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ENTRETIEN EXCLUSIF

Philippe BOHN, DG d’Air Sénégal (1/2) : « Nous avons pour ambition de jouer en première division ! »

15 décembre 2018
Philippe BOHN, Directeur général d’Air Sénégal. © Capture AP.P sur Africa24
Nommé Directeur général d’Air Sénégal en août 2017 par le Président Macky Sall, le Français Philippe BOHN fait ici un point d’étape sur le développement de la compagnie aérienne nationale, qui ouvre une dizaine de destinations en cette fin d’année 2018. Dans ce premier volet de notre entretien exclusif, Philippe BOHN détaille le déploiement de la compagnie dans le cadre stratégique du Plan Sénégal Émergent.

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Propos recueillis à Dakar par Bruno FANUCCHI

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Quand vous avez été approché par le président Macky Sall en personne pour prendre la tête d’Air Sénégal, avec-vous pensé d’emblée à relever ce nouveau défi ?

Philippe BOHN - Bien sûr ! Quand le président Macky Sall a souhaité faire appel à mes compétences, j’étais alors Senior vice-Président du Groupe Airbus en charge du business développement pour l’ensemble du groupe, après avoir été patron de l’Afrique chez EADS (aujourd’hui Airbus Group). Je suis venu à Dakar parce que je suis attaché, bien sûr, à ce pays qui a – et je pèse mes mots – un grand chef d’État, un grand leader qui emmène de façon très dynamique le Sénégal sur les voies d’une émergence économique réelle, assise sur des projets concrets. J’ai donc été extrêmement honoré de la demande qui m’a été faite et, comme je suis plutôt un homme d’engagement, j’ai trouvé passionnant de participer à cette aventure industrielle.

Quel premier bilan d’étape, au bout de quinze mois ?

Philippe BOHN - C’est une aventure passionnante et collective. Avec un management qui vient d’un autre pays, ce qui, dans notre industrie, est tout à fait habituel et naturel. Le patron d’Emirates, Tim Clark, n’est pas émirati, mais c’est un grand patron emblématique ; le patron d’Air Côte d’Ivoire, René Décurey, est Suisse, et celui d’Air France, Benjamin Smith, est Canadien. Pour Air Sénégal, c’est donc un Français, mais qui est avant tout Sénégalais de cœur. En quinze mois, on a fait émerger l’entreprise puisque l’on a d’abord obtenu un PEA, permis d’exploitation aérienne qui nous fait exister techniquement en qualité de compagnie au niveau international.

Nous avons aujourd’hui quatre avions opérationnels : deux ATR et deux Airbus 319 et aussi deux Airbus 330 néos qui ont été achetés, et dont le chef de l’État a pu visiter récemment la ligne d’assemblage à Toulouse. Le premier des deux est d’ailleurs en phase finale d’assemblage dans les usines d’Airbus pour une livraison prévue en février 2019.

C’est donc un beau challenge, mais on dit que vous êtes l’homme des missions impossibles…

Philippe BOHN - On dit en effet que c’est une de mes spécialités, mais je tiens d’abord à rendre hommage à toutes les équipes d’Air Sénégal. En quinze mois, nos équipes – et je dis bien nos équipes car c’est véritablement une aventure collective – ont réussi à tenir un rythme soutenu de mise en place, ce qui est assez inédit.

Car je vous rappelle que les deux ATR sont des acquisitions, et qu’il a donc fallu finaliser les financements – processus qui avait d’ailleurs été initié dans la phase projet avant que je n’arrive –, puis s’assurer des livraisons. Sans oublier les deux « 319 » qui sont en leasing bien sûr, et les deux « 330 » dont a fait l’acquisition. En réalité, ce sont quatre « 330 » : deux commandes fermes et deux options, dont on n’a pas encore décidé de ce que nous en ferions. Mais nous avons réservé la possibilité de confirmer ces deux avions supplémentaires, selon le souhait de l’actionnaire. Car le vrai patron d’une entreprise, c’est l’actionnaire. Aujourd’hui, l’actionnaire, c’est l’État sénégalais au travers de la Caisse des Dépôts et Consignations. Air Sénégal est un projet industriel traduisant l’ambition pour le développement du pays et son émergence économique.

En quelle manière le lancement d’Air Sénégal s’inscrit-il dans la stratégie de l’émergence économique du pays ?

Philippe BOHN - Je tiens à souligner que le Plan Sénégal Émergent (PSE), dans le cadre duquel s’inscrit le projet d’Air Sénégal, est très cohérent. Faire émerger un pays et une économie, c’est se baser sur des principes simples : faciliter, fluidifier et organiser la circulation des biens et des personnes. C’est la base même de l’économie.

