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Pierre-Yves Pouliquen, directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde de SUEZ : « Le traitement des déchets est l’une des urgences de l’Afrique » (1/3)

25 juin 2018
Pierre-Yves Pouliquen, directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde de SUEZ © Kasia Kozinski, Myphotoagency
L’électricité, l’eau, la santé, l’éducation, l’emploi… dans l’énoncé des urgences africaines, le traitement des déchets est rarement évoqué. C’est pourtant un aspect vital, et encore trop négligé, du développement accéléré des mégalopoles africaines. Vital pour la santé des populations urbaines, mais aussi pour la lutte contre le réchauffement climatique. Explications, par cet entretien avec Pierre-Yves Pouliquen, directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde de SUEZ. [Volet 1/3]

Propos recueillis par Alfred Mignot, AfricaPresse. Paris

Lors d’une récente conférence à HEC, vous avez déclaré qu’il fallait réinventer les modèles de traitement des déchets, particulièrement en Afrique. Mais pour quelles raisons ?

Pierre-Yves Pouliquen - Oui, il faut réinventer les modèles, et pour plusieurs raisons. D’abord, les infrastructures de traitement des déchets telles que nous les construisons en Europe – le cœur de métier historique de SUEZ – sont trop onéreuses pour les revenus des villes d’Afrique.

En Afrique, la problématique est encore plus prégnante : leur volume croît énormément avec l’urbanisation accélérée et les décharges sauvages, autrefois à l’extérieur des villes, se retrouvent aujourd’hui enserrées dans le tissu urbain.

Naguère encore tolérées car on ne les voyait pas, ces décharges sont devenues inacceptables. Les classes moyennes ont construit des immeubles autour de ces sites qui représentent une nuisance majeure. La décomposition des déchets entraîne des nuisances olfactives, des risques sanitaires mais aussi des feux, liés à la transformation des déchets organiques en méthane – sans parler d’éboulements éventuels comme celui qui s’est produit à Addis Abeba, en mars 2017, et qui a provoqué plus d’une centaine de morts.

L’urbanisation accélérée et la nouvelle exigence sociétale d’un environnement sain sont les deux paramètres qui imposent le changement. En outre, la typologie des déchets en Afrique n’est pas la même qu’en Europe : les déchets africains présentent une grosse part de composants organiques, tandis qu’en Europe cette part est relativement faible grâce au tri en amont et aux habitudes de consommation. Ainsi en Afrique, on ne peut pas miser sur la valorisation directe énergétique des déchets, car l’organique a un faible potentiel calorifique.

Au niveau technique, nous avons aussi à réinventer un certain nombre de méthodes de tri. À défaut de pré-tri réalisé lors de la collecte amont, c’est avec des technologies installées sur le site de traitement des déchets qu’il faut le réaliser. Ainsi, il est nécessaire de repenser la chaîne en se focalisant sur l’allocation optimale des ressources modestes pouvant être consacrées par les villes africaines au traitement des déchets, redéfinir les types d’outils et les possibles valorisations.

Vous avez aussi affirmé que les décharges africaines sont des « bombes environnementales »…

Pierre-Yves Pouliquen - Absolument ! Prenons l’exemple de Meknès, au Maroc, où nous avons réhabilité, à partir de 2014, la décharge sauvage en un centre d’enfouissement et de valorisation que nous exploitons aujourd’hui. Avant, le site représentait un réel point noir : 25 hectares d’une décharge sauvage qui brûlait et engendrait des effluves insalubres à proximité d’une ville de 900 000 habitants.
Ce type de situation est banal en Afrique, on y trouve nombre de décharges sauvages jalonnées de flammes de méthane… Or le méthane est un gaz à effet de serre (GES) 28 fois plus puissant que le CO2 !

Ainsi, les décharges sauvages sont des bombes environnementales car les déchets représentent environ 5 % des émissions de GES, concentrées sur les pays émergents dont les émissions atteindront 8 % à 10 % en 2025.
Aujourd’hui, nous savons aussi que de ne pas traiter les déchets dans les pays émergents, en particulier en Afrique, peut générer de 5 % à 10 % des émissions de CO2 d’un pays. C’est significatif.

