AMBITION AFRICA 2025 / Hubert NANA, PDG Human Resource Solutions (HSD) : « Il faut adapter en Afrique la formation aux besoins réels du marché du travail »
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Propos recueillis par Bruno FANUCCHI pour AfricaPresse.Paris (APP)
@africa_presse
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APP – Ambition Africa est pour vous - spécialiste reconnu du recrutement et de la formation - une grande première...
Hubert NANA – Promoteur associé de HSD (Human Resource Solutions), une société internationale de ressources humaines, je suis en effet présent pour la première fois à Ambition Africa à Bercy puisque l’on m’a invité à participer à une table ronde sur le thème : « Former, retenir, attirer : une stratégie pour les talents africains ». Un débat passionnant. En réalité, l’Afrique est aujourd’hui encore à construire et il faut commencer par la base de sa construction, puisque nous sommes d’abord demandeurs de talents basiques.
Le Continent a besoin d’ingénierie et de techniciens mais également des postes semi-qualifiés et non qualifiés pour des secteurs comme les infrastructures, les travaux publics, les mines, solides et liquides. D’où ces besoins énormes de formation professionnelle. Je suis Camerounais et contrôle le Groupe depuis Douala, notre capitale économique. Avec des voyages incessants sur toute l’Afrique et dans toutes les entités de notre Groupe.
APP – Quelles sont vos principales activités ?
Hubert NANA – Nos prestations recouvrent quatre lignes d’activité : la formation professionnelle, le recrutement et la chasse de têtes, la mise à disposition du personnel qu’on appelle communément l’intérim et le portage salarial pour accompagner les multinationales qui ont des projets en Afrique, dans des pays où elles n’ont pas besoin d’avoir une implantation juridique.
APP – La formation n’est-elle pas un secteur sinistré ?
Hubert NANA – Bien au contraire. C’est l’une des branches de nos activités pour laquelle deux rendez-vous sur trois ou quatre débouchent sur une expression de besoins. L’Afrique étant à construire, il y a un gap de compétences dans la qualification de la main d’œuvre. Presque toutes les sociétés qui ont pignon sur rue ont un budget de formation et par exemple l’État du Cameroun investit aussi dans l’accompagnement des talents locaux en montée de compétences.
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« Concevoir des contenus éducatifs
spécifiques pour le Continent »
APP – Mais n’y a-t-il pas un important décalage entre l’offre et la demande : entre les formations proposées dans les universités et les besoins du marché du travail ?
Hubert NANA – C’est exact. Le constat est clair et ne vaut pas que pour le Cameroun : il y a bien souvent un décalage – sur les plans pratique et culturel – entre les qualifications acquises aux sorties des écoles et des universités et les attentes réelles du marché. C’est pourquoi je propose de prendre désormais le chemin inverse et que les diplômes universitaires correspondent enfin aux réalités socio-économiques de nos pays et aux besoins des entreprises qui seules créent des emplois. C’est l’héritage du colonialisme qui a formé des étudiants avant tout pour leur épanouissement personnel. Or, la société se développant, nous sommes aujourd’hui totalement déphasés et les diplômés qui sortent aujourd’hui de nos universités ne sont guère utilisables.
APP – Quelle est votre vision d’une formation plus adaptée ?
Hubert NANA – Il nous faut concevoir aujourd’hui des modules et des contenus éducatifs spécifiques qui soient adaptés pour l’Afrique et impliquer les Africains eux-mêmes dans la conception de ces nouveaux programmes qui préparent nos enfants à affronter les réalités africaines. Des modules qui prennent en compte certaines données culturelles pour valoriser nos habitudes et traditions.
APP – L’Afrique a-t-elle des besoins et attentes spécifiques ? par exemple dans votre pays le Cameroun ?
