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SEM Appolinaire AYA, Ambassadeur du Congo au Canada : « Un Sommet Canada-Afrique formel constituerait un signal politique d’une portée considérable »

23 mai 2026
SEM Appolinaire AYA, Ambassadeur du Congo au Canada : « Un Sommet Canada-Afrique formel constituerait un signal politique d'une portée considérable »
SEM Appolinaire AYA, Ambassadeur du Congo Brazzaville au Canada, de passage à Paris a échangé avec le Député Bruno FUCHS, Président de la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée nationale. SEM Appolinaire AYA a tenu à honorer de sa présence la remise de décoration à Bruno Fuchs par les autorités ukrainiennes pour son soutien sans faille. Photo © DR - CLIQUER SUR L’IMAGE POUR L’AGRANDIR.
SEM Appolinaire AYA, Ambassadeur du Congo Brazzaville au Canada depuis juin 2024, et Coordonnateur du Groupe des Ambassadeurs Francophones (GAF) à Ottawa, fut pendant seize ans Conseiller à Paris pour les investissements français au Congo. De passage à Paris, il nous livre un point de vue décentré depuis le Canada sur nos relations respectives avec l’Afrique.

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Propos recueillis par Marc BOUSQUET,
Président de Médiatique, pour AfricaPresse.paris (APP)

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APP – Avant d’être ambassadeur au Canada, vous avez occupé des fonctions importantes en France et vous connaissez aussi bien l’Europe. Quelles sont les différences que vous constatez sur la façon de travailler en tant qu’ambassadeur africain au Canada ?

SEM Appolinaire AYA – La diplomatie africaine s’adapte selon les contextes. En France, historiquement marquée par des liens post-coloniaux complexes, l’ambassadeur africain navigue dans un espace chargé de mémoire et d’héritages asymétriques.

Au Canada, en revanche, la relation est davantage fondée sur le multilatéralisme, la coopération et le pragmatisme. En 2026, dans un monde marqué par la recomposition des alliances – montée en puissance du Sud global, réorientation des partenariats africains vers des acteurs diversifiés tels que la Chine, la Turquie, les Émirats, ou encore la Russie dans certaines régions – l’ambassadeur africain au Canada jouit d’une crédibilité croissante.

Ottawa cherche à renforcer sa présence sur le continent africain, et cela confère à notre rôle un caractère stratégique nouveau. Le cadre de travail y est plus institutionnel, moins chargé idéologiquement, ce qui favorise un dialogue plus équilibré.

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Une prise
de conscience

APP – Y a-t-il une perception différente du Continent ?

SEM Appolinaire AYA – Absolument. Pendant longtemps, l’Afrique a été perçue au travers du prisme de la pauvreté, des conflits et de l’aide au développement. Aujourd’hui, en 2026, ce regard évolue significativement, notamment au Canada.

L’Afrique est de plus en plus reconnue comme un continent d’opportunités, démographique, économique, géopolitique. Avec 1,5 milliard d’habitants, une jeunesse dynamique, et des ressources naturelles stratégiques au cœur des transitions énergétiques mondiales, le continent s’impose comme un acteur incontournable.

La Stratégie africaine du Canada, révisée ces dernières années, témoigne de cette prise de conscience. Je m’efforce, dans mon rôle, de promouvoir une image de l’Afrique qui reflète cette réalité : un continent souverain, riche, diversifié, qui négocie ses partenariats et définit ses propres priorités.

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La coopération décentralisée,
un complément précieux

L’ambassadeur africain au Canada déploie son action sur plusieurs axes en lien avec le gouvernement fédéral, qui constitue le socle institutionnel de la coopération bilatérale.

Toutefois, la nature fédérale du Canada, État composé de dix provinces et trois territoires, chacun doté de compétences et de spécificités qui lui sont propres, offre aux États africains une opportunité précieuse : celle de tisser des relations directes avec ces entités infranationales, dans l’esprit de ce qu’il est convenu d’appeler la coopération décentralisée.

