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Présidentielle en GUINÉE / Me Dominique ATDJIAN : « Le Président Doumbouya incarne une forme de légitimité par les résultats »

3 janvier 2026
Présidentielle en GUINÉE / Me Dominique ATDJIAN : « Le Président Doumbouya incarne une forme de légitimité par les résultats »
Maître Dominique ATDDJIAN, Président du Conseil pour la Diplomatie de l’Union européenne, dans un bureau de vote guinéen lors de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025. Photo © DR
Expert observateur déployé dans le cadre des élections présidentielles du 28 décembre 2025 en République de Guinée, Maître Dominique Atdjian, Président du Conseil pour la Diplomatie de l’Union européenne, nous livre ici son analyse technique du processus électoral.

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Propos recueillis par Pierre Delyon pour AfricaPresse.Paris (APP)
@africa_presse

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APP – Voulez-vous rappeler ce qu’est le Conseil pour la Diplomatie de l’Union européenne et en quoi il se distingue d’une mission officielle d’observation de l’UE ou de l’Union africaine ?

Me Dominique ATDJIAN – Le Conseil pour la Diplomatie de l’Union européenne (CDE) est une ASBL de droit belge créée par décret royal le 21 octobre 2021 et dont j’ai l’honneur d’être le président.
Cette association indépendante œuvre au renforcement des relations diplomatiques et à la promotion des valeurs européennes et universelles de démocratie et de bonne gouvernance. Nous nous attachons à des Missions d’Observation Électorale (MOE) officielles de l’UE ou de l’Union africaine par notre format plus flexible.

Pour la Guinée, nous sommes intervenus en tant qu’observateurs experts invités. Alors qu’une MOE déploie une logistique lourde sur plusieurs mois, nous opérons en « diplomatie préventive » et en partenariat technique, avec une capacité de dialogue direct avec les acteurs institutionnels et la société civile.
Fort de plusieurs missions d’observation électorale en Asie, en Amérique Latine et en Europe, nous disposons également de capacités pour documenter, comparer les pratiques et nourrir un dialogue constructif. Nous avons pu bénéficier, dans le cadre de cette mission, des remontées de terrain de 200 observateurs déployés dans les zones à risque, grâce au projet de « Suivi, Analyse et Atténuation de la Violence Électorale » (E-MAM), soutenu financièrement par l’Union européenne et mis en œuvre par le WANEP-Guinée. Cela nous a permis d’avoir une vision précise et documentée de ce scrutin du 28 décembre dernier.

APP – Comment qualifieriez-vous le contexte politique de cette présidentielle, marqué par une transition née du coup d’État de 2021 et par un climat de forte méfiance de l’opposition ?

Me Dominique ATDJIAN – C’est une élection de « sortie de crise » paradoxale et il faut reconnaître la complexité du contexte. Cette élection clôture une transition de quatre ans, née effectivement d’un coup d’État en réponse à ce que beaucoup qualifient de « putsch constitutionnel » d’Alpha Condé.
Cependant, ce que nous avons observé sur le terrain nous permet d’affirmer que les autorités guinéennes ont su transformer cette transition en opportunité de refondation institutionnelle. Cela s’est traduit par une volonté collective et réelle de tourner la page. La campagne s’est déroulée dans un calme relatif, avec des messages généralement non haineux, ce qui a permis de préserver la cohésion sociale.

Certes, une partie de l’opposition a choisi le boycott, mais 124 partis politiques étaient autorisés à exercer, et neuf candidats ont pu concourir, dont une femme. Le scrutin s’est donc déroulé dans le calme absolu, sans aucun mort à déplorer, ce qui constitue une première historique pour la Guinée où les jours de vote étaient traditionnellement marqués par la violence. Cette maturité citoyenne mérite d’être saluée. C’est la véritable surprise de ce scrutin.

APP – La suppression de la CENI au profit d’une Direction générale des élections rattachée au ministère de l’Administration du Territoire est-elle, selon vous, compatible avec les standards internationaux d’indépendance des organes de gestion électorale ?

Me Dominique ATDJIAN – Les standards internationaux privilégient l’impartialité de la gestion électorale, quel que soit le modèle – commission indépendante ou administration territoriale. Le passage à la DGE, bien que critiqué par l’opposition pour son rattachement à l’exécutif, a démontré une efficacité technique indéniable lors de ce scrutin. Cette réforme institutionnelle répondait à une rationalisation technique et budgétaire du processus électoral.

La Direction Générale des Élections (DGE), dirigée par Madame Djénabou Touré Camara, une experte électorale reconnue, a démontré son professionnalisme. Nos observations notent que la logistique a été maîtrisée. L’essentiel réside dans les résultats concrets : 96 % des bureaux de vote observés par le WANEP ont ouvert en présence de 572 agents de sécurité, 99 % étaient accessibles aux personnes vulnérables et handicapées, 98 % étaient bien organisés.

