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En direct de Marseille, « Sous le signe d’Averroès »

Théâtre et danse : la création marocaine contemporaine à l’honneur à Marseille

Maroc | 11 décembre 2010 | src.LeJMED.fr
Marseille -

Samedi 4 décembre, Marseille a mis la création contemporaine au Maroc à l’honneur. Au programme : une rencontre avec des créateurs et des représentations théâtrales à la Minoterie. Mais aussi, de la danse contemporaine au théâtre de Lenche, dans le cadre du festival Dansem.

Photo ci-dessus : une scène de la pièce de théâtre Il/Houwa © Dabateatr


Une jeune vague de créateurs marocains propose depuis quelques années un renouveau à l’échelle du pays dans lequel ils ont choisi de vivre et créer, et à l’échelle internationale où ils tissent, de manière sensible, un dialogue avec l’autre en se gardant bien d’être « des cartes postales à l’international », selon la formule utilisée ce samedi par Driss Ksikes.

Une rencontre avec les publics, en présence d’opérateurs culturels marseillais, a permis de découvrir le projet du « Dabateatr » présenté par le duo formé par Driss Ksikes (écrivain, dramaturge et ex-journaliste) et Jaouad Essounani (metteur en scène) ainsi que le parcours de la compagnie Anania qui a créé le premier festival de danse contemporaine au Maroc, « On danse à Marrakech », dont Saïd Aït El Moumen (danseur et chorégraphe) a présenté l’action.

Un théâtre élitaire pour tous

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Lors de la rencontre sur la création au Maroc aujourd’hui, de gauche à droite : Richard Jacquemond, Driss Ksikes, Jaouad Essounani, Saïd Aït El Moumen et Stéphane Baquey, le 4 décembre 2010 à la Minoterie, Marseille. © Nadia Bendjilali

Mais, quels sont les enjeux de la création contemporaine dans le Royaume chérifien ? Pour Driss Ksikes, « Dans un contexte où la culture est encore trop souvent perçue comme un luxe et le théâtre attendu comme une affaire d’amuseurs publics, une denrée à consommer comme des chips en somme, notre propos est d’offrir un espace qui permet outre le plaisir, de réfléchir et d’apporter la controverse ». Et Jaouad Essounani d’ajouter : « Nous nous sentons orphelins des années où le Maroc était une terre de théâtre, notamment grâce à Tayeb Saddiki, qui dans les années 1970, faisait vivre le « Masrah Ennas » (« le théâtre des gens »), un peu à l’image du TNP de Jean Vilar ».

Ainsi, le « Daba » Théâtre (comprenez : théâtre maintenant !) est une aventure qui se conçoit comme une « Action Culturelle, Citoyenne, Artistique, Libre » (projet ACCAL), avec un principe central : un théâtre élitaire pour tous.

De son côté, Saïd Aït El Moumen raconte l’histoire de la compagnie : « Anania c’est l’histoire de la rencontre de trois artistes et d’une envie : celle de danser sur le territoire marocain. Afin de pouvoir développer la danse contemporaine et de faire de la danse un art à part entière, nous avons d’abord créé la structure support, puis mis en place une formation, à la fois pour sensibiliser le public à la danse, et de futurs danseurs ; ensuite, nous avons créé un festival ».
Faire un travail d’essaimage ancré dans le territoire, hic et nunc.

« L’idée du Dabateatr est de repartir de la collaboration la plus classique qu’il soit, un vrai travail entre un écrivain et un metteur en scène. Et d’y ajouter la notion de citoyenneté. Le « Dabateatr Citoyen », est la ritualisation, une semaine par mois, de la création collaborative, du débat et du spectacle.

Cette fidélisation du public permet de partager l’esprit « Dabateatreux » puisque « le public est un acteur central, témoin et accompagnant, miroir et boussole » s’enthousiasme le fondateur du projet Dabateatr, Jaouad Essounani.

