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Pr Abderrahmane Mebtoul : « Pour l’Algérie, la sortie de crise suppose une refonte de l’État, sur la base d’une gouvernance renouvelée »

5 mai 2020
Abderrahmane MEBTOUL, Professeur des Universités, économiste, expert international (Algérie). En arrière-plan, la fameuse baie d’Oran, sa ville. ©AM/AP.P et DR
Alors que le président algérien Abdelmadjid Tebboune vient d’exclure tout recours au FMI, l’effondrement actuel du prix du baril assèche la rente pétrolière du pays et projette une lumière crue sur les dysfonctionnements profonds et anciens d’un système économique bureaucratique et obsolète. Point d’étape sur une situation alarmante et pistes pour s’en sortir.

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Une contribution de Abderrahmane MEBTOUL
Professeur des Universités, économiste, expert international (Algérie)

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Selon la majorité des institutions internationales – la Banque mondiale, l’OCDE, le FMI et l’AIE –, le cours moyen du pétrole, dans une hypothèse optimiste d’une relance timide de la croissance mondiale au second semestre 2020, fluctuerait entre 30-35 dollars et moins de 30 dollars en cas de persistance de l’épidémie (taux de croissance à - 8 %) avec des ondes de choc négatives pour l’année 2021.

Le 4 mai 2020 à 13 h GMT, après l’annonce de l’application de l’accord de réduction de 9,7 millions de barils/jour décidée par les pays Opep (environ 40% seulement de la production commercialisée mondiale) et non Opep, le cours du pétrole a été coté en clôture à 26, 24 dollars le Brent, le Wit 19, 23 dollars, et le gaz naturel sur le marché libre entre 1,52 et 1,97 dollar le MBTU.

Le résultat est mitigé, du fait d’une décroissance de l’économie mondiale, d’un stockage sans précédent (États-Unis, Chine, Inde, Europe voir nos interviews le 23/04/2020 à France 24 et à American Herald Tribune) qui a un coût croissant, et d’une demande mondiale en baisse entre 40-50%, certaines estimations donnant plus de 30 millions de barils/jour d’excédent.

L’assèchement inéluctable
des réserves de change

Dans son rapport d’avril 2020, de suivi de la situation économique de l’Algérie, la Banque mondiale estime qu’à 30 dollars le baril de pétrole en 2020, les recettes ne dépasseront pas 21 milliards de dollars. Cela impactera les recettes d’exportation (- 51 %) avec un déficit commercial de 18,2 % du PIB et une détérioration du déficit du compte courant qui atteindrait le niveau record de 18,8 % du PIB en 2020, malgré les mesures prises pour limiter les importations.

Le risque, selon la banque mondiale, étant que les réserves seraient ramenées à 24,2 milliards de dollars, soit environ 6,1 mois d’importations à la fin de 2020, les réserves s’épuisant en 2021 et des engagements hors bilan étant imminents avec la dette qui pourrait augmenter à 56,2 % du PIB en 2020, puis à 67, 1% du PIB en 2021, pour atteindre 75,7% du PIB en 2022.

Quand l’exploitation du pétrole
n’est plus rentable…

Je pense que ce scénario catastrophe repose sur un rythme d’importation en 2020 équivalent à 2019 et sur un baril entre 20/25 dollars en moyenne annuelle. En moyenne annuelle, la baisse d’un dollar par baril fait perdre à l’Algérie de 450 à 600 millions de dollars. Dès lors, l’économie algérienne – dont 98% des recettes en devises proviennent des hydrocarbures et leurs dérivés – subit fortement cette crise.

De fait, à 66 dollars le baril en moyenne annuelle, les recettes brutes de Sonatrach ont été de 34 milliards de dollars, auxquels se sont ajoutés 2 milliards de dollars hors hydrocarbures, mais constituées à 70% de dérivés d’hydrocarbures. Selon la majorité des analyses internationaux, en considérant uniquement les recettes 2019 de Sonatrach, à 40 dollars le baril moyenne annuelle pour 2020, hypothèse la plus optimiste, le chiffre d’affaires de Sonatrach, serait de 20/21 milliards de dollars.

