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Raphaël Rossignol : « Le complexe militaro-industriel est l’un des moteurs du Grand Jeu de la Chine en Afrique »

29 juillet 2018
Raphaël Rossignol, Docteur EHESS en Sciences économiques et politiques, Spécialiste des relations militaires Chine-Afrique. © Alexandra Lebon
Tandis que le président chinois Xi Jinping vient d’achever une tournée en Afrique, afin de mesurer et célébrer les progrès continus des échanges commerciaux entre la République Populaire de Chine (RPC) et le Continent, le fait le plus remarquable n’est pas tant le montant, que l’identité des acteurs clés du dispositif chinois. Désormais, il apparaît de plus en plus clairement que commerce et puissance militaire sont les deux faces d’une même stratégie globale d’influence que développe l’Empire du Milieu…

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Une Tribune libre de Raphaël Rossignol
Docteur EHESS en Sciences économiques et politiques
Spécialiste des relations militaires Chine-Afrique

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La tournée du président chinois fait suite au premier Forum Chine-Afrique sur la défense et la sécurité, qui a été organisé par le ministère chinois de la Défense nationale à Beijing à la fin du mois de juin 2018. La succession des deux événements n’est pas fortuite, mais symbolique.

Depuis 2011, et après la débâcle subie par la Chine qui a dû faire rapatrier de Libye près de 30 000 travailleurs chinois par des armées étrangères, la RPC a modifié sa doctrine stratégique et envoyé ses premières troupes dans le cadre de l’ONU au Soudan du Sud et au Mali. La participation de la Chine à ces opérations de maintien de la paix (OMP) a toujours eu un double versant, sécuritaire, mais aussi commercial. Par ses ingénieurs, la Chine démontre le savoir-faire de ses entreprises pour la reconstruction.

Par ses soldats, elle entretient une diplomatie militaire faite de commerce d’armes, de formation militaire, et de dialogue entre États-majors. Les intérêts chinois se sont en effet multipliés partout en Afrique, et une bonne connaissance du terrain est indispensable pour assurer la sécurité des ressortissants et des investissements de la RPC.

L’empreinte toujours vivace

de l’Armée Populaire de Libération (APL)

On a cependant trop tendance à séparer les deux aspects militaire et civil, comme si le commerce d’armes était un domaine particulier. Ce n’est pas ainsi que le conçoit la Chine, qui inclut notamment l’aide militaire dans l’aide au développement.

En fait, les entreprises chinoises d’État parmi les plus actives en Afrique, CITIC, Poly Technologies, ZTE, Huawei, COSCO, pour ne citer qu’elles, sont soit issues de l’Armée Populaire de Libération (APL), soit intégrées au complexe militaro-industriel chinois.

Le groupe Poly est ainsi un conglomérat présent dans l’armement, dans l’art, dans la pisciculture au Tchad, mais aussi dans l’immobilier et dans de nombreux autres secteurs. Zhenhua Oil en Angola et Wanbao Mining en RDC, sont des filiales de l’armurier Norinco. Un bateau de la compagnie COSCO a été arraisonné en 2008 à Durban en Afrique du Sud, après découverte à son bord de 77 tonnes d’équipement militaire, possiblement à destination du Zimbabwe de Mugabe.

Ce système s’explique par l’histoire même de la RPC, fondée par un parti-armée, et dont la composante militaire est demeurée le deuxième pilier du régime, avec le Parti et les administrations d’État. À mesure que la Chine devient une grande puissance technologique, l’importance de l’APL dans la politique extérieure chinoise ne pourra que se confirmer, et ce, d’autant plus que l’armée reste un acteur majeur de la politique, mais aussi de la R&D à travers de nombreux partenariats universitaires et d’instituts de recherche.

Nouvelles Routes de la Soie

et entrée dans le Grand Jeu

Il est essentiel pour les analystes et les décideurs politiques de ne pas négliger cet aspect dual des relations sino-africaines. Bien que momentanément affaiblie, la Chine n’a jamais cessé de se penser comme l’Empire du Milieu. L’initiative des Nouvelles Routes de la Soie est la version contemporaine d’une politique d’expansion (généralement pacifique, plus musclée en Mer de Chine) mise en œuvre tout au long de l’histoire chinoise.

À l’image d’autres empires passés, dont la Chine a minutieusement étudié les mécanismes, commerce et puissance militaire sont les deux faces d’une même stratégie globale d’influence. En cela, la RPC ne fait qu’illustrer le fait que les relations militaires sont l’épine dorsale des relations internationales, ainsi que l’illustra en son temps l’impérialisme européen, et aujourd’hui le militarisme américain. La Chine est à son tour entrée dans le Grand Jeu, et le continent africain, que le monde a présenté pendant des décennies comme marginal, a retrouvé une place centrale dans l’imaginaire stratégique de la nouvelle grande puissance asiatique.

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