Retrouvez AfricaPresse.paris sur :
RSS

Outils

Pierre-Yves Pouliquen, DG Afrique, Moyen Orient et Inde de SUEZ : « L’Afrique nous oblige à réinventer nos modèles d’action et d’inclusion » (2/3)


27 juin 2018
La grande mosquée de Casablanca (Maroc),où SUEZ est présente avec sa filiale Lydec, au travers d’une concession de distribution d’eau et d’électricité. © William Daniels
Dans le premier volet de ce triptyque, nous avons évoqué la question cruciale du traitement des déchets en Afrique, au travers de l’exemple du centre d’élimination et de valorisation des déchets « vitrine » du groupe SUEZ à Meknès, au Maroc. Cette deuxième partie met en exergue le facteur humain de l’engagement de SUEZ dans le contexte local, ainsi que la prise de conscience encore faible de l’urgence d’agir, côté personnel politique. Entretien exclusif. [Volet 2/3]


Propos recueillis par Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris

L’Afrique est-elle importante pour le groupe SUEZ ?

Pierre-Yves Pouliquen
 - Nous sommes présents en Afrique depuis les années 1950, avec des travaux de construction et d’exploitation d’usines d’eaux potable et usées, activité historique de notre filiale Degrémont, aujourd’hui SUEZ.

Au Maroc, nous œuvrons depuis vingt ans avec notre filiale Lydec, au travers d’une concession de distribution d’eau et d’électricité à Casablanca, et plus récemment avec le traitement de déchets, à Meknès.
En Algérie, nous opérons depuis plus de dix ans pour apporter l’eau 24h/24 et 7j/7 en appui de la régie de la ville d’Alger, la SEAAL [Société des eaux et de l’assainissement d’Alger, ndlr], avec laquelle nous intervenons dans le cadre d’un contrat de management.

Nous sommes aujourd’hui actifs dans plusieurs autres pays africains avec la construction d’usines d’eau, comme en Ouganda, au Kenya, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Sénégal où nous venons de gagner un appel d’offes… Notre enjeu, c’est d’avoir des marchés un peu différents afin de devenir « domestiques », donc présents dans la durée dans certains pays-clés, et développer des talents locaux, comme nous le faisons déjà au Maroc, en Algérie et en Égypte. Notre challenge, c’est d’élargir notre empreinte locale et nous enraciner dans la durée. Donc oui, l’Afrique nous intéresse !

Quelle part de votre chiffre d’affaires l’Afrique représente-t-elle ?

Pierre-Yves Pouliquen - Aujourd’hui, le Groupe SUEZ réalise entre 7 % et 8 % de son chiffre d’affaires en Afrique. De manière inégalement répartie, d’ailleurs, puisque l’essentiel de notre activité se situe au Maroc… mais ce pays nous sert de laboratoire pour poursuivre notre développement sur le Continent, nous y menons des expériences pilotes sur un certain nombre de sujets, en particulier sur le traitement des déchets, à Meknès.

Dans le domaine de l’eau, nous exploitons notamment la station d’épuration des eaux urbaines usées du Caire et celle d’Alexandrie-Est (Égypte), que nous avons construite en 2008, et pour laquelle nous travaillons à un projet d’extension, avec l’AFD [l’Agence française de développement].


Vous êtes une entreprise d’ingénieurs, mais vous revendiquez beaucoup votre implication avec l’environnement humain de vos sites. Qu’est-ce à dire, exactement ?

Pierre-Yves Pouliquen - Le cœur de métier de SUEZ est de construire des infrastructures de gestion de l’eau et des déchets, et de les exploiter. Nous demandons à nos équipes, une fois que l’on a adapté nos techniques au territoire, d’intégrer les parties prenantes à la gestion des sites.

Cette volonté est dans la culture de SUEZ depuis des décennies. En Afrique comme en France, notre métier est tourné vers le bien commun : quel que soit le lieu où se situent nos activités, nous sommes en relation avec les villes, avec les citoyens, nous cherchons à nous impliquer dans la dynamique sociétale. C’est l’une des caractéristiques de notre Groupe.

Aujourd’hui en Afrique, de nombreuses personnes n’ont pas accès à l’eau potable tous les jours, ni aux services d’assainissement, mais ils disposent d’un téléphone mobile. C’est d’ailleurs tout le choc de l’Afrique et cette particularité inédite va ouvrir des champs de réflexion, d’innovation.

La riche expérience que vous capitalisez à Meknès représente-t-elle un tremplin pour rayonner vers de nouveaux marchés en Afrique, avec la constitution de binômes franco-marocains ?

Pierre-Yves Pouliquen - Nous avons en effet des experts marocains, au sein de notre filiale Lydec et de SUEZ Recyclage et Valorisation Maroc, et ils nous aident à aller vers de nouveaux marchés. Par exemple, pour le contrat d’assistance technique que nous avions conclu à Djeddah, nous avons bénéficié de l’expertise de nos collègues marocains, absolument ravis de travailler en Arabie Saoudite.

Pour autant, nous n’avons pas un système formalisé de binômes. Nous avançons au cas par cas, car nous n’avons pas aujourd’hui en Afrique subsaharienne énormément de marchés dans la gestion des déchets.