À 30 dollars le baril, hypothèse médiane, le chiffre d’affaire de Sonatrach serait de 15/16 milliards de dollars. Dans une hypothèse pessimiste, à 25 dollars, le chiffre d’affaires de Sonatrach serait autour de 12-13 milliards de dollars et à 20 dollars le chiffre d’affaires serait de 9-10 milliards de dollars, et dans ce cas plus de 70-80% des gisements – aux amortissements inachevés – ne seront plus rentables, tout comme au Nigeria, en Angola et les gisements de schistes américains.

Six impacts majeurs
sur la société algérienne

La baisse des recettes des hydrocarbures et l’ensemble de ces données ont un impact macroéconomique et macro-social dont je recense six impacts majeurs sur la société algérienne.

Premièrement : sur le niveau des réserves de change qui étaient de 194 milliards de dollars à la fin de 2013 et qui risquent d’être inférieures à 45 milliards de dollars à la fin 2020, les données du gouvernement pour la loi de finances complémentaire, de 44 milliards de dollars fin 2020, me semblant être des plus réalistes sous réserve que le cours du baril soit supérieur à 30/35 dollars et que les importations de biens et services ne dépassent pas 35 milliards de dollars, considérant qu’il existe une limite incompressible si l’on veut éviter la paralysie de tout l’appareil de production.

Avec un baril entre 20 à 25 dollarsl, et un cours du gaz inférieur à 2 dollars sur le marché libre et une importation de biens et services supérieure à 40 milliards de dollars, l’on se rapprocherait des données de la Banque mondiale.

Deuxièmement : sur le niveau de la balance des paiements, document de référence plus signifiant que la balance commerciale, incluant les sorties de devises des services avec un accroissement du déficit budgétaire que l’on peut combler artificiellement par une dépréciation du dinar en référence au dollar et à l’euro (recettes gonflées en dinars pour la fiscalité pétrolière) tandis que le renchérissement des importations de biens serait au final supporté par les consommateurs.

Troisièmement : sur la valeur du dinar, corrélée à 70 % aux réserves de change via les hydrocarbures, voilant l’importance réelle du déficit budgétaire. Avec des réserves de change de 10-20 milliards de dollars, le cours officiel du dinar algérien dépasserait 200 dinars/1 euro, en cas d’une non-dynamisation des sections hors-rente, la valeur d’une monnaie reposant avant tout sur la production et la productivité.

Quatrièmement : nous aurons un impact sur le rythme de la dépense publique qui détermine fondamentalement le taux de croissance, avec les effets indirects à 80 % important 70 % des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées, dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15 %. Environ 83 % de la superficie économique est constituée de petits services et commerces, tandis que le secteur industriel pèse moins de 6 % du PIB.

Cinquièmement : sur le niveau d’inflation qui est actuellement compressé par les subventions, la cohésion sociale étant assurée par les transferts sociaux, mais intenable dans la durée sans le retour à la croissance.

Sixièmement : l’impact sur le niveau de création d’emplois pouvant conduire à d’importantes tensions sociales, voire politiques car jusqu’à présent ont été privilégiés non pas les emplois productifs mais les emplois rente, avec la pléthore dans les administrations, les sureffectifs dans les entreprises publiques et les emplois temporaires en partie improductifs comme… faire et refaire des trottoirs.

Le taux d’emploi étant fonction du taux de croissance et des structures de productivité, il faut s’attendre à un accroissement du taux de chômage – à plus de 15 % en 2021 selon le FMI –, en tenant compte que pour les plus de 12 millions de population active (avril 2020), plus de 40 % de l’emploi relève de la sphère informelle, souvent sans protection sociale. Pour contenir le chômage additionnel, il faudrait créer plus de 300 000 emplois par an ; pour le réduire dzn son ensemble, cela nécessite au moins cinq années avec un taux de croissance de 8-9 %.

