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Diversification et cap sur l’Afrique : la vision d’avenir des patrons du FCE d’Algérie

3 février 2017
Si l’évolution politique de l’Algérie n’est pas exempte d’incertitudes, un phénomène nouveau se fait jour côté opérateurs économiques  : le Forum des chefs d’entreprise* (FCE) commence à faire entendre sa voix. Sa vision  : la diversification économique comme méthode, l’Afrique comme continent-cible.

Photo - Quelques-uns des patrons algériens du Forum des chefs d’entreprise (FCE) présents le 27 janvier à Paris, pour participer à la Rencontre Algérie de Business France. De gauche à droite  : Mehdi Bendimerad, vice-président du FCE aux Relations internationales ; Laïd Benamor, VP du FCE à l’Industrie ; Brahim Benabdeslem, VP du FCE aux Affaires économiques ; Samir Yaici, membre du Comité exécutif et cofondateur du FCE. (© Alfred Mignot)

par Alfred Mignot | 03/02/2017, 11:26 | 2334 mots

Tandis qu’Ali Haddad, président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), venait de commencer son discours, le Premier ministre Abdelmalek Sellal et les membres du gouvernement algérien qui l’accompagnaient ont soudainement quitté la salle... Cela s’est produit à Alger, le 3  décembre dernier, et, bien sûr, la presse algérienne a longuement évoqué, analysé et extrapolé cet incident protocolaire - une erreur du service de communication, selon la version officielle -, qui a émaillé le premier Forum africain d’investissements et d’affaires organisé en Algérie. Selon certains observateurs, l’incident n’avait en réalité rien de fortuit, il était prémédité, les uns voulant manifester leur défiance aux autres...

Se libérer de l’addiction au pétrole

Quoi qu’il en soit au regard de la politique intérieure, ce Forum africain d’Alger s’est avéré un événement d’importance. D’une part, parce qu’il a attiré quelque 3 750  participants (chiffre officiel), parmi lesquels des entrepreneurs, des institutions, des fonds d’investissement.
D’autre part, parce qu’il aura permis de conclure 28  accords commerciaux avec, pour l’Algérie, des perspectives d’export dès le début de cette année dans les secteurs de l’agroalimentaire, de l’électronique, de l’industrie pharmaceutique, des services et de l’industrie mécanique. Enfin, parce que l’événement a consacré la nouvelle stratégie du patronat algérien   : cap sur l’Afrique et diversification économique, deux axes d’une refondation dont le FCE se veut l’acteur de référence.

Ainsi, dès l’élection d’Ali Haddad à la présidence du FCE, en novembre  2014, plusieurs commissions ont été créées au sein de l’organisation patronale afin d’analyser la situation de l’économie algérienne et, surtout, de proposer une vision d’avenir. Tel était l’objectif du plaidoyer « Pour l’émergence de l’économie algérienne », un rapport (téléchargeable ici) de quelque 90  pages, présenté au Premier ministre Abdelmalek Sellal en février  2015, et rendu public au mois de juin de la même année.

Il était temps ! Après plus de cinquante ans passés à biberonner la rente des hydrocarbures, l’effondrement du cours du baril, depuis la mi-2014, constitue un grand sujet d’inquiétude pour les autorités algériennes, mais il se révèle aussi le catalyseur du renouveau.

Rencontré à Paris fin  novembre, à quelques jours du Forum d’Alger, Brahim Benabdeslem, vice-président du FCE chargé de l’Économie, martèle la proposition clé autour de laquelle s’articule le rapport de l’organisation patronale   : sortir l’Algérie de la dépendance au pétrole, et donc diversifier l’économie. Dans cette perspective, «  le FCE considère qu’il y a trois secteurs prioritaires   : l’agroalimentaire, l’énergie et le numérique   ».