D’ailleurs, à part le cas de la Banque mondiale qui va publier un appel d’offres à la fin de l’année, les opportunités dans la réhabilitation de décharges restent malheureusement très limitées. Mais cela viendra, j’en suis persuadé, car de toute façon il n’y a pas d’alternative, il va falloir consacrer des ressources locales et/ou internationales à la résorption de ces points noirs qui sont une menace réelle pour la santé des populations et des bombes environnementales.

Captage de biogas sur le site réhabilité de l’ancienne décharge sauvage de Meknès. © William Daniels

Recherchez-vous le plus souvent possible, sinon systématiquement, des coopérations avec des start-up en Afrique ?

Pierre-Yves Pouliquen - Nous sommes plutôt au commencement d’une démarche. Nous sommes conscients que de nombreuses initiatives vont voir le jour. Comment se positionner ? Ma philosophie est plutôt d’examiner avec nos équipes comment fédérer une dynamique sociétale autour de notre actif industriel en intégrant des micro-acteurs – car ces start-up de l’environnement agissent pour la plupart dans l’espace sociétal de proximité.

Nous sommes loin des modèles de business type Google ou fintech. Nous sommes dans des réalités physiques, avec des flux d’eau et de déchets. Nous touchons à des contraintes de logistique, des contraintes techniques pour transformer ces flux, avec des technologies adaptées.
En revanche, nous possédons clairement l’ADN de vouloir inclure l’écosystème local. Et l’Afrique nous oblige à réinventer nos modèles. « Attention, c’est votre pari le plus difficile ! »…voilà ce que j’ai dit aux équipes lorsque nous avons imaginé la création de la coopérative de Meknès.

Il faut penser que, pour un ingénieur, participer à la création d’une coopérative, c’est une tout autre mission que de concevoir la réhabilitation d’une décharge, d’élaborer l’installation technique et le mode de traitement des déchets… À Meknès, je tiens à le dire, nos équipes marocaines ont mobilisé des personnes extrêmement douées et sensibilisées à ces questions.


Vous avez évoqué à l’instant le peu d’appel d’offres lancé en Afrique pour traiter les déchets. Comment l’expliquez-vous ?

Pierre-Yves Pouliquen - Les institutions financières internationales – la Banque mondiale, l’AFD, etc. – ont pris une conscience forte de cette problématique. Il faut maintenant trouver des politiques qui portent le sujet localement. Le cas de Meknès est rare, avec une convergence de la volonté gouvernementale et municipale pour traiter le problème.

Mais d’une manière plus générale, il y a en effet un problème de prise de conscience des autorités africaines pour rendre cette question prioritaire, arbitrer en faveur de la fermeture des sites historiques de décharges sauvages, attribuer de nouveaux terrains et trouver les fonds, soit en s’appuyant sur des budgets locaux, soit sur des financements internationaux.

Cela prendra un certain temps, mais je reste convaincu que cela viendra, voire que le mouvement peut s’accélérer. D’ailleurs sur ce point, outre Meknès, un autre exemple est celui de la dépollution de Saïda, l’ancienne Sidon, au sud de Beyrouth. C’était une décharge sauvage qui se déversait dans la Méditerranée et polluait l’environnement et le milieu marin, jusqu’au moment où un maire en a fait un problème politique, a trouvé des financeurs et a fait appel à des experts. C’est un exemple encourageant de l’évolution positive des politiques sur cette question !

◊ ◊ ◊

LESVOLETS DE L’ENTREVUE :

Pierre-Yves Pouliquen, directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde de SUEZ : « Le traitement des déchets est l’une des urgences de l’Afrique » (1/3)

- Pierre-Yves Pouliquen, DG Afrique Moyen-Orient Inde de SUEZ :
« L’Afrique nous oblige à réinventer nos modèles d’action et d’inclusion » (2/3)

- Pierre-Yves Pouliquen, DG Afrique Moyen-Orient Inde de SUEZ
« Nous travaillons en Afrique avec la même exigence
technique et humaine qu’en France » (3/3, à venir)

◊ ◊ ◊

EN SAVOIR PLUS

> Sur la dépollution de Saïda :

- Au Liban, la réforme du secteur des déchets est lancée

- Au Liban, Suez transforme une décharge en parc

> Sur la décharge de Meknès :

- [La décharge de Meknès au Maroc, une vitrine pour Suez en Afrique— >https://www.usinenouvelle.com/article/pour-suez-la-decharge-de-meknes-au-maroc-une-vitrine-pour-l-afrique.N454727]

- Vidéo / Le Centre d’élimination et de valorisation des déchets

> Sur l’impact non-traitement des déchets sur le climat dans les pays émergents :
Vidéo - Climat et traitement des déchets dans les pays émergents

> Sur la gestion des rejets de Renault Tanger, au Maroc :

- A l’usine Renault Tanger, la machine à recycler de Suez Environnement

> Sur la station d’épuration d’Alexandrie, en Égypte :

> Sur la coopération avec la SEAAL d’Alger :
- Faire couler à Alger une eau de qualité, aux normes internationales

◊ ◊ ◊