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Sébastien Mosneron Dupin, DG Expertise France : « Les autorités libyennes nous apprécient et nous confient de nouvelles missions ! » (3/3)

18 mai 2018
Sébastien Mosneron Dupin, DG d’Expertise France. © Sébastien Nilsdotter
Dans les deux premiers volets de cet entretien exclusif, Sébastien Mosneron Dupin, DG d’Expertise France, nous a livré les clés de la réussite de son établissement public de coopération technique internationale, et expliqué pourquoi il se réjouissait du prochain rapprochement entre Expertise France et l’AFD. Ici, il partage avec nous son expérience en Libye et son ressenti d’un nouveau « moment français » en Afrique. [Volet 3/3]

Propos recueillis par Alfred MIgnot, AfricaPresse.Paris

Dans les précédents volets de notre entretien (volet 1 et volet 2), vous avez souligné notamment l’importance du fameux continuum sécurité-développement, et vous avez évoqué votre mission de contribuer à fortifier l’État de droit en Afrique… car sinon les populations peuvent être tentées de suivre d’autres voies. À quoi pensiez-vous, plus précisément ?

Sébastien Mosneron Dupin - Je pensais aux pays du Sahel, où les populations peuvent en effet être sensibles à la propagande des groupes terroristes. Ceux-ci visent certes à implanter la loi islamique par la contrainte, mais ils apportent aussi des ressources, fussent-elles issues de l’argent des trafics et de la drogue.

Voyez aussi le cas de la Libye. Le pays est vraiment une illustration en grandeur réelle de la théorie de Thomas Hobbes de l’utilité de l’État souverain qui garantit la sécurité, tandis que l’insécurité de l’état de nature en fait le lieu de la lutte pour la survie, un horrible état de guerre… On estime aujourd’hui à quelque 5 000 le nombre de milices qui sévissent en Libye. C’est un pays fracturé en plusieurs zones, la situation y est vraiment difficile…

Pourtant, malgré ce contexte de guerre civile et le ressentiment manifesté parfois contre l’intervention française de 2011, vous développez plusieurs initiatives structurantes en Libye…

Sébastien Mosneron Dupin - Vous savez, 94 % du PIB libyen provient des hydrocarbures. Ces ressources vont évidemment diminuer à l’avenir, et donc l’un des grands enjeux est de développer l’esprit d’entreprise.
C’est l’objectif du programme quadriennal SLEiDSE [Support to Libya for Economic Integration, Diversification and Sustainable Development, ndlr], financé par l’Union europénne et mis en œuvre par Expertise France. L’objectif est de développer dans toutes les régions de Libye un secteur de TPE dynamique et diversifié, capable de créer des emplois, et visant en particulier les femmes et les jeunes entrepreneurs. Mais comme il est encore très dangereux de se déplacer en Libye, nous avons mis en place des sessions de formation en ligne, avec la coopération de l’ITC*.

Nous avons réussi à fédérer une dizaine d’universités libyennes autour de cette école en ligne, qui existe depuis le printemps 2016, et fin mars dernier toutes ces universités – Al Margheb, Benghazi, Gharyan, Misurata, Sebha, Sirte, Tobruk, Tripoli, Zawia et Aljufra – ont chacune inauguré leur incubateur de startups.

Parallèlement, nous avons aussi mis en place à Tunis des formations de coaching à la création d’entreprise. De décembre 2016 à juin 2017, nous avons organisé avec Libya Enterprise un concours de plans d’affaires dont la phase finale s’est déroulée à Tunis. Nous avons reçu un millier de candidatures, ce fut un grand succès !

Un concours à Tunis pour les Libyens ?

Sébastien Mosneron Dupin - Oui, pour des questions de sécurité déjà évoquées, nous faisons venir à Tunis les candidats finalistes du concours et les faisons bénéficier d’un stage d’élaboration de plans d’affaires. L’ensemble de ce dispositif rencontre un réel succès ! De ce fait, les autorités libyennes** nous ont aussi demandé de développer un programme d’accompagnement aux affaires et d’élaborer une législation des investissements internationaux.