Les raisons de la faiblesse
de l’appareil productif algérien

La crise mondiale actuelle n’est pas la seule explication de la léthargie de l’appareil productif algérien : 07 % de croissance du PIB en 2019, selon le FMI, 0,8 % selon le gouvernement, avec une prévision négative moins de 5% pour 2020, selon le FMI.

Dans son dernier rapport, la Banque mondiale fait état de prévisions qui tablent sur une contraction de 3 % du PIB en 2020, conséquence de la chute des investissements publics, qui représentent 44 % de la totalité des investissements en Algérie, tandis que les efforts visant à stimuler l’investissement privé, comme l’abrogation de la règle 51/49 pour les secteurs non stratégiques, sont entravés par des incertitudes nationales et mondiales.

De ce fait, le taux de chômage devrait s’accroître en raison de la cessation d’activité de plusieurs entreprises, notamment dans le secteur du BTPH et la rupture des approvisionnements en provenance de Chine et d’Europe en raison de l’épidémie de Covid-19, qui représentent plus de 80 % des importations algériennes, pourrait entraîner une hausse des prix des importations, notamment dans le domaine céréalier, dont l’Algérie est un grand importateur au niveau mondial.

Concernant l’intégration de la sphère informelle au sein de la sphère réelle, (23 % de la masse monétaire en circulation selon le rapport 2019 de la banque d’Algérie), plus de 40/50% de l’emploi hors hydrocarbures, connaissant bien ce dossier complexe, ayant eu à diriger des travaux sur ce sujet pour l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI-Paris), il convient d’abord de distinguer la partie dinars de la partie devises étrangères.

L’expérience des mesures passées, toutes de véritables échecs, selon l’avis de la majorité des experts financiers, nous a enseigné qu’elles ont essentiellement profité à certains oligarques rentiers ayant joué sur la distorsion des taux d’intérêt faible des banques face à celui du Trésor, plus élevé, et en puisant non dans leurs fonds mais dans celui des banques publiques, lesquelles n’ont pas réussi à intégrer l’argent de la sphère informelle. Or, en période de crise – c’est une loi universelle, applicable à tous les pays – cette sphère s’étend et son intégration dépend fondamentalement du retour à la confiance et d’une nouvelle régulation d’ensemble, tant de la société que de la politique socio-économique.

En résumé, en cas de persistance d’un cours du baril inférieur à 30 dollars, dû essentiellement à la décroissance de l’économie mondiale, une nouvelle baisse de commercialisation de 20 millions de barils – laquelle permettrait d’équilibrer le cours du pétrole au-dessus de 30 dollars – aurait comme impact pour l’Algérie une baisse de 400 000 barils jour, soit en moyenne annuelle un manque à gagner d’au moins 8 milliards de dollars.

D’où l’importance de prévoir tous les scénarios, car les raisons de la faiblesse de l’appareil productif algérien sont essentiellement dues au manque de vision stratégique, de visibilité dans la démarche de la politique économique, traduite par de mauvais choix dans l’allocation des ressources.
Pour preuve, entre 2000 et la fin de 2018, les entrée de devises ont été de plus de 1 000 milliards de dollars, une importation de 935 milliards de dollars de biens et services, et cela n’a généré qu’un taux de croissance dérisoire, autour de 2-3 % : mauvaise gestion, corruption, ou les deux à la fois.

Nous avons également à pâtir de l’instabilité juridique perpétuelle, couplée au système bureaucratique local et central sclérosant qui freine les énergies créatrices ; de l’inadaptation des différentes structures du ministère des Finances (banques, domaine, fiscalité, douane), lieu de distribution de la rente et enjeu énorme du pouvoir et du système socio-éducatif, sans oublier l’épineux problème du foncier.

En résumé l’Algérie a les potentialités de sortie de crise, sous réserve de changer sa trajectoire économique pour une véritable transition économique et énergétique, dans le cadre des valeurs internationales. Cela suppose une refonte de l’Etat sur la base d’une gouvernance renouvelée avec le primat du savoir sur les relations de clientèle.

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DU MÊME AUTEUR :

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