Si vous regardez de près ce PSE, cette volonté d’émergence est très rationnelle. Il y a un vecteur route, et chacun peut observer les routes et autoroutes mises en place, un vecteur rail, que le Président va bientôt inaugurer, et un vecteur aérien avec ses deux composantes que sont le nouvel aéroport AIBD (Aéroport international Blaise Diagne) de Dakar, qui est vraiment l’un des plus modernes et le plus récent du continent africain, et une compagnie aérienne avec un pavillon national : Air Sénégal. Participer à construire cette ambition est donc passionnant parce que tout cela est le fruit d’une approche pensée, réfléchie et rationnelle. Ce qui est rassurant pour le pays.

Un aéroport international dont la réalisation a cependant été plus longue que prévu…

Philippe BOHN - C’est vrai : ce projet a démarré il y a fort longtemps, mais le Président a réussi à le faire accoucher. L’avantage c’est que l’on a au Sénégal un gouvernement et une ministre du Transport aérien extrêmement dynamiques. Et un chef de l’État qui a pris le dossier en main et qui l’a fait aboutir. Il est là, c’est concret et cela fonctionne depuis le 7 décembre 2017, il y a un an.

Comment expliquer que les expériences précédentes de créations de compagnies aériennes aient toutes échoué ?

Philippe BOHN - Si vous reprenez en effet la fin d’Air Afrique et les expériences malheureuses d’Air Sénégal International et de Senegal Airlines, il y a eu trois faillites. Je rappelle cependant qu’à l’époque Royal Air Maroc (RAM) était l’opérateur de la compagnie sénégalaise, laquelle n’était donc pas une compagnie réellement nationale… Mais je ne regarde pas dans le passé. J’observe cependant que beaucoup de compagnies aériennes en Afrique pêchent par une approche dévoyée. On a ainsi connu de nombreuses mésaventures où les gouvernements disaient : « Je veux un pavillon national, je mets du capital ». Et, du coup, on loue des avions et l’on consomme ainsi l’argent du capital exclusivement pour les opérations – ce qui est légitime pour une part incontournable –, mais trop souvent sans souci d’investissements productifs. On fait du domestique, on perd de l’argent et au bout de quelque temps, les gouvernements s’épuisent et arrêtent les frais. Et il ne reste rien de cet argent investi, car on a fait que de la dette de fonctionnement.

Air Sénégal démarre – décolle ! – donc sur d’autres bases, plus saines ?

Philippe BOHN - L’approche mise en place pour le lancement d’Air Sénégal est tout à fait différente. Quand on n’y connaît rien, la dette fait peur. Nous, nous avons une dette très saine car elle est assise sur l’investissement. Nous avons des avions neufs de toute dernière génération et nous asseyons donc l’entreprise sur des actifs, qui ont une valeur résiduelle, une valeur de marché.

Nous sommes de surcroît une entreprise à vocation internationale et intercontinentale, qui fait aussi du domestique. Tout le monde sait que le domestique est structurellement déficitaire. La plupart des compagnies africaines, dont beaucoup sont pourtant subventionnées, le vivent. Et il nous faut donc aller sur les segments de marché où il y a une forte valeur ajoutée, de la marge, l’intercontinental.

D’où le prochain lancement de votre ligne Dakar-Paris…

Philippe BOHN - Si vous regardez quelle route aujourd’hui emblématique est extrêmement rentable, c’est la route Dakar-Paris. On sait tous que les taux de remplissage annuels sont au-delà des 90 %, ce qui est tout à fait extraordinaire. Certains mois, on est même monté à 98 %, c’est impressionnant ! C’est donc une route très rentable. Tout le monde le sait et le prix des billets d’avion est là pour en témoigner.

C’est donc très simple : nous sommes très pragmatiques, on regarde tout simplement ce qui fonctionne. On achète des avions neufs de dernière génération qui ont une forte valeur et on les opère sur une route à forte rentabilité. C’est notre « business model ». Celui-ci a d’ailleurs été salué récemment par la Conférence financière de Johannesburg à laquelle participait Jérôme Maillet, notre directeur de la stratégie et des investissements. De grands groupes bancaires ont salué le « business plan » d’Air Sénégal, en disant : simple, efficace, extrêmement performant et bien amené !

Votre compagnie sera donc un jour rentable ?

Philippe BOHN - Elle sera bien sûr rentable, et dès que l’on entrera en exploitation. Pour une compagnie aérienne, on considère en général qu’il faut quatre à cinq ans avant d’arriver à l’équilibre. Ce sont les critères habituels. Mais nous avons vocation à être l’un des noyaux avec lequel la concentration du secteur qui aura lieu sur le continent africain se fera demain.

Je ne sais pas combien il restera de compagnies aériennes sur le continent dans cinq ou dix ans, ce qui est certain c’est que ce mouvement de concentration aura lieu en Afrique, comme il a eu lieu en Amérique, en Europe et en Asie. Et nous, Air Sénégal, avons pour ambition d’être dans le jeu et bien évidemment en première division.

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LA SUITE DE L’ENTRETIEN :
Philippe BOHN, DG d’Air Sénégal (2/2) :
« Nous ouvrons la ligne Dakar-Paris dès le 1er février prochain ! »

LIEN UTILE
Site d’Air Sénégal : www.flyairsenegal.com

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