L’Alberta en est une illustration éloquente. Première province canadienne, et l’une des références mondiales, dans l’exploitation du pétrole bitumineux, elle suscite un intérêt croissant de la part de plusieurs États africains producteurs d’hydrocarbures. La République du Congo, mon pays, ne fait pas exception : dotée de réserves avérées de ce type de pétrole, elle trouverait dans un partenariat avec l’Alberta un cadre idéal pour acquérir une expertise de pointe dans l’exploitation de cette ressource, en s’appuyant sur les savoir-faire canadiens les plus avancés en matière de maîtrise des impacts environnementaux.

Un tel rapprochement illustrerait parfaitement la valeur ajoutée de la diplomatie décentralisée : non pas se substituer au dialogue entre États, mais l’enrichir, en créant des ponts concrets entre territoires partageant des intérêts et des défis communs.

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L’immigration très
choisie du Canada

APP – Quelle est aujourd’hui la politique canadienne au sujet de l’immigration, en particulier de l’immigration africaine et centre-africaine ?

SEM Appolinaire AYA – Le Canada est une terre d’immigration par excellence, ce qui explique la présence d’une diaspora africaine nombreuse et dynamique sur son territoire. Cette diaspora n’est cependant pas le fruit du hasard : le Canada sélectionne ses immigrants avec discernement, privilégiant des profils hautement qualifiés dans des domaines aussi stratégiques que la médecine, l’enseignement et la recherche scientifique.

C’est précisément sur ce point que nos discussions prennent tout leur sens. Nos pays investissent des ressources considérables dans la formation de ces cadres d’excellence, qui constituent le fer de lance de nos économies et de nos sociétés. Or, le Canada bénéficie de ce capital humain sans qu’aucune forme de compensation ne soit prévue en retour pour les États qui en ont supporté le coût. Ce phénomène, communément désigné sous le terme de fuite des cerveaux, représente une perte nette pour nos nations et soulève une question de fond : celle de la justice et de l’équité dans les relations entre pays du Nord et pays du Sud.

SEM Appolinaire AYA en conversation avec Selena SOUAH, entrepreneure franco-gabonaise, PDG fondatrice de « Revolution’Air », au cocktail suivant la remise de médaille ukrainienne au député Bruno FUCHS, Président de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Photo © DR - CLIQUER SUR L’IMAGE POUR L’AGRANDIR.

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La crise de crédibilité sans
précédent de la France

APP – Comment est perçue l’actuelle politique africaine de la France ?

SEM Appolinaire AYA – C’est une question délicate, mais je me dois de répondre avec franchise et nuance. La politique africaine de la France traverse une crise de crédibilité sans précédent. L’élite africaine d’aujourd’hui, formée dans les plus grandes universités du monde, ne comprend plus l’étroitesse de vue politique de la France à l’égard du continent. On pourrait croire que Paris est demeuré prisonnier des postulats de Lucien Lévy-Bruhl, ce philosophe qui, sans avoir jamais foulé le sol africain, théorisait la nécessité de « civiliser » un continent qu’il jugeait arriéré. Cette pensée, aujourd’hui unanimement réfutée, semble pourtant continuer d’irriguer, de manière insidieuse, certains cercles de la classe politique française.

Car l’élite politique française peine encore à admettre que l’Afrique a mûri, qu’elle pense par elle-même et trace souverainement son propre schéma de développement, ancré avant tout dans la connaissance et la maîtrise de ses réalités intrinsèques. L’Afrique a compris qu’elle ne peut attendre de la France, ni de l’Europe au sens large, un accompagnement sincère vers un modèle de développement qui ne serait, au fond, qu’une copie conforme du modèle occidental.

La France se doit donc de tourner définitivement la page. Le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, la posture inacceptable de François Hollande à Kinshasa, et les prises de position réitérées de la présidence actuelle fissurent jour après jour cette relation historique et plantent des échardes profondes dans le cœur de l’élite africaine. Au Canada, ce contexte est observé avec attention, et il conforte Ottawa dans sa volonté d’adopter une approche distincte : moins d’ingérence, plus de partenariat.