Le dépouillement s’est déroulé en présence de tous les acteurs requis dans 81,50 % des bureaux observés. L’indépendance d’un organe de gestion électorale ne se mesure pas uniquement à sa structure, mais à sa capacité opérationnelle et à la transparence de ses résultats. Les résultats ont été annoncés 48 heures après la clôture comme promis, démontrant l’efficacité du système.

APP – Les conditions d’éligibilité – parrainages, caution, délais – ont éliminé une grande partie des prétendants, y compris les figures les plus structurées de l’opposition. À partir de quel seuil estimez-vous qu’un scrutin cesse d’être véritablement compétitif ?

Me Dominique ATDJIAN – Il est vrai que les critères stricts – parrainages, caution – ont réduit le nombre de candidats. L’arrêt de la Cour Suprême du 9 novembre 2025 a vidé les recours électoraux et a fixé le nombre de candidats à neuf. Cependant, avec neuf candidats en lice, dont des figures comme Abdoulaye Yéro Baldé ou Ibrahima Abé Sylla, l’offre politique n’était pas monolithique.

Un scrutin cesse d’être compétitif quand l’issue est verrouillée par l’absence totale d’alternative ou par la fraude massive. Ici, bien que le Président Doumbouya ait bénéficié d’une forte dynamique (86,72 % des voix), la compétition a eu lieu dans le cadre légal défini par la Cour Suprême. La compétitivité d’un scrutin ne se mesure pas uniquement au nombre de candidats, mais aussi à la liberté de choix des électeurs et au caractère apaisé du processus. Le score du général Doumbouya reflète davantage une adhésion populaire au bilan des réalisations de la transition qu’un manque de compétitivité.

APP – Quelles sont vos observations principales sur l’organisation matérielle du vote : ouverture des bureaux, présence du matériel, secret du vote, dépouillement… ?

Me Dominique ATDJIAN – Nos observations convergent avec celles du WANEP qui a déployé 200 observateurs dans 1 392 bureaux de vote : 96 % des bureaux ont ouvert en présence des agents de sécurité, 70 % ont ouvert effectivement à 7 h 00  ; 95 % disposaient du matériel de vote prévu en quantité suffisante  ; les procédures ont été respectées dans 97 % des bureaux observés, avec application stricte du Code électoral (interdiction des téléphones, absence d’insignes partisans)  ; les bureaux de vote ont été démultipliés pour faciliter le vote de proximité, réduisant considérablement les files d’attente.

APP – Avez-vous constaté des pressions sur les électeurs, les agents électoraux ou les observateurs nationaux, notamment dans les fiefs réputés sensibles ?

Me Dominique ATDJIAN – Non, et c’est un point fort. Bien que les forces de sécurité aient été très visibles – présentes dans 96 % des bureaux –, leur comportement a été apaisé. Dans les bureaux observés, elles n’ont pas influencé le vote. Quelques incidents mineurs ont été signalés (comme l’expulsion d’un électeur turbulent à Ratoma), mais rien qui n’ait entaché la sérénité globale du processus. C’est une avancée par rapport aux précédents scrutins guinéens.

APP – Les missions d’observation (UA, CEDEAO, organisations citoyennes) ont-elles formulé des préoccupations convergentes sur certains aspects du scrutin, ou leurs diagnostics diffèrent-ils fortement ?

Me Dominique ATDJIAN – Il y a une convergence nette sur le constat du calme et de la maîtrise technique. Les missions d’observation (ONASUR-E, CEDEAO, Union Européenne, Union Africaine, OIF, ONU, CNOSCG) ont toutes constaté que le scrutin s’était déroulé « dans le calme » et « sans incidents violents » sur la quasi-totalité du territoire, contrastant avec les craintes pré-électorales. Les diagnostics diffèrent peut-être sur l’analyse politique en amont (inclusivité), mais s’accordent sur la bonne tenue du vote. ​

APP – L’exclusion de leaders comme Cellou Dalein Diallo, le boycott de grands partis et la suspension de formations politiques affectent-ils, selon vous, la légitimité de cette élection, même si les opérations de vote se sont techniquement bien tenues ?

Me Dominique ATDJIAN – La légitimité d’un scrutin se construit sur deux piliers : la légalité et la participation. La légalité a été validée par les institutions. La participation et le calme du scrutin confèrent une légitimité de fait au vainqueur. L’absence de certains leaders est regrettable pour la vitalité démocratique, mais elle n’a pas empêché le peuple guinéen de s’exprimer massivement et pacifiquement.

