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Radhi MEDDEB, à propos de l’Aleca (2/2) : « La Tunisie devrait préparer et mettre sur la table son offre propre, traduisant sa vision »

8 janvier 2019
Radhi MEDDEB très sollicité par les journalistes, en sa qualité de commissaire général du premier Forum économique africain de Tunis, le 24 avril 2018. © Alfred Mignot, www.AfricaPresse.Paris (AP.P)
Dans la première partie de sa tribune libre*, Radhi MEDDEB a évoqué tout à la fois les insuffisances et lacunes de l’engagement européen envers la Tunisie, mais aussi les liens très forts qui les rattachent l’une à l’autre. Dans ce second volet, il pose les fondements d’une stratégie pour l’action, mettant en lumière les points forts d’une feuille de route de l’Aleca pour la Tunisie, afin que celle-ci traduise « les exigences de sa société ».

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Une tribune libre de Radhi MEDDEB
Président-Fondateur
d’Action et Développement Solidaire

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L’offre faite par l’Europe à la Tunisie, celle d’un Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca) est importante. Elle donne un contenu au statut de partenaire privilégié octroyé à la Tunisie depuis novembre 2012. Elle témoigne, surtout, de l’engagement de l’Europe à accompagner la Tunisie vers plus de démocratie, de liberté, de respect des droits humains et de dignité pour ses populations.

Néanmoins, face aux multiples bouleversements que connaît la région, le libre-échange, seul, paraît insuffisamment adapté, sinon décalé par rapport aux exigences de la situation. Les nouveaux défis auxquels fait face la région nous imposent à tous, aujourd’hui, plus d’engagement, plus de détermination et plus de solidarité.

L’offre européenne pose le cadre et les limites des négociations, même si des marges de manœuvre restent importantes. Dans toute négociation, l’avantage est à celui qui a la main, qui propose le texte à négocier. Dès lors, les dés sont pipés. L’avantage est à l’Europe. Un nouveau logiciel s’impose entre la Tunisie et l’Europe. Il reste à inventer.

La paix, la sécurité et le développement inclusif en Tunisie sont un bien public global. Leur prise en charge ne peut plus, en aucun cas, relever de la responsabilité de la seule Tunisie. Si ces exigences majeures ne sont pas réunies, rien n’arrêtera les flux migratoires, ceux légaux et surtout ceux illégaux. Rien ne freinera l’attrait que pourraient exercer le terrorisme, le djihadisme et toutes les formes d’extrémisme sur les exclus du développement, les laissés-pour-compte d’une mondialisation insuffisamment heureuse pour beaucoup.

L’Europe est à la veille d’élections majeures qui risquent de rebattre les cartes de sa géographie partisane. Cinquante nuances de brun sont en train de voir le jour un peu partout avec la montée du populisme démagogique, du nationalisme identitaire, de la xénophobie et du repli sur soi. Il y a de fortes chances que le nouveau Parlement européen s’inspire de slogans développés ailleurs et proclame : Europe First...! qu’il se détourne de toute coopération internationale et renie les propositions d’intégration approfondie déjà faites par ses prédécesseurs.

Nommer « un négociateur en chef,
à temps plein, avec rang de ministre »

Même si la Tunisie n’a pas d’autre alternative crédible que de s’engager dans cet accord, cela ne dédouane en rien les deux parties, tunisienne et européenne, de s’engager dans une démarche plus solidaire et en rapport avec les multiples défis de l’heure.

L’Europe a l’obligation morale et politique de faire preuve de plus d’engagement et de générosité. Il y va de son propre intérêt. La Tunisie, de son côté, a l’obligation de cesser de tergiverser, d’engager un dialogue franc et massif avec toutes les parties prenantes. Elle devrait préparer et mettre sur la table son offre propre traduisant sa vision du devenir des relations tuniso-européennes. La première initiative que les pouvoirs publics devraient prendre est celle de nommer un négociateur en chef, à temps plein, avec rang de ministre et directement rattaché à la présidence de gouvernement. Ce serait là le premier signal de l’engagement effectif de la Tunisie dans la prise en charge responsable de ce dossier.