Concernant le secteur agroalimentaire, Brahim Benabdeslem plaide pour l’augmentation conséquente de la production  : «   Il est temps pour les Algériens de produire ce qui les nourrit   », affirme-t-il. Cela serait doublement bénéfique au pays car, aujourd’hui, les importations agroalimentaires coûtent quelque 10  milliards de dollars par an aux ménages algériens.

Partager la chaîne de valeur
avec les autres pays d’Afrique

Laïd Benamor, président du groupe Benamor, numéro un de l’agro-industrie algérienne, partage le point de vue de Brahim Benabdeslem, mais élargit son approche à l’échelle de l’Afrique entière  : «   L’Algérie s’est toujours imposée politiquement sur son continent. Aujourd’hui, le temps est venu de nous imposer économiquement, dans notre intérêt comme dans celui du Continent. Ce n’est pas de la démagogie ! Il faut désormais voir l’Afrique comme une région qui s’intègre et qui travaille dans un intérêt commun  », affirme ce grand patron qui est aussi président de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (Caci) et vice-président du FCE, chargé de l’Industrie. «   Aujourd’hui, poursuit-il, on doit d’abord mieux connaître notre continent. Je pense que c’est maintenant ou jamais que nous devons être complémentaires, pragmatiques et efficaces, plus performants ensemble.   »

Laïd Benamor entend ainsi exporter en Afrique les «   bonnes pratiques  » que le groupe familial, fondé par son père, a mises en œuvre en Algérie depuis longtemps : assister les producteurs pour qu’ils améliorent leurs produits, leurs rendements, et qu’ils essaient aussi de se diversifier. Car la réussite ne pourra venir que s’il y a un soutien ou une collaboration très proche entre l’amont et l’aval, entre l’industrie et l’agriculture, estime-t-il. Ainsi, depuis treize ans, l’engagement du groupe Benamor est en fait des plus concrets   : «   On a commencé à travailler avec des agriculteurs en leur donnant des plants, et en les assistant pour améliorer leur processus de production, précise le VP du FCE. Désormais, nous produisons 50  millions de plants que nous fournissons aux agriculteurs qui, à leur tour, nous livrent leurs tomates - des produits finis pour eux, des matières premières pour nous   : nous transformons ainsi 12 000  tonnes de tomates par jour  », se réjouit Laïd Benamor.

Un bel exemple algéro-algérien de partage de la chaîne de valeur. Mais cet écosystème peut-il être dupliqué ailleurs en Afrique ?

Le président de la Caci n’en doute pas : en Côte d’Ivoire, par exemple, 80 % de la mangue n’est pas transformée, voire même pas cueillie. «   C’est une catastrophe. Il y a là un besoin que nous pourrions combler, avec d’autres, pour mettre fin à ce gaspillage. Un autre exemple ? Les jus produits aujourd’hui en Afrique sont importés d’Amérique du Sud ou d’ailleurs, alors que nous avons les fruits chez nous, ou la capacité à les cultiver !  »

Une capacité d’excellence
en hybridation énergétique

L’énergie est un autre secteur que le FCE propose de développer  : «   Arrêtons de vendre du brut, transformons-le. Nous pouvons aussi vendre notre savoir-faire pétrolier en Afrique, tout en devenant un acteur majeur de l’énergie du Continent, y compris avec les énergies renouvelables, dont le solaire. Nous disposons pour cela d’un avantage comparatif conséquent, avec un prix du gaz très bas... De nombreux pays nous ont déjà contactés pour coopérer  », confie Brahim Benabdeslem.