Hubert NANA – Le tissu camerounais, comme celui de bien d’autres pays, nous impose des projets prioritaires. Le Cameroun est un pays essentiellement agricole, c’est un pays qui a besoin de construire son infrastructure routière, sanitaire et moderne. Il faut donc partir concrètement de ses besoins et de la vision de chacun de nos pays sur ses besoins immédiats de développement. Et, en fonction de ses besoins, de nouvelles filières d’activités se créent pour répondre à ses besoins.
On forme pour répondre à ces besoins, on ne forme pas pour former... Aujourd’hui, on a de grands projets pour lesquels on a fait venir quelque 600 soudeurs colombiens de Colombie car on n’en a pas trouvé au Cameroun !
Et cela est identique dans presque tous les pays africains. Nous le voyons avec les remontées de nos autres entités africaines.
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« Je ne suis pas révolutionnaire,
mais réaliste »
APP – Comment cette inadéquation de la formation par rapport au marché du travail peut-elle perdurer depuis si longtemps ?
Hubert NANA – Parce que les responsables politiques ne sélectionnent pas les acteurs sur la base de leurs compétences techniques, mais sur une base électoraliste et politique. Un nouveau dirigeant, quand il entre en scène, va récompenser les personnes qui l’ont accompagné à obtenir son élection. Pour moi, c’est l’État qui doit fixer le cap. C’est pourquoi on doit mettre à la tête du ministère des Infrastructures un administrateur civil.
APP – Mais, vous êtes un révolutionnaire au Cameroun !...
Hubert NANA – Je ne suis pas un révolutionnaire, mais réaliste. Il faut partir de la réalité pour pouvoir construire quelque chose de fiable. Il faut que nous changions de paradigmes, surtout dans l’état actuel de nos économies car on n’a pas encore atteint la maturité économique et même politique. On vient de parler dans ce panel de Plan Marshall, mais on ne va pas piloter un Plan Marshall avec des gens qui n’ont pas la compétence de la branche économique qu’on leur confie à développer.
Pour construire un avion, il faut des gens qui ont fait de l’aéronautique, c’est mieux. C’est cela ma pensée, même si j’ai bien conscience qu’au niveau des États les choses ne peuvent pas aller aussi vite que je le souhaite en qualité d’opérateur privé.
APP – Quel est le poids aujourd’hui de votre société internationale ?
Hubert NANA – Nous avons déployé quelque 8 000 personnes, réparties sur les douze pays d’Afrique où nous intervenons, pour réaliser toutes nos missions d’intérim – qui vont de trois mois à deux ans – et nous avons actuellement une centaine de collaborateurs internes, c’est le noyau dur de notre société.
À Douala, nous sommes une trentaine, au Gabon, une trentaine également, en Côte d’Ivoire une dizaine, en RCA et en RDC nous sommes huit, au Tchad nous avons cinq collaborateurs, au Congo Brazzaville quatre, en Tanzanie six, un en Ouganda et un autre en Guinée Conakry. Et notre DG en France, M. Didier MICHEL, est dans notre comité directeur chargé, parmi toutes ses fonctions,, du contrôle de gestion de toutes les entités et donc du Groupe. C’est un poste stratégique avec une petite équipe de quatre personnes et deux bureaux.
APP – Peut-on revenir sur le portage salarial ?
Hubert NANA – C’est un nouveau produit que nous avons développé face à la frilosité des multinationales à ne pas s’embarquer dans une aventure de projets dans un pays où leur déploiement va être lourd à assumer par rapport à la rentabilité du projet. Beaucoup de sociétés françaises (comme Orange par exemple) s’appuient ainsi sur nous – au lieu de mobiliser toutes leurs structures de mastodontes – pour répondre à un besoin qui ne leur permet pas de dégager une rentabilité standard. Ils déploient ainsi les techniciens et les experts que nous enrôlons provisoirement dans nos effectifs pour une mission déterminée en faisant tout parfaitement dans les règles administratives et financières.
APP – Ne faut-il pas aussi développer l’apprentissage ?