Aussi, le fait que les élections soient entièrement financées sur le budget de l’État, sans aide extérieure, démontre la souveraineté guinéenne dans ce processus. ​​Il est à noter que les consignes de non-participation au vote ont été démenties par les résultats de participation dans les régions concernées.

APP – La transition met en avant un bilan économique et infrastructurel – routes, énergie, projet Simandou 2040, notation souveraine – jugé remarquable. Comment un observateur comme vous articule-t-il ces avancées ?

Me Dominique ATDJIAN – C’est tout l’enjeu de cette transition. Le Président Doumbouya incarne une forme de « légitimité par les résultats ». Les avancées infrastructurelles et le projet Simandou 2040 sont perçus par beaucoup d’électeurs comme des gages de stabilité et de développement, primant pour l’instant sur les débats purement politiciens.

En tant qu’observateur, je note que cette offre pragmatique a rencontré une adhésion populaire avec la victoire au premier tour. Cette élection marque indéniablement la fin de l’exceptionnalité de la transition militaire et l’entrée dans une phase constitutionnelle.

Cependant, avec la nouvelle Constitution et la victoire large du Général Doumbouya, la Guinée s’oriente vers un régime présidentiel fort, axé sur le développement économique, avec un narratif du « soldat bâtisseur » qui a séduit beaucoup de Guinéens. Le défi sera de s’assurer que ce présidentialisme reste démocratique et ne dérive pas vers un pouvoir sans contre-pouvoirs.

APP – Quelles recommandations formuleriez-vous aux autorités guinéennes, mais aussi aux partenaires européens et africains, pour renforcer la confiance dans les prochaines échéances électorales ?

Me Dominique ATDJIAN – Pour renforcer la confiance, je recommanderais aux autorités guinéennes de :

> Renforcer le dialogue inclusif pour réintégrer les acteurs politiques absents de ce scrutin dans les futures échéances (législatives/locales).

> Maintenir la digitalisation du processus pour garantir la transparence.

> Poursuivre l’éducation civique pour consolider cette maturité électorale.

> Consolider la confiance par des mécanismes de concertation réguliers entre DGE/MATD, partis, société civile et observateurs nationaux, avec publication proactive des données électorales (par bureau et par centre).

> Renforcer l’accès et la traçabilité : accréditation élargie des observateurs, accès mieux encadré des délégués, et standardisation de la publication/affichage des résultats locaux.

> Réduire les contentieux en amont : clarifier et stabiliser les règles d’éligibilité (parrainages, cautions, délais) suffisamment tôt, pour éviter l’impression d’un filtre à géométrie variable.

> Pour les partenaires européens et africains : investir davantage dans l’appui technique neutre (formation, transparence numérique, audit de procédures) et dans la diplomatie préventive, afin d’éviter que les transitions militaires deviennent des modèles de normalisation régionale.

APP – Enfin, en tant que juriste et diplomate, considérez-vous que le cas guinéen pourrait devenir un précédent pour d’autres transitions militaires en Afrique de l’Ouest, et comment l’Europe devrait-elle se préparer à ces scénarios ?

Me Dominique ATDJIAN – Le cas guinéen pourrait en effet inspirer une nouvelle doctrine en Afrique de l’Ouest : celle de transitions qui ne se contentent pas de « rendre le pouvoir aux civils » mais qui prétendent refonder l’État et l’économie avant d’organiser des élections.

L’Europe doit adopter une approche pragmatique et différenciée : reconnaître les avancées concrètes – infrastructures, stabilité, absence de violence électorale – tout en encourageant l’élargissement de l’espace civil et en restant exigeante sur les libertés fondamentales et l’État de droit.

Le financement par l’UE du projet régional E-MAM, qui a permis le déploiement de 200 observateurs du WANEP avec 89 femmes, démontre l’efficacité de nos partenariats. ​La réussite technique de ce scrutin nous invite à ne pas rompre le fil du dialogue.

L’Europe doit se préparer à accompagner des transitions longues où la reconstruction institutionnelle précède parfois la compétition électorale classique. Le critère ultime reste la paix sociale et l’amélioration concrète du quotidien des citoyens.

Cette présidentielle guinéenne, malgré ses imperfections, représente un jalon positif dans la stabilisation de la sous-région. La maturité démontrée par le peuple guinéen mérite d’être célébrée et accompagnée. ​François Mitterrand dénonçait le coup d’État permanent, souhaitons que le nouveau régime guinéen illustre le coup d’éclat permanent.

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Retrouvez ici tous les REPLAYS et ARTICLES
de notre XXe CONFÉRENCE DES AMBASSADEURS DE PARIS (CAP 20)

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