Les points forts d’une feuille de route
tunisienne de l’Aleca

Dans sa négociation avec l’Union européenne, la Tunisie devrait se concentrer sur quelques éléments forts, traduisant les exigences de sa société civile, de sa jeunesse, de ses femmes, de ses professionnels, de ses agriculteurs et de ses entrepreneurs.
Cela pourrait concerner :

- La levée de toutes les barrières non tarifaires non justifiées techniquement ou économiquement ;
- La libre circulation des professionnels et des étudiants ;
- L’accès au programme d’échange Erasmus pour l’ensemble des étudiants tunisiens ;
- La lutte concertée contre le pillage organisé des compétences tunisiennes et, a minima, une compensation financière juste pour couvrir les coûts du brain-drain ;
- La mise à niveau du secteur agricole ;
- Le bénéfice de programmes de jumelage pour la modernisation de l’administration et sa réforme ;
- L’accès aux fonds structurels pour l’aménagement du territoire ;
- La mutualisation des moyens en matière de protection civile et de sécurité extérieure.

De la nécessité de dépasser les limites
de l’offre européenne

La plupart de ces propositions effraient nombre de nos partenaires européens. Elles leur semblent utopiques sinon dangereuses pour leur sécurité. Et pourtant, les visas n’ont pas toujours existé et la sécurité et les flux migratoires étaient mieux maîtrisés sans visa, sans Schengen, sans Frontex.

La Commission européenne évacue la question en arguant du fait que la question relève des États membres. La libéralisation du secteur des services ne pourrait se faire de manière équilibrée que si les professionnels étaient exonérés de visa pour leur libre circulation. Aujourd’hui, la situation est dissymétrique, et cela ne permet pas à des professionnels tunisiens de se positionner sur des marchés de service tant que leur présence sur les lieux d’exécution de ces contrats reste aléatoire et hypothétique.

La libéralisation des échanges agricoles ne pourra se faire que dans la durée et à la suite d’une mise à niveau importante du secteur agricole tunisien et de ses intervenants en termes de vulgarisation, de formation et d’acclimatation aux normes européennes.

L’agriculture ne doit pas être uniquement appréhendée comme un secteur économique sous le seul angle de sa contribution au PIB. L’agriculture est multiforme en Tunisie. Elle recouvre des réalités diverses, allant de l’agriculture intensive assurant l’essentiel de la production nationale, à l’agriculture extensive pourvoyeuse d’activité et de revenus à une part importante de la population rurale. Au-delà de ces deux dimensions, l’agriculture contribue également à l’aménagement du territoire. Elle permet de fixer les populations sur leurs terres d’origine. Elle permet de préserver la diversité culturelle et le patrimoine immatériel.

« En aidant la Tunisie, l’Europe s’aiderait elle-même »

La convergence juridique et réglementaire n’a de chance d’aboutir que si elle était accompagnée d’une véritable mise à niveau de notre administration, au moins dans ses fonctions régaliennes de justice, de sécurité, de maintien de l’ordre et de respect des droits humains. La multiplication des opérations de jumelage pourrait accélérer le transfert et l’appropriation des savoir-faire.

La convergence normative pourrait aider l’économie tunisienne dans son insertion dans l’économie mondiale. Elle obligerait des pans entiers de l’industrie à se mettre au diapason des normes internationales et à mieux se préparer à la concurrence globale. Évidemment, cela ne sera pas du goût de bien des opérateurs, habitués à ronronner à l’ombre de protections douillettes et de situations de rentes et de privilèges.

Les nouvelles fractures géopolitiques font planer, sur l’ensemble de la région, une menace globale d’extrémisme, de violence radicale et d’obscurantisme. Le libre-échange n’est plus ni suffisant ni adapté. Il faut passer à une démarche globale et structurante. La Tunisie est le dernier espoir régional. L’Europe devra faire preuve de lucidité dans son accompagnement. En aidant la Tunisie, l’Europe s’aiderait elle-même. Elle se préserverait des risques de déstabilisation et d’insécurité à son flanc sud.

En conclusion : allons plus vite sur l’Aleca, faisons-le dans la transparence et dans la légitimité politique. Soyons demandeurs de plus de solidarité et d’appui pour que de tels accords soient au service des peuples et de leurs sociétés civiles, qu’ils favorisent l’inclusion et non l’exclusion et la marginalisation.

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*Retrouver la 1e partie de cette tribune libre :

Radhi MEDDEB, à propos de l’Aleca (1/2) :
« La marge de progression des exportations de la Tunisie vers l’Europe est immense ! »

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