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Tribune Libre, par Hichem Ben Yaïche, journaliste et chercheur

UPM : quelques vérités bonnes à (se) dire…

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 19 octobre 2010 | src.leJMED.fr
Paris -

Pour avoir accompagné le processus euro-méditerranénen depuis ses débuts, le journaliste (rédacteur en chef de New African) et chercheur Hichem Ben Yaïche est un observateur avisé de l’UPM. Et s’il considère que "L’UpM est la dernière expression de la maturation" de l’Europe quant à la prise en compte de son voisinage, il relève qu’elle se heurte aujourd’hui encore à bien des difficultés à surmonter, comme la « science de la prétextologie » ou les infinies "expertises de l’expertise". Tour d’horizon…

Photo ci-dessus : Hichem Ben Yaïche © leJmed.fr - octobre 2010 - Première édition de l’article : 3 octobre 2010


UPM : quelques vérités bonnes à (se) dire…

par Hichem Ben Yaïche

 

Le sommet de l’Union pour la Méditerranée, prévu en novembre prochain à Barcelone, aura-t-il lieu ? En dépit des incertitudes qui pèsent sur lui comme une épée de Damoclès, d’intenses contacts sont en cours pour tenter pour convaincre et vaincre les résistances et les hésitations des uns et des autres. Pour mieux comprendre l’état actuel de ce processus et ses difficultés, je m’étais rendu au Parlement européen à Bruxelles, le 30 septembre dernier, où se tenait la réunion de la commission politique, de sécurité et des droits de l’homme de l’Assemblée parlementaire de l’Union pour la Méditerranée.

À travers les députés, c’est la société civile qui s’exprime puisqu’ils sont censés représenter leurs peuples. Cette journée de travail, avec un ordre du jour précis, constituait un vrai baromètre. Les discussions et les interventions des parlementaires ont montré combien le sujet Israël-Palestine est au cœur de tous les débats et de toutes les tensions. Pour le représenter à cette assemblée, l’État hébreu s’est choisi un Arabe israélien Majalli Whbee (un druze).

Comment faut-il l’interpréter ? Même s’il y a un côté « pied de nez » dans ce choix, ce député du parti Kadima était obligé de monter au créneau pour répondre aux nombreux commentaires de ses collègues des pays arabes – mais pas seulement – sur la politique d’Israël et la « fuite en avant » de ses dirigeants par rapport à la résolution du conflit qui empoisonne la vie de la région. Position inconfortable et parfois difficile à tenir pour le parlementaire arabe israélien, qui était obligé de justifier la politique de son gouvernement. En termes de stratégie de communication, Israël sait manier les images et les symboles…

Pourquoi évoquer cette rencontre ? Car la panne actuelle de l’UPM – comme hier avec le « processus de Barcelone » – est liée au conflit israélo-palestinien ! Retour à la case départ…

Même si l’on admet et comprend la centralité de cette question, il n’en reste pas moins qu’il y a des urgences qui se posent à cette région et des vérités qu’il est impossible de masquer ou d’ignorer. Comme il est impossible de reproduire, dans le cadre de cette chronique, les termes d’un vaste débat sur les problématiques euro-méditerranéennes, contentons-nous d’aller à l’essentiel en évoquant quelques points.

Voilà que pendant des années que l’on traite dans des rapports, études, livres, etc., la Méditerranée… Cette littérature est fournie. Tout y a été dit ou abordé. Mais les avons-nous tous lus ? Je n’en suis pas certain ! Car l’observation conduit à dire et à répéter les mêmes tics de langage, les mêmes propos… « Et l’on continue à expertiser l’expertise et à expertiser les rapports », comme le disait, à juste titre, le Libanais Georges Corm, lors d’un colloque de l’IPEmed.

Pour avoir accompagné ce processus depuis ses débuts, je dis que la Méditerranée si on ne la vit pas et ne la pratique pas, en circulant librement d’une rive à l’autre, reste une abstraction. Il faut la toucher physiquement pour se rendre compte de sa formidable richesse et diversité. Or, on n’est pas entièrement dans ce schéma. Il suffit de voir les difficultés que rencontrent les citoyens de cette région pour se déplacer. Et il n’y a pas uniquement la question de visa !