Selon lui, « L’Algérie est idéalement placée » pour contribuer au développement de ces énergies "sœurs", de cette hybridation entre une énergie comme le gaz, qui est moins polluante que le charbon ou le pétrole, et des énergies comme le solaire et l’éolien, qui n’émettent pas dans leur exploitation de C02 mais qui sont chères à mettre en place.
Depuis plusieurs années, l’Algérie - devenue un grand pays gazier - a engagé le développement de front de ces deux types d’énergie (...). D’ailleurs, ajoute-t-il, « le gouvernement a donné une forte impulsion dans le secteur des énergies renouvelables avec une capacité nouvelle de 22 000  MW sur la période 2015-2030, dont plus de 4 500  MW d’ici à 2020. Ce programme
prévoit le développement du photovoltaïque, de l’éolien et des filières de la biomasse, de la cogénération et de la géothermie avec l’introduction du solaire thermique (CSP) à partir de 2021.   »

Assouplir la règle du 49/51

Une autre préoccupation du FCE est l’amélioration de l’environnement des affaires, qui laisse encore beaucoup à désirer, tandis que la fameuse règle du 49/51 (selon laquelle aucun investisseur étranger ne peut détenir plus de 49 % du capital d’une entreprise de droit algérien) joue depuis son entrée en vigueur en 2010 comme un repoussoir qui dissuade nombre d’investisseurs internationaux de choisir l’Algérie.

«   La règle du 49/51, c’est une décision souveraine d’un gouvernement issu d’une élection, c’est la loi, souligne à son tour le vice-président aux Relations internationales, Mehdi Bendimerad, participant lui aussi à la tournée parisienne. Elle n’est pas si extraordinaire, tous les pays du Golfe appliquent ce type de règle. D’ailleurs, la dernière loi sur les investissements a allégé cette procédure en l’exfiltrant du Code des investissements. On revient ainsi à une temporalité plus réduite d’une année, celle de la loi de finances, ce qui permet d’en aménager la portée dans de nombreux secteurs   », a-t-il notamment relevé lors de sa participation à la Rencontre Algérie de Business France, le 25 janvier à Paris.

D’autre part, tandis que l’article 43 de la dernière révision constitutionnelle (mars  2016) consacre la liberté d’investir et d’entreprendre, l’usage a montré que la règle du 49/51 peut être assouplie, tout simplement à travers le pacte d’actionnaires, qui permet d’attribuer des droits de vote supplémentaires.

«   Notre position, concluent de concert Mehdi Bendimerad et Brahim Benabdeslem, c’est que la loi est faite pour s’adapter à l’évolution de l’environnement et des secteurs. Nous sommes donc tout à fait favorables à la levée de cette règle pour les PME, néanmoins les grandes entreprises à activités stratégiques doivent bien entendu rester aux mains des Algériens, ceci n’est pas négociable.   »

L’Algérie veut rayonner plus en Afrique

L’ouverture à l’Afrique est l’autre grande ambition du changement que les chefs d’entreprise algériens du FCE veulent promouvoir.
Selon eux, l’Algérie dispose de sérieux atouts pour rayonner plus sur le Continent : une étendue géographique qui, de la rive sud de la Méditerranée, s’enfonce dans la profondeur du Continent, jusqu’au Niger et au Mali ; sa légitimité historique, issue de la participation active du pays à la recherche de solution à plusieurs grands conflits (Grands Lacs, Corne de l’Afrique, Sahel, Mali...) ; les équipements logistiques et les infrastructures dont dispose l’Algérie   : par exemple la route Transsaharienne, qui relie Alger à Bamako (route fibrée sur les 3 000 km de la partie algérienne) et qui réduit le temps de livraison entre les deux villes à trois jours, au lieu de trente-cinq par voie maritime ; un équipement électrique de 98 % du territoire algérien, qui pourrait être utilement prolongé au Mali, où le niveau d’électrification est seulement de 10 % - «   avec Sonatrach et Sonelgaz, qui disposent du savoir-faire et qui sont déjà présents dans plusieurs pays d’Afrique, nous sommes prêts à participer à l’effort d’électrification du Mali  », précise Brahim Benabdeslem.