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Le Québec
n’est plus seul

APP – La francophonie et la défense de la langue française est-elle importante dans la politique canadienne ?

SEM Appolinaire AYA – Le Canada dans son ensemble considère la francophonie comme un atout essentiel pour établir un lien authentique avec l’ensemble de la communauté francophone mondiale.

Trop souvent, lorsque l’on évoque la francophonie au Canada, le regard se porte exclusivement sur le Québec. Or, cette vision réductrice occulte une réalité bien plus riche : les Franco-Ontariens, les Acadiens, et plus récemment la province du Manitoba, qui a fait le choix souverain d’inscrire le français comme langue officielle aux côtés de l’anglais, témoignent de la vitalité et de la profondeur de l’ancrage francophone sur l’ensemble du territoire canadien.

Ce pluralisme linguistique fait aujourd’hui du Canada l’un des acteurs les plus influents et les plus crédibles de l’espace francophone mondial. Il n’est donc pas anodin que le Sommet de la Francophonie de 2028 se tiendra à Ottawa, capitale fédérale du Canada, consacrant ainsi le rôle de premier plan que ce pays entend jouer au sein de la communauté francophone internationale.

APP – La journée du 20 mars au Canada fête-t-elle aussi la Francophonie ?

SEM Appolinaire AYA – Oui, tout à fait. Le 20 mars est la Journée internationale de la Francophonie, célébrée chaque année depuis 1988. Cette date marque la création de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ancêtre de l’OIF, en 1970 à Niamey, Niger.

Au Canada, cette journée donne lieu à de nombreuses manifestations culturelles, notamment à Ottawa et à Québec, avec des événements dans les ambassades, les universités, les alliances françaises, et les institutions publiques. Notre ambassade y participe activement, en organisant des activités qui mettent en valeur la richesse de la francophonie africaine : littérature, musique, cinéma, gastronomie.

En 2026, la Journée de la Francophonie a revêtu une dimension toute particulière, alors que des débats de fond traversent l’OIF sur des questions aussi essentielles que la gouvernance, le financement, et la juste représentation de l’Afrique dans ses instances de décision. Des débats qui nous concernent directement, et auxquels nous entendons prendre toute notre place.

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ONU : le Canada pour
une réforme profonde

APP – Le Canada est-il impliqué dans les successions ouvertes à l’ONU et au Secrétariat général de la Francophonie ?

SEM Appolinaire AYA – Le Canada s’inscrit résolument parmi les nations qui appellent à une réforme profonde et nécessaire du système des Nations Unies, architecture multilatérale construite au sortir de la Seconde Guerre mondiale dans un contexte géopolitique aujourd’hui radicalement différent.

La question du Conseil de sécurité est à cet égard emblématique : maintenir un organe de cinq membres permanents disposant d’un droit de veto absolu, alors que le monde a profondément et irréversiblement évolué, n’est plus tenable ni légitime aux yeux d’un nombre croissant de nations. Le Canada est de celles-là. Ottawa plaide pour une gouvernance mondiale qui reflète enfin la diversité, le poids démographique et les aspirations légitimes de l’ensemble des régions du monde – au premier rang desquelles le continent africain, encore trop absent des cercles où se prennent les décisions qui le concernent au premier chef.

Cette même exigence de transparence et d’équité géographique guide la position canadienne au sein de l’ensemble des organisations multilatérales. S’agissant des processus de sélection à l’ONU, Ottawa défend traditionnellement des candidatures fondées sur le mérite et la représentativité, refusant que ces nominations deviennent le seul apanage des grandes puissances historiques.

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OIF : Un exercice
d’équilibre délicat

Pour ce qui est de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), le Canada nourrit un intérêt stratégique de longue date pour son Secrétariat général, conscient du poids que la francophonie représente dans sa propre identité nationale.

