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L’Afrique, le Maghreb et les flux migratoires

Pr Abderrahmane Mebtoul (Algérie) : « Les dirigeants africains doivent avoir une autre vision de la politique de l’immigration » (2/2)

28 juin 2018
Dr Abderrahmane Mebtoul, Professeur des Universités, expert international. © DR
Après avoir passé en revue les causes réelles et complexes qui provoquent les migrations des populations africaines et mis en garde contre les conséquences pernicieuses du chômage et la crise morale que traverse la société africaine, le Professeur Mebtoul appelle les pays du Maghreb à coordonner leurs actions avec l’Europe, les pays riverains et les dirigeants africains pour accueillir, contrôler, voire garder, une immigration africaine qui de plus en plus s’installe en Afrique du Nord, sans traverser la Méditerranée. Car, explique-t-il, « les efforts contre les flux migratoires doivent être mutualisés, les pays du Maghreb ne pouvant supporter à eux seuls ce poids financier ». [Volet 2/2]

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Une contribution du Dr Abderrahmane MEBTOUL,
Professeur des Universités, expert international

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2.- L’Afrique, le Maghreb et les flux migratoires

Nous sommes à l’ère de la mondialisation où les flux migratoires sont une réalité concrète. Les migrations se sont globalisées, avec les mêmes causes : urbanisation et métropolisation du monde, pression démographique, chômage, information, et transnationalisation des réseaux migratoires. Les catégories de migrants et de pays sont devenues plus complexes, la mondialisation des migrations s’accompagnant d’une régionalisation des flux migratoires.
A l’échelle mondiale, les migrations s’organisent géographiquement où des complémentarités se construisent entre zones de départ et d’accueil. Celles-ci correspondent à des proximités géographiques, à des liens historiques, linguistiques et culturels, à des réseaux transnationaux construits par les migrants et des passeurs (forme d’esclavage) qui forment un espace formel ou informel de circulation, accompagné ou non de facilités institutionnelles de passage.

L’immigration d’Afrique a dépassé les arrivées syriennes, afghanes et irakiennes

Les migrations ont plus que triplé depuis le milieu des années 1970 : 77 millions en 1975, 120 millions en 1999, 150 millions au début des années 2000, près de 300 millions en 2017. En 2016, l’immigration de ce continent Afrique de 1,2 milliard d’habitants et qui en abritera 2,5 milliards en 2050 - soit un quart de la population mondiale - a dépassé les arrivées syriennes, afghanes et irakiennes en Europe. Selon une communication de Frontex, citée par le quotidien Le Monde du 6 janvier 2017, l’agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, 93 % de ceux qui ont débarqué en Italie venaient de ce continent. L’agence chargée des frontières extérieures de l’Europe estime même que « cette évolution reflète la pression migratoire croissante du continent africain, et plus particulièrement de l’Afrique occidentale, responsable de la majeure partie de la croissance des arrivées par cette route en 2016  ».

Le réchauffement climatique accentuera cet exode

L’immigration africaine est mixte, composée de réfugiés éligibles au droit d’asile (Erythréens, Soudanais, Ethiopiens), mais aussi de migrants économiques, notamment originaires de l’Afrique de l’Ouest. Principale communauté arrivé en Italie, les Nigérians ont constitué 21 % des entrants, suivis par les Erythréens (11,7 %), les Guinéens (7,2 %) et les Ivoiriens (6,7 %). Cela traduit les facteurs de la mobilité pour différentes raisons : écarts entre les niveaux de développement humain, crises politiques et environnementales productrices de réfugiés et de déplacés, baisse du coût des transports, généralisation de la délivrance des passeports, rôle des médias, prise de conscience que l’on peut changer le cours de sa vie par la migration internationale. Le réchauffement climatique, dont la responsabilité en incombe aux pays riches et certains pays émergents, qui frappera de plein fouet l’Afrique 2025/2030/2040 accentuera cet exode.