Avec des partenaires libyens, nous avons aussi mis en place un fonds de garantie, abondé à 200 millions de dollars, et destiné aux banques qui accordent des prêts aux TPE et PME. L’amélioration de l’accès aux financements est l’un des objectifs du programme SLEiDES, tout comme les services de soutien aux entreprises, la diffusion d’une culture de l’entrepreneuriat et l’amélioration de l’environnement des affaires en Libye. Nous accompagnons aussi les autorités sur l’optimisation des finances publiques, opération financée par l’Union européenne.

Début mai, vous avez signé un accord avec le gouvernement britannique pour développer le microcrédit en Libye…

Sébastien Mosneron Dupin - Oui, cet accord nous permettra de créer ensemble la première agence de microcrédit en Libye ! Expertise France mettra en œuvre ce projet financé par le gouvernement britannique à hauteur de 1,7 million d’euros. L’objectif est de fournir de l’assistance technique à la nouvelle agence.
C’est la banque Assaray, l’une des plus importantes banques libyennes, qui fournira de son côté les fonds alloués aux petits entrepreneurs libyens. L’agence de microcrédit Assaray Namaa – croissance en arabe – sera opérée par la banque Assaray. Elle devrait être opérationnelle avant la fin de cette année et proposer quelque 9,2 millions d’euros aux petits entrepreneurs libyens – soit des prêts de 12 000 à 18 000 euros – pendant ses deux premières années de fonctionnement.
Les Britanniques sont venus nous chercher parce nous avions la meilleure expérience des entreprises et des banques libyennes !

Vous heurtez-vous parfois à l’hostilité des personnes qui en reprochent à la France l’intervention de 2011 ?

Sébastien Mosneron Dupin - En tout cas, les autorités libyennes nous apprécient. Elles nous trouvent utiles et nous confient de nouvelles missions. Alors… je ne sais pas si l’on doit avoir des remords sur le fait d’être intervenu, ou pas. Mais aujourd’hui, au vu de la situation libyenne, il est certain que l’urgence est au développement de l’entreprenariat privé, car là se joue l’avenir du pays !

Vous êtes un opérateur important en Afrique, où vous travaillez avec les 54 pays, à leur demande. Avez-vous le sentiment que la perception de la France a évolué positivement en une année, depuis l’élection du Président Emmanuel Macron ?

Sébastien Mosneron Dupin - Oui, clairement, il y a « un moment » français !
Déjà, sous le quinquennat du Président Hollande, j’ai été frappé par l’effet produit par l’intervention au Mali. Elle a été unanimement saluée comme une manifestation désintéressée, courageuse et utile. Jusque-là, nous étions surtout perçus à la fois avec familiarité – car nombre d’élites dirigeantes ont été formées en France – mais aussi avec du ressentiment, à cause de la part d’ombre de la colonisation.

Ainsi l’intervention au Mali a beaucoup contribué à redorer le blason de la France, entaché depuis des décennies par les travers de la « Françafrique ». L’intervention militaire doit s’accompagner d’un appui plus large et durable, d’un partenariat refondé sur un intérêt mutuel. Et je trouve que le président Emmanuel Macron porte cette nouvelle vision d’une relation partenariale.

Il y a maintenant un véritable appétit de France en Afrique, nous le mesurons à notre croissance qui, je le rappelle, est de 30 % par an depuis notre création, en 2015.

Comment expliquez-vous ce renouveau d’intérêt pour la France ?