L’Europe est une puissance politique et économique. Pour se mettre en marche, elle s’est construit le paradigme de son unité. Cela ne s’est pas fait dans l’improvisation. D’immenses sacrifices ont été consentis. La pédagogie de l’action est à la source de cette évolution.

L’Europe ne se conçoit comme une île isolée de son environnement ! Avec son voisinage, elle veut créer un espace solidaire. D’où la mise en place du processus de coopération euro-méditerranéen, lequel s’est progressivement transformé au fil du temps et de la prise de conscience des réalités géopolitiques de cette zone. 

L’UpM est la dernière expression de cette maturation. Elle se veut la plus équilibrée possible en termes de cogestion des responsabilités ou de la prise de décision. Cette nouvelle donne montre que cette dynamique est évolutive et est capable de s’améliorer et d’intégrer les changements au fil du temps.

À l’origine, cette initiative est européenne, ne l’oublions pas. Certes, les pays du Sud ont accepté d’être associé à ce dialogue et de s’impliquer dans ce processus intégrationniste. Mais dans cet apprentissage de l’art de la négociation, force est de reconnaître – en ce qui concerne ces derniers – que le chacun pour soi l’emporte sur toute (autre) considération.

De nombreuses récriminations sont adressées à l’Europe, quant à « sa volonté d’imposer sa vision du monde » ou « son hégémonie », mais qu’est-ce qui a empêché ( et empêche) ces pays de se concerter et d’harmoniser leurs positions pour être plus forts et modifier certains rapports de forces ?

Tout le dialogue politique est très souvent entravé par ces divisions qui pénalisent ralentissent le mouvement. Pourtant, les urgences ne manquent pas ! Il suffit de lire, entre autres, l’étude « La Méditerranée en 2030 », de Guillaume Almeras et Cécile Jolly, pour réaliser combien le temps es compté pour conjurer les menaces qui pèsent sur cette région.

Il n’est jamais trop pour corriger les erreurs ! Les pays du Sud doivent, dans la sérénité et la lucidité, faire leur autocritique. Et cesser de se cantonner dans la « science de la prétextologie » (c’est le mot de Nassif Hitti, directeur de la ligue des États arabes, à Paris). Le pragmatisme doit l’emporter sur toute démarche car les temps ont changé et la complexité du monde oblige à cette évolution. Comme me le disait Miguel Angel Moratinos, ministre espagnol des Affaires étrangères – lors d’un entretien à Madrid –, « il faut être dans le train pour le changer d’orientation ».

Même si l’UPM est ensablée jusqu’au cou, à peine mise en place, il est important de se l’approprier et la pousser à sortir de sa stratosphère, si je puis dire. Car les grands projets, c’est structurant et important – autoroutes maritimes, dépollution, plan solaire, etc. –, mais celle-ci doit s’intéresser et s’occuper de sujets explosifs, comme le chômage des jeunes. L’UE doit revoir la hiérarchisation de ses priorités car la crise économique est en train de l’inscrire dans l’inversion des cycles : les pays riches sont devenus déficitaires (dette, récession, etc.) et les pays émergents excédentaires. La géoéconomie du monde est en pleine redéfinition. Et de ce point de vue, l’UE doit faire de sa profondeur géostratégie des atouts pour sa croissance et sa dynamique. Il suffit de regarder l’Asie pour comprendre que le modèle est opérationnel ailleurs.

L’UPM est trop marquée par des psychodrames, alors même que son potentiel est considérable, mais les mentalités des uns et des autres n’ont pas dépassé le circonstanciel et le ponctuel pour être dans la vision de l’avenir. Entre guerre des perceptions et des incompréhensions et la construction d’un avenir commun centré sur la coprospérité, laquelle de ces options va-t-elle l’emporter dans cette course contre le temps ?

Hichem Ben Yaïche
Journaliste, chercheur
Paris, le 3 octobre 2010


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