SUEZ a beaucoup travaillé sur cette question et nous constatons que moins de 1 % des financements internationaux consacrés à la lutte contre le changement climatique sont orientés vers le traitement des déchets. Or, les études montrent que la réhabilitation de décharges en centres d’enfouissement et de valorisation (CEV) des déchets représente une solution abordable et facilement réalisable. Déployable en dix-huit mois et à un coût inférieur à 15 euros par tonne de CO2 évitée, le CEV est l’offre la moins chère par rapport aux énergies renouvelables et autres axes d’amélioration.

Alors, qu’avez-vous fait pour réhabiliter la décharge sauvage de Meknès ?


Pierre-Yves Pouliquen - À Meknès, nous avons fermé l’ancien site, après avoir réalisé le captage du biogaz et du lixiviat, le fameux jus de décharge. Nous avons pris en charge l’aménagement et l’équipement du site, qui s’étend désormais sur 56 hectares. Cette réhabilitation représente un investissement de quelque 20 millions d’euros pour SUEZ et 5 millions d’euros pour les autorités marocaines.

Nous avons donc construit un centre d’enfouissement et de valorisation aux standards européens. Nous avons construit une station d’épuration équipée de la technologie de Bioréacteur à Membranes (BRM).
C’est un ouvrage compact intégrant à la fois un traitement biologique par boues activées et une clarification par membranes d’ultrafiltration. Celle-ci permet de traiter les jus de lixiviat particulièrement difficiles à opérer, car la pollution est très concentrée. Cela nécessite des outils techniques qui ont un coût conséquent de CAPEX [dépenses d’investissement, ndlr] et d’OPEX [dépenses d’exploitation, ndlr]. Nous avons mis en place cette innovation à Meknès. Avant, chaque tonne de déchets produisait près de 200 litres de ce liquide nauséabond qui s’infiltrait dans la terre et polluait les deux oueds alimentant la vallée.
Par ailleurs, nous captons le biogaz que nous valorisons en énergie pour alimenter l’usine de traitement des lixiviats, en une boucle fermée.

Vous parlez technique, mais à Meknès, vous avez dû assumer un important volet social, celui des chiffonniers qui vivaient de la décharge…

Pierre-Yves Pouliquen - Oui, nous nous sommes interrogés sur la manière d’intégrer au projet de réhabilitation les 150 à 200 chiffonniers qui étaient actifs sur la décharge. Si nous fermions le site, ces personnes perdaient leur source de revenus… La bonne idée est venue de nos équipes locales qui ont proposé de créer une coopérative afin de maintenir, formaliser et légaliser l’activité de ces trieurs informels, pérenniser leurs revenus tout en améliorant leurs conditions de travail et de sécurité. Il s’agit d’un projet sociétal assez emblématique, qui nous a amenés à travailler étroitement avec les populations locales, et dont nous sommes fiers.

Forts de l’expérience que nous avions dans l’eau – le programme Eau pour Tous dans les bidonvilles et autres lieux de précarité – nous savions comment travailler en collaboration avec ces populations mais aussi avec des ONG qui ont permis d’assurer l’intermédiation et nous aider ensuite à créer une coopérative.

Grâce au soutien de SUEZ, les chiffonniers de l’ancienne décharge sauvage de Meknès ont pu créer leur propre coopérative. © Yellowlab

Nous sommes fiers de cette coopérative de chiffonniers de Meknès, car nous avons relevé des personnes qui ne disposaient jusqu’à présent d’aucun statut. Aujourd’hui, les chiffonniers bénéficient d’une installation en dur avec un centre de tri et ils se présentent comme le président ou le trésorier de la coopérative, ils échangent avec le maire, les employés de SUEZ, les journalistes. Nous leur avons donné des conditions de travail plus décentes et une dignité, un statut.

Qui finance la station d’épuration de Meknès ?

Pierre-Yves Pouliquen -
Nous sommes dans une configuration de partenariat public-privé (PPP) : nous avons assuré l’investissement avec un financement bancaire marocain – c’est une particularité du Royaume, qui est avec l’Afrique du sud le seul pays africain où l’on arrive à trouver du financement local. Cet investissement, comme je le disais, était destiné à la réalisation du nouveau site ; le gouvernement marocain a financé avec la ville la réhabilitation de l’ancienne décharge. L’investissement réalisé par SUEZ est rentabilisé sur vingt ans et est basé sur le prix à la tonne de déchets traitée.

Cette question du traitement des déchets vous semble-t-elle suffisamment prise en compte par les institutions et gouvernements ?