« L’ancrage territorial se décline autour de trois idées : La liberté, la pluralité et enfin la création comme une exigence qui vient de l’effort, du partage, de l’écoute, du plateau, du débat. » souligne Driss Ksikes. Et Jaouad Essounani de renchérir : « Dans nos sociétés contemporaines, l’individualisme s’impose malgré le mythe communautaire, l’enjeu est bien de sortir de chez soi. »

Sur la question de la danse, le co-fondateur de la compagnie Anania constate : « La culture du développement se fonde sur un ancrage territorial populaire et la formation est un outil qui permet au plus grand nombre de toucher à la matière danse. Nous engageons un programme ouvert aux personnes de 18 ans à 70 ans. »

Et maintenant (« daba ! »), trois créations

D’abord la lecture de « 180 degrés », le dernier texte de Driss Ksikes, issu du laboratoire du Dabateatr Citoyen, dont une première création, dans une mise en scène de Jaouad Essounani, a été donnée en octobre 2010 au Maroc.

Cette pièce-puzzle dramatise l’histoire d’amour improbable entre un photographe et une femme à la Burqa. « Pièce de l’incommunicabilité. La burqa est un prétexte, une métaphore qui cristallise les désirs frustrés, la prédominance du paraître, la prévalence du jugement et la banalisation des stéréotypes. C’est le corps comme quête d’identité avec ses frustrations, son exposition, sa surexposition », est-il expliqué dans le dossier de presse Dabateatr.

La mise en espace de Pierrette Monticelli, directrice de la Minoterie, présentée à Marseille, est une proposition très réussie : une version en français avec quelques glissements en darija (arabe dialectal marocain), une structure en tableaux rendue claire grâce à des lecteurs aux pupitres mobiles, et une conclusion sous la forme d’une vidéo où le langage des corps prend toute la dimension.

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Une scène de « Athar », création de Saïd Aït El Moumen © My Mhamed Saad

« Athar » est une création chorégraphiée par Saïd Aït El Moumen. Par cette danse, Saïd et son frère Zakaria tracent leur éducation religieuse dans une cérémonie jusqu’à la rencontre. La phora (les mouvements du corps qui éveillent les corps) de cette chorégraphie est hypnotique et magnifique. Notamment par la magie du tatouage au rouge à lèvres carmin du corps de Zakaria. Le face à face des corps qui deviennent jumeaux par une peinture réciproque met le duo en danse. Danse au rythme lancinant d’un chant en louange à Dieu. Sensation de frustration à la fin de ce moment de danse : la rencontre des corps semble ne pas aller au bout de sa danse et de son chaos.


Une représentation de « Il/ Houwa » a clôturé cette journée. Cette pièce, qui a fait beaucoup de bruit en 2008 lors de sa création au Maroc, nous arrive en France dans une nouvelle version, qui vient d’être finalisée en résidence, et proposée en trois langues (arabe, darija et français) avec un sur-titrage en français.
Pièce sur la soumission consentie et l’enfermement, ce texte nous parle de le vie des « Utériens, Terriens, Riens » réels et imaginaires en nous donnant à suivre la vie de six personnages d’un Utérus originel et une voix portée par Ilan, le messager de « Il », leur maître à penser invisible. Des jeux de mots et une combinatoire des trois langues audacieux, une scénographie originale avec ces porte-manteaux géants habillés de djellabas blanches, des comédiens qui habitent et interprètent chacun leurs caractères archétypaux avec une belle énergie, bref un théâtre du ressenti, voilà ce qui a rendu jubilatoire ces deux heures en pays imaginaire et absurde qui nous donne néanmoins l’occasion de nous interroger sur nos sociétés. « Local is universel » nous rappellent en canon le metteur en scène et l’écrivain, en empruntant cela à Harold Pinter comme James Joyce qui l’ont pensé avant eux.

Le public Français a peu d’ouverture sur l’altérité de la langue et ce soir-là, le débat après le spectacle, a malheureusement montré que l’effort de sur-titrage en français n’avait pas suffi à satisfaire ceux qui n’étaient pas polyglottes. La publication des textes, antérieures à leur présentation, manque au théâtre de nos jours. Ce texte sera en tout cas, prochainement publié et il mérite que l’on découvre ce dramaturge talentueux.

Nadia Bendjilali

À lire également :

- De Marseille à Rabat et Cordoue… l’essaimage
par « affinités électives » des Rencontres d’Averroès

En savoir plus :

- Site des Rencontres d’Averroès
- Site de Marseille - Provence 2013
- Site de Dansem
- Site de Dabateatr
- Site de la Compagnie Anania


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