Sébastien Mosneron Dupin - Cet appétit de France que nous constatons notamment via les demandes croissantes faites à Expertise France, s’explique sur le fond par une réalité préexistante à « l’effet Macron ». Il s’agit de notre tradition étatique multiséculaire, avec des corps d’État bien formés et une culture forte de l’intérêt général – ce qui dans des pays d’Afrique reste un enjeu important dans la construction des identités nationales, car la reconnaissance de l’intérêt général aide à transcender les intérêts ethniques traditionnels.

Un autre paramètre déterminant est aussi la capacité de nos grandes écoles et universités à dispenser des formations de haut niveau – en ingénierie, en urbanisme, en matière climatique, en santé, etc. –, donc à constituer une palette étendue de professionnels qui ont un intérêt prouvé pour l’Afrique, et adossés à une tradition forte de coopération.
C’est cela, le fonds patrimonial français : en matière d’accompagnement de politique publique, qui est le champ d’action d’Expertise France, nous disposons de professionnels bien formés et qui portent des valeurs indispensables aux Africains pour parachever la construction de leurs États.

Et au-delà de ce fonds patrimonial national que vous évoquez, qu’est-ce qui a changé, depuis un an ?

Sébastien Mosneron Dupin - L’idée qui est en train de s’imposer, c’est que la France est aussi un terreau d’entrepreneurs. Que ce pays qui semble incarner l’idée même de l’État est désormais devenu aussi celui qui cultive le goût de l’entreprise et du secteur privé.

Par ailleurs, que l’Afrique représente une partie indiscutable de notre avenir, qu’elle soit pour nous une zone de risques mais aussi d’opportunités, voilà une autre idée qui s’est fait elle aussi une place ans nos esprits, durant ces toutes dernières années.
La représentation de l’Afrique qui se met en place chez nous – comme le montrent de nombreuses initiatives et manifestations de toutes sortes – c’est que l’Afrique représente pour la France un enjeu majeur, une chance historique à saisir. C’est cela le nouvel horizon, positif, de notre relation à l’Afrique.

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LES DEUX AUTRES VOLETS DE L’ENTRETIEN :

- Sébastien Mosneron Dupin, Directeur Général d’Expertise France :
« Nous sommes… un porte-avions ! Nous emmenons avec nous des entreprises du privé » (1/3)

- Sébastien Mosneron Dupin, DG d’Expertise France :
« Ensemble avec l’AFD, nous ferons plus et mieux ! » (2/3)

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*ITC - Le Centre du commerce international (CCI, ou International Trade Centre, ITC) est une agence conjointe de l’Organisation mondiale du commerce et de l’Organisation des Nations unies, fondée en 1964.
Le CCI a pour objectif d’aider les pays en développement et en transition à parvenir au développement humain durable grâce aux exportations.

** Autorités libyennes - Face à l’urgence de la situation en Libye, et à la progression de l’État islamique, la communauté internationale pousse à la formation d’un nouveau gouvernement. Après plusieurs mois de négociations, Fayez el-Sarraj forme officiellement, le 12 mars 2016, un gouvernement « d’union nationale », initialement rejeté par les parlements de Tripoli et de Tobrouk. Grâce au soutien des Occidentaux, ce gouvernement peut s’installer fin mars à Tripoli ; il obtient ensuite un vote favorable des parlementaires de Tobrouk, et installe progressivement son autorité.
À l’issue d’une rencontre le 25 juillet 2017 entre le Premier ministre Fayez el-Sarraj, issu du gouvernement d’entente nationale, et le chef de l’Armée nationale libyenne Khalifa Haftar, à La-Celle-Saint-Cloud, le Président de la République française Emmanuel Macron annonce qu’un accord a été trouvé pour l’organisation d’élections dans le pays, au « printemps » 2018 (Source : Wikipedia). Mais la loi électorale n’a pas encore été débattue au Parlement et Ghassan Salamé, chef de la mission ONU en Libye, a admis dans les colonnes de L’Express du 21 mars 2018 que les élections n’auraient sûrement pas lieu avant 2019.

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SITE UTILE

Expertise France : https://www.expertisefrance.fr/