en Grèce. Je pense que sans ce capital additionnel qui permet d’éliminer les inégalités et qui vise à l’inclusion de certaines communautés, il n’y aura pas de vraie intégration en Méditerranée.

Pensez-vous que l’intelligence économique globale que vous développez peut s’imposer, face à la situation de déstabilisation politique que traversent certains pays ?

Blanca Moreno-Dodson – C’est une question pertinente. Les changements économiques ne vont pas s’imposer aux contraintes politiques qui demeurent. Néanmoins, on observe, dans ces pays, que la jeunesse s’implique davantage dans le dialogue avec les institutions politiques.
L’un de nos défis consiste à se montrer capable d’absorber et d’utiliser de façon positive les chocs d’origine politique. Je pense notamment à la question des réfugiés. Dans certains pays, l’arrivée de réfugiés a permis de créer de nouveaux emplois. C’est le cas de la Turquie ou encore de la Jordanie. On peut donc avancer malgré les crises politiques.

Je reste aussi convaincue qu’en proposant des solutions pragmatiques, nous pouvons influencer la classe politique. Le changement va sans doute prendre du temps. Cependant, je pense que les forces économiques ont beaucoup d’importance, dans un monde mondialisé comme le nôtre. Seul, un gouvernement ne pourra pas arrêter certains changements. Voyez l’avancée de la digitalisation : même les pays les plus fermés s’ouvrent à la technologie. Il en va de même pour la lutte contre le changement climatique.

Depuis l’accord de Barcelone en 1995 et la création en 2008 de l’Union pour la Méditerranée (UPM), quel bilan dresser des actions entreprises dans la région ?

Blanca Moreno-Dodson – Beaucoup d’initiatives ont été prises, ces dernières années. On peut citer, par exemple, l’accord d’Agadir ou encore l’UPM, comme vous venez de le mentionner. Certaines initiatives sont de nature politique et d’autres de nature commerciale. La question que nous pouvons nous poser est de savoir si les différents acteurs ont les mêmes objectifs en termes d’intégration en Méditerranée. Ces initiatives peuvent être mieux exploitées. Sont-elles complémentaires ou au contraire tendent-elles à disperser les efforts ?

Au CMI, nous préconisons le partage de connaissances et la discussion, qui peuvent s’avérer difficiles lorsqu’on se limite à des relations bailleur-emprunteur. Nous pensons, par exemple, qu’instaurer un dialogue à l’échelle régionale sur l’application de la taxe carbone serait nécessaire pour faciliter l’atteinte des objectifs de l’accord de Paris. Ainsi, nous avons mis en place un forum pour permettre aux pays de discuter leur initiatives et avancées techniques.

Au CMI, vous travaillez sur la mobilité du capital humain comme un vecteur d’intégration, dites-nous en plus…

Blanca Moreno-Dodson – La mobilité du capital humain est essentielle pour transformer les économies du Sud et articuler la coopération de façon concrète. Les personnes issues de l’explosion démographique, si elles sont formées, pourraient faire évoluer les sociétés. Elles pourraient circuler dans la région Méditerranée et répondre à certains besoins aussi bien au Nord qu’au Sud.

Dans le passé, les migrations étaient perçues comme des déplacements d’un point A à un point B. Il faut aujourd’hui penser à des modèles de migrations circulaires avec, par exemple, des travailleurs formés en Allemagne qui, après, travaillent au Maroc et, ensuite, reviennent en Allemagne. Il faut penser à des mouvements qui pourraient être facilités par la reconnaissance des diplômes, l’harmonisation des curriculums et des mécanismes de formations ciblées – c’est à dire former les personnes en sachant à l’avance les besoins du marché de travail selon les secteurs. Faciliter la mobilité est une clé pour le changement dans la région.

« J’adhère à l’idée de la verticale
Europe-Méditerranée-Afrique »

Alors que les accords ACP (Afrique - Caraïbes - Pacifique) arrivent à échéance et que des voix réclament que le continent africain soit traité en tant que tel, que pensez-vous de l’approche fondée sur la proximité « verticale », qui replace la Méditerranée au cœur de la relation Europe-Afrique, ainsi que le préconise l’Ipemed ?

Blanca Moreno-Dodson – Il faut voir la Méditerranée comme le carrefour entre l’Europe et le continent africain dans son entièreté. J’adhère à l’idée de la verticale Europe-Afrique. Il faut voir les pays du nord comme les récepteurs de la main d’œuvre subsaharienne et aussi comme entrepreneurs qui contribuent aux économies d’échelle de la région. La Méditerranée est un point d’échange et j’y vois un grand potentiel. L’intégration régionale est le passage vers l’intégration globale. L’un et l’autre ne sont pas incompatibles.

Quels sont vos objectifs pour 2020 ? Préparez-vous de nouveaux rapports et événements ?

Blanca Moreno-Dodson – Nous préparons actuellement un rapport qui essaye de redéfinir le concept d’intégration en Méditerranée au XXIe siècle et qui devrait paraître d’ici à trois mois.

D’autres rapports se penchent par exemple sur l’internationalisation de l’éducation, sur la mobilité du capital humain ou sur les liens qui existent entre l’eau, la sécurité et les migrations. La migration est forcée dans certaines villages, villes et régions, à cause d’un manque d’eau extrême.
Le Ministre français de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, nous a aussi mandaté pour accompagner la mise en œuvre des projets discutés, l’année dernière, au Sommet des Deux Rives.

Nous œuvrons ainsi sur seize projets qui concernent les domaines de l’énergie, du climat, du numérique de l’économie circulaire et la formation du capital humain. Notre rôle est de servir en tant que plateforme qui fait le lien entre les porteurs de projets et les institutions internationales et européennes impliquées, qui sont la Banque mondiale, l’Union européenne, la BERD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement), la BEI (la Banque européenne d’investissement), la Fondation Anna Lindh, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et l’UPM. La plateforme aidera à porter les projets à l’échelle régionale et à en faciliter les financements et la mise en œuvre. Comme je l’ai souligné tout à l’heure, avoir des idées c’est bien, mais il faut des capitaux pour les concrétiser !

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* Le Centre pour l’intégration en Méditerranée (CMI), basé à Marseille, est une plateforme réunissant agences de développement, États, autorités locales et société civile de l’ensemble du pourtour méditerranéen dans le but d’échanger des connaissances, de discuter des politiques publiques et d’identifier des solutions aux défis qui se posent dans la région. 
Les membres du CMI sont : l’Autorité Palestinienne, l’Égypte, la France, la Grèce, l’Italie, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Tunisie, le Service européen pour l’Action Extérieure (observateur), la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Ville de Marseille, la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale.

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LIENS UTILES

- SITE DU CMI : https://www.cmimarseille.org/
- Facebook/Twitter : @cmimarseille

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