La nomination de Louise Mushikiwabo en 2018, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda, avait constitué un signal fort et salué en faveur du leadership africain au sein de l’OIF. En 2026, alors que s’ouvrent les discussions sur la prochaine succession à ce poste, le Canada se trouve face à un exercice d’équilibre délicat : concilier ses propres ambitions avec son engagement sincère en faveur d’une représentation africaine renforcée, dans un contexte où le continent revendique, avec toute la légitimité qui est la sienne, une place accrue aux commandes des institutions francophones internationales.

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Une vision
à long terme

APP – Avec quels pays africains le Canada a-t-il des liens politiques, économiques et culturels les plus affirmés ?

SEM Appolinaire AYA – Le Canada entretient des liens étroits et privilégiés avec les pays du Maghreb, l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Éthiopie, partenaires avec lesquels les relations politiques, économiques et culturelles se sont considérablement approfondies au fil des années.

Dans un contexte international bouleversé par les politiques douanières de l’administration Trump, qui ont profondément reconfiguré les équilibres commerciaux mondiaux, le Canada perçoit désormais l’Afrique comme une terre d’opportunités stratégiques incontournables. Cette réorientation n’est pas conjoncturelle : elle s’inscrit dans une vision à long terme.

Sur le plan économique, les investissements canadiens sur le continent se concentrent principalement dans les secteurs miniers, riches en ressources stratégiques telles que l’or, le cobalt, le cuivre et le lithium, qui sont au cœur des transitions énergétiques mondiales.

En 2026, le Plan d’action Canada-Afrique se renforce avec une ambition renouvelée, articulée autour de partenariats concrets dans le numérique, les énergies renouvelables, la sécurité alimentaire et l’éducation.

Sur le plan culturel, la diaspora africaine au Canada, forte de plusieurs millions de personnes, constitue un pont vivant et précieux entre les deux continents, ancrant cette relation dans une profondeur humaine que les seuls accords diplomatiques ne sauraient suffire à créer.

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Une dynamique
encourageante

APP – Y a-t-il un sommet annuel sur la coopération du Canada avec l’Afrique ?

SEM Appolinaire AYA – Le Canada ne dispose pas encore d’un sommet institutionnalisé avec l’Afrique, à l’image du Sommet France-Afrique ou du Forum Chine-Afrique. Il n’en demeure pas moins un partenaire multilatéral assidu et engagé, présent aux côtés du continent africain dans les grandes enceintes internationales : le G7, le G20, les sommets de l’OIF, les Assemblées générales des Nations Unies, ainsi que les nombreux fora économiques régionaux.

En 2026, une réflexion de fond est en cours au sein du gouvernement canadien pour bâtir un cadre de dialogue plus structuré et plus ambitieux avec l’Union africaine et les organisations régionales du continent. Cette aspiration, portée également par plusieurs cercles de réflexion et parlementaires canadiens, traduit une conviction croissante : un Sommet Canada-Afrique formel constituerait un signal politique d’une portée considérable.

Le groupe des ambassadeurs africains accrédités au Canada œuvre activement auprès des autorités canadiennes en faveur de la concrétisation d’un tel sommet. Parallèlement, le Canada a progressivement intensifié son engagement envers le continent, en organisant ces dernières années des rencontres de haut niveau avec la présidence de la Commission de l’Union africaine, et en accueillant de manière croissante des visites officielles de chefs d’État africains sur son territoire.

Fort de cette dynamique encourageante, le groupe des ambassadeurs africains nourrit une ambition précise : mettre à profit le Sommet de la Francophonie de 2028, qui se tiendra à Ottawa, pour organiser en marge de cet événement une rencontre de premier plan entre les autorités canadiennes et les chefs d’État africains.

L’objectif de ces échanges, volontairement placés dans un cadre informel et propice au dialogue franc, serait de poser les jalons d’une coopération canado-africaine véritablement renouvelée, à la hauteur des enjeux et des ambitions que nos deux continents partagent pour les décennies à venir. Notre rôle, en tant qu’ambassadeurs, est précisément de construire patiemment les conditions diplomatiques qui permettront de faire de cette échéance un moment fondateur.

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