Hubert NANA – L’apprentissage, c’est un peu la formation professionnelle à un plus bas niveau, pour des métiers basiques qui sont indispensables au développement économique de nos pays. Il me semblerait donc fort utile de développer dans nos différents pays davantage l’apprentissage avec un plan d’accompagnement mettant par exemple en binôme des cadres de la diaspora, formés ici ou là, assurant ainsi une meilleure prise en main de la ressource locale.
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« Notre dernier recensement
au Cameroun date de 2005 ! »
APP – N’avez-vous pas un message à l’adresse de la diaspora, ou des diasporas ?
Hubert NANA – En venant à Ambition Africa, mon message était d’encourager les talents africains à ne plus croire que l’Afrique est répulsive pour eux. Car il y a une dynamique de référentiel salarial. Il y a de nombreux membres de la diaspora dont nous aurions besoin des compétences, mais qui se refusent à rentrer au pays car ils pensent que leurs revenus vont chuter de manière drastique par rapport à leur niveau de vie ici.
Au Cameroun, au Gabon et au Tchad, nous sommes en train de réfléchir sur un référentiel salarial des expatriés dans certains secteurs d’activités où ils sont présents. Avec la digitalisation des processus de délivrance de permis de travail, on a la maîtrise des secteurs pour lesquels la demande de main d’œuvre étrangère est la plus prononcée.
APP – Comment résoudre cette importante différence de rémunération ?
Hubert NANA – Quand une multinationale est capable d’offrir un salaire mensuel de 10 000 € à un directeur, on n’aura pas la prétention avec un local africain d’exiger 10 000 € car ces 10 000 € sont souvent la résultante d’une longue carrière et expérience professionnelle. Nous avons donc fixé un quota avec un barème spécifique : si c’est un jeune Africain avec 5 ans d’expérience on peut donner 50 % ou 60 %, si l’on a 10 ou 15 ans, on peut donner 70 % et ainsi de suite.
Et les 30 % restants, on les met de côté et on les laisse sur place pour renforcer la structure nécessaire dans des segments de qualification en manque. Cette dynamique est en train de faire tâche d’huile au Tchad qui réfléchit à une mutualisation de cette pratique en zone CEMAC. Pour monter en compétences dans certaines filières spécifiques.
Cette politique bien suivie permettrait, en effet, d’attirer des gens et des compétences dans des secteurs où l’on constate une dramatique pénurie en Afrique. Ces compétences sont bien présentes dans la diaspora, mais certains préfèrent parfois continuer à occuper, ici en France, des sous-emplois car cela leur garantit un minimum salarial qu’ils n’auraient pas en Afrique.
APP – N’y a-t-il pas, au sein des diasporas, un vivier de compétences extraordinaire ?
Hubert NANA – Vous avez parfaitement raison. Il faut que nos représentations diplomatiques commencent à travailler dans une démarche de ciblage de productivité économique. Chez nous, quand on fait des recensements, c’est pour des questions strictement électoralistes. Mais l’on pourrait aussi recenser les gens pour mieux connaître le vivier humain que nous avons à disposition. C’est plus simple ici – dans une démarche intelligente – de pousser les universités à coopérer pour déclarer les compétences africaines en fin de parcours académique. C’est ce vivier de compétences qu’il faut mettre sur orbite pour que chacun de ces talents trouve au pays un travail à sa mesure.
Mais nos gouvernants sont frileux en matière de démographie. Ils ne savent pas que la maîtrise des données démographiques est un levier fort de planification de croissance et de développement.
Quand on pense que, par exemple, le dernier recensement au Cameroun a été fait en 2005, il y a plus de 20 ans, et que le suivant prévu en 2015 est toujours en attente, faute de budget dédié !…
EN SAVOIR PLUS :
www.hsd-melt.com
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LE REPLAY DE LA CAP 20 sera diffusé dans les prochains jours.
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