Puis, élargissant son propos, le vice-président du FCE explique que le Forum d’Alger marque la première étape d’une vision fédératrice du projet économique africain, auquel l’Algérie est prête à apporter son expertise   : «   Il s’agit de construire pour l’Algérie une vision stratégique africaine, car nos entreprises sont mûres pour s’y projeter. Selon nous, c’est une nécessité d’aller vers le Continent et d’y  trouver des partenaires, par exemple dans les secteurs de la santé, de la parapharmacie, des médicaments, mais aussi de l’agro-industrie et de l’énergie, ou encore de la banque et de l’aéronautique... Bref, c’est toute une dynamique qui reste à construire.   »

Algérie-France   : en quête
du partenariat gagnant-gagnant

Selon Saïd Moussi, chargé des Affaires économiques à l’ambassade d’Algérie à  Paris, qui était également présent à la Rencontre de Business France, «   quelque chose de nouveau s’est mis en marche depuis 2012 - date de l’accord stratégique signé par les présidents français et algérien – ­véritable dynamique de rapprochement entre nos deux pays (...). Maintenant que nous abordons une période décisive de transition économique vers la diversification, les partenaires français sont les bienvenus en Algérie.   »

Hélas, les témoignages à ce sujet sont contradictoires. Si, d’un côté, Jean-Louis Levet, Haut responsable à la Coopération industrielle et technologique franco-algérienne, affiche légitimement son optimisme (lire ici) en énumérant plusieurs exemples concrets de coproduction binationale, Laïd Benamor, lui, déplore la difficulté à trouver autant de partenaires français que les Algériens le souhaiteraient, particulièrement des PME, à l’image de 90 % des entreprises algériennes. «  Désormais, nous nous inscrivons clairement dans l’économie de marché, souligne-t-il, comme pour rassurer les éventuels candidats à la coproduction ou coopération. Et on peut dire que les 450 entreprises françaises présentes en Afrique font de la croissance à deux chiffres.   »

Le témoignage de Pascal Fèvre, DG de BNP Paribas El Djazaïr, conforte le propos  : «   Les Algériens attendent du savoir-faire, de l’expertise, la volonté de s’engager avec eux... Contrairement à certaines légendes, il n’y a aucun problème de rapatriement des dividendes, cela va vite, environ deux à trois mois... Et je veux en témoigner : en quinze  ans d’existence, nous avons remis 2,3  fois notre capital social à la maison mère, nous n’avons jamais eu de difficulté. Et si nous réussissons, c’est bien sûr parce que nos clients réussissent !  »

Mehdi Bendimerad enfonce le clou  : «   Au FCE, nous essayons d’impulser le dynamisme pour que nos  3 000 entreprises de qualité trouvent le meilleur partenaire français possible, dans une perspective gagnant-gagnant. Nous avons des capacités, mais nous recherchons en France le savoir-faire, et nous ferons tout pour réussir ensemble.   »

Bref, cela ne fait aucun doute, les patrons algériens ont envie d’avancer. Reste que «   c’est difficile de privatiser, c’est difficile de libéraliser, c’est difficile de réfléchir d’une manière libérale   » dans un pays où l’essentiel de l’écosystème demeure administré  : «   Même si nous faisons beaucoup de progrès, l’Algérie est encore une république démocratique populaire... Ne l’oubliez pas !  »  

Alors, oui, il faut «  laisser du temps au temps   » pour que les changements des mentalités collectives mûrissent. Mais dans un monde où tout va plus vite, on se demande tout de même si l’Algérie est aujourd’hui disposée à accélérer sa métamorphose. «  C’est vital, le temps presse, les jours raccourcissent   », nous confie en privé une éminente personnalité algérienne.

◊◊◊

(*) Le Forum des chefs d’entreprise algériens (FCE) rassemble 3 500 entreprises du secteur privé, dont 90 % de TPE-PME, et représente 300 000 emplois marchands.

Ce texte a été publié une première fois sur le blog EuroMed-Afrique d’Alfred Mignot, sur LaTribune.fr, le 3 février 2017.