Pierre-Yves Pouliquen
 - L’exemple du Maroc est intéressant : les autorités ont pris l’engagement de valoriser au minimum 25 % des déchets du pays sur un horizon de dix à quinze ans. C’est un engagement pris avec la Banque mondiale et le FMI en contrepartie d’un prêt ; ils ont donc lancé un plan d’action pour mettre aux normes des sites, fermer leurs décharges sauvages et lancer de nouveaux appels d’offres avec de la valorisation associée.

Ce volontarisme marocain reste encore rare, mais le traitement des déchets est un sujet dont on commence à parler. On observe une prise de conscience des autorités qui considèrent désormais ce sujet comme un véritable enjeu sociétal. SUEZ porte ce plaidoyer depuis trois à quatre ans et cela afin de faire avancer la compréhension des défis à relever, notamment auprès de quelques acteurs institutionnels, comme la Banque mondiale et l’AFD.

Le discours global est en place, maintenant il va falloir le compléter par de la pédagogie et une volonté politique au niveau local. Cela viendra, car on ne peut pas continuer à investir dans la transformation des villes, dans la logistique ferroviaire ou portuaire sans s’occuper de la question de la collecte et du traitement des déchets, en laissant perdurer des décharges qui sont des cloaques monumentaux. C’est un problème sanitaire, et même d’attractivité économique. Ce méthane qui brûle sur les décharges est une catastrophe pour les riverains, pour la ville, et même pour la planète.

Évoquons maintenant la problématique de l’eau en Afrique. Quelle est votre perception ?

Pierre-Yves Pouliquen - La population de l’Afrique va doubler en une génération. Déjà on voit s’accélérer la croissance de l’urbanisation, avec des mégapoles de plus en plus gigantesques… c’est dire combien les besoins en termes de capacité d’eau potable et d’assainissement vont s’accroître considérablement. Dans le même temps, les changements climatiques entraînent des contraintes sur la ressource en eau.

En voici un exemple : depuis quelques mois, les médias ont beaucoup parlé des difficultés d’approvisionnement en eau du Cap, en Afrique du Sud. En raison de la sécheresse, les nappes phréatiques et barrages sont au plus bas, et selon les estimations, la ville manquera d’eau à partir du mois d’août prochain. L’eau mise à disposition de la population sera donc rationnée. Cette situation se reproduira de plus en plus souvent, et dans plusieurs pays.
Il faut savoir que 70 % de la ressource en eau disponible est destinée à l’agriculture, 20 % environ à l’industrie et 10 % à la consommation des villes et des citoyens. Avec la pénurie qui s’accroît, on voit apparaître des conflits d’usage forts pour l’accès à l’eau, et des arbitrages tendus devront intervenir entre ces différents usages. Ce sera une question éminemment politique que les gouvernements auront à affronter.

Mais tous les pays d’Afrique ne sont pas en manque d’eau…

Pierre-Yves Pouliquen - Nous sommes face à deux problématiques différentes : le travail sur l’accès à l’eau quand celle-ci est rare et complexe à amener jusqu’à l’usager final ; le travail sur sa mise à disposition quand la ressource existe. Ce n’est pas parce que vous disposez de ressources en eau, par exemple en Afrique équatoriale, que celle-ci est de qualité et sa disponibilité permanente pour le citoyen.
Si vous n’avez pas réalisé les travaux nécessaires sur l’infrastructure, la distribution de l’eau, les pertes le long du réseau, l’eau n’arrive pas jusqu’aux citoyens de manière régulière. Et cela peut créer de fortes tensions politiques.

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EN SAVOIR PLUS

- Sur la décharge de Meknès :
https://www.usinenouvelle.com/article/pour-suez-la-decharge-de-meknes-au-maroc-une-vitrine-pour-l-afrique.N454727

Sur l’impact sur le climat du non-traitement des déchets dans les pays émergents :

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LES TROIS ARTICLES DE L’Entrevue :

- Pierre-Yves Pouliquen, directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde de SUEZ : « Le traitement des déchets est l’une des urgences de l’Afrique » (1/3)

- Pierre-Yves Pouliquen, DG Afrique Moyen-Orient Inde de SUEZ : « L’Afrique nous oblige à réinventer nos modèles d’action et d’inclusion » (2/3)

- Pierre-Yves Pouliquen, DG Afrique Moyen-Orient Inde de SUEZ
« Nous travaillons en Afrique avec la même exigence
technique et humaine qu’en France » (3/3, sera publié vendredi 29 juin)

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