Suicide collectif

Ces différents facteurs accentuent la bipolarisation entre trois mondes, les pays riches, les pays émergents, et les pays pauvres poussant ces derniers à l’exode et comme on le constate journellement au suicide collectif (des milliers de morts en mer). Aussi, dirigeants du Nord et du Sud en sont en grande partie responsable.
Bon nombre s’installent dans les pays limitrophes, dans les pays du Maghreb
Face à cette situation, les dirigeants africains doivent avoir une autre vision de la politique de l’immigration. L’accord entre l’UE et la Turquie, signé en mars 2016 et par lequel Ankara s’engage, moyennant finances, à contrôler l’émigration vers l’Europe, est une explication à ce que bon nombre d’Africains décident de s’installer définitivement dans les pays limitrophes, dans les pays du Maghreb, dont l’Algérie et le Maroc. Aujourd’hui, les Africains du sud du Sahara représentent à peine 10 % des migrants de la planète, et la plupart de ces « déplacés » sont juste passés dans un pays voisin du leur. Selon l’OIM, en 2015, je cite le rapport : «  Sur les 32 millions qui ont pris la route, la moitié d’entre eux ont posé leur sac sur leur continent ».

Le Maghreb a besoin d’une émigration choisie

Situation nouvelle, ces migrants africains qui ne pas venus de leur plein gré mais ont fui la misère, et la guerre, ne sont plus de passage mais s’installent définitivement au niveau des régions du Maghreb régis par des accords internationaux. Cette situation nouvelle appelle donc des solutions nouvelles, loin d’une vision xénophobe, raciste, comportements étrangers à la nature de la population algérienne. Il s‘agit d’adapter la législation. Mais surtout pour les pays du Maghreb de coordonner les actions avec l’Europe, avec les pays riverains, les dirigeants africains concernés, pour le rapatriement, sans dévaloriser la personne humaine et d’établir pour certains des cartes de séjour transitoire pour une émigration choisie dont a besoin le Maghreb dans l’agriculture, le tourisme, le BTPH, etc., pour éviter l’assistance dévalorisante.
La position de tous les pays du Maghreb a été une position constante vis-à-vis de l’Afrique, son espace économique naturel. C’est un procès d’intention de vouloir, comme on le constate actuellement à travers la majorité des médias internationaux de la dénaturer car les efforts contre les flux migratoires doivent être mutualisés, les pays du Maghreb ne pouvant supporter à eux seuls le poids financier.

Grand enjeu géostratégique

En conclusion, paradoxe : l’Afrique est un continent riche à fortes potentialités mais côtoyant une misère croissante. Cependant, évitons la sinistrose, malgré des conflits, nous enregistrons récemment une prise de conscience des citoyens africains et de certains dirigeants de l’urgence d’une nouvelle gouvernance et l’urgence de la valorisation de l’économie de la connaissance. Pourtant, l’Afrique est un grand enjeu géostratégique. Les différentes rencontres avec les grands pays sur l’avenir de l’Afrique montrent surtout la rivalité du couple Etats-Unis/Europe – Chine pour le contrôle économique de ce continent vital.
L’erreur fatale serait d’opposer en ce XXIe siècle les Etats-Unis et l’Europe qui ont le même objectif stratégique, bien qu’existent certaines rivalités tactiques de court terme, la stratégie des firmes transnationales tendant à atténuer les divergences et uniformiser les relations internationales.

Dépasser les visions étroites

Ainsi, l’Afrique, pour peu que les dirigeants dépassent leurs visions étroites d’une autre époque, a toutes les potentialités pour devenir un grand continent avec une influence économique dans la mesure où, en ce XXIe siècle l’ère, des micro-États est révolue et que la puissance militaire est déterminée par la puissance économique. Pour cela, des stratégies d’adaptation au nouveau monde sont nécessaires pour l’Afrique, étant multiples, nationales, régionales ou globales, mettant en compétition/confrontation des acteurs de dimensions et de puissances différentes et inégales.
Face aux bouleversements géostratégiques, l’Afrique est appelée à se déterminer par rapport à des questions cruciales et de relever des défis dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils dépassent en importance et en ampleur les défis qu’elle a eus à relever jusqu’à présent. Mais avant tout, l’Afrique sera ce que les Africains voudront qu’elle soit. L’Afrique, enjeu du XXIe siècle, continent à fortes potentialités doit impérativement aller vers des sous intégrations régionales et revoir sa gouvernance.

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Le premier volet de cette analyse du Pr Abderrahmane Mebtoul a été publié le 26 juin 2018 :« Il faut poser les véritables problèmes sur les flux migratoires venant d’Afrique » (1/2)

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Du même auteur :
Pr Abderrahmane Mebtoul (Algérie) : « Pour un dialogue de tolérance entre le monde musulman et l’Occident » (21 mars 2018)

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