Patrick SEVAISTRE et Paul GINIES : « Former ou subir, c’est le dilemme éducatif de l’Afrique à l’ère de l’IA »
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Une contribution de Patrick SEVAISTRE,
Délégué du CIAN auprès des institutions européennes et co-directeur pédagogique de l’Executive Master « Politiques et management du développement - Potentiel Afrique » de Sciences Po
et de Paul GINIES, ex-DG Eranove Academy en Côte d’Ivoire,
co-fondateur de Forum 2040
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Entre explosion démographique et révolution technologique, l’école africaine joue désormais un rôle décisif : transformer la jeunesse en puissance ou laisser s’installer une fracture durable.
Cette jeunesse arrive en effet au moment précis où l’intelligence artificielle, le numérique et l’automatisation redéfinissent toutes les économies, tous les métiers, toutes les formes d’apprentissage. Tandis que l’Europe et l’Asie vieillissent, l’Afrique devient le principal réservoir mondial d’énergie humaine. Cette réalité est souvent présentée comme un « défi ». Elle est surtout une opportunité historique. Mais une opportunité qui peut se refermer si elle n’est pas transformée en compétences.
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Le vrai retard n’est pas
démographique, il est éducatif
Le cœur du problème africain n’est pas le manque de jeunesse, ni même le manque d’écoles. Il est dans le décalage croissant entre ce que vit la jeunesse et ce que propose l’école. Les systèmes éducatifs africains continuent, pour l’essentiel, de fonctionner comme s’ils formaient des fonctionnaires pour des économies stables. Ils valorisent la mémorisation, la conformité, les diplômes, alors que le monde réel exige désormais adaptabilité, créativité, coopération et capacité à apprendre en continu.
Le constat est désormais difficile à contester : dans une grande partie du continent, le système éducatif africain ne prépare plus efficacement à l’emploi. Les parcours scolaires, conçus comme des trajectoires linéaires menant du diplôme au travail, fonctionnent de plus en plus comme des impasses. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes diplômés arrivent sur le marché du travail sans perspectives réelles, tandis que le chômage des diplômés progresse et que le sous-emploi devient la norme pour une majorité de jeunes actifs.
Dans le même temps, les entreprises peinent à recruter. Les compétences techniques, numériques et opérationnelles manquent cruellement, alors même que l’économie africaine se transforme. Ce paradoxe – des jeunes formés sans emploi et des emplois sans compétences – révèle un décalage structurel entre l’école et l’économie réelle.
Tant que les systèmes éducatifs continueront de former pour des métiers qui se raréfient et d’ignorer ceux qui émergent, l’Afrique transformera son atout démographique en vulnérabilité économique. Ce paradoxe n’est pas une fatalité. Il est le produit d’un système éducatif qui forme pour hier dans un monde qui avance à grande vitesse.
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Une jeunesse qui apprend déjà,
mais en dehors de l’école
Le contraste est frappant. Hors de l’école, la jeunesse africaine apprend vite. Dans les marchés, les ateliers, les garages, les cybercafés, les studios de création, les jeunes acquièrent en quelques semaines des compétences que l’école peine à transmettre en plusieurs années. Réparation de smartphones, montage vidéo, commerce en ligne, logistique urbaine, services numériques : l’apprentissage informel est partout.
Cette génération n’a jamais connu un monde sans Internet. Elle est intuitive face aux technologies. Elle vit dans une économie hybride, mêlant formel et informel, local et global, stabilité et débrouillardise. L’intelligence artificielle ne remplacera pas ces jeunes. Elle remplacera ceux qui ne sauront pas s’en servir. Pour l’Afrique, l’IA n’est pas une menace : c’est une chance, à condition d’en faire un outil éducatif et non un privilège réservé à quelques-uns.
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Diplômes ou compétences :
le basculement est déjà en cours
Partout en Afrique, le diplôme perd progressivement son pouvoir exclusif. Les entreprises recrutent de plus en plus sur la base des compétences réelles : savoir résoudre un problème, utiliser un outil numérique, apprendre vite, travailler en équipe. Des milliers de jeunes exercent déjà des métiers qui n’existaient pas il y a quinze ans, souvent sans reconnaissance formelle.
La compétence devient le nouveau capital stratégique : mobile, cumulable, évolutif. Les technologies permettent désormais de reconnaître les apprentissages informels par des certifications modulaires, des portfolios de projets, des badges numériques. Ce qui manque, ce ne sont pas les outils, mais la décision politique de les intégrer dans les systèmes nationaux de formation.
L’un des blocages majeurs reste la hiérarchie des filières. L’université continue d’être présentée comme l’unique voie de réussite, alors même que les économies africaines manquent cruellement de techniciens, d’artisans qualifiés, de spécialistes des énergies renouvelables, de logisticiens, de développeurs. La formation professionnelle reste marginalisée, alors qu’elle est au cœur des besoins réels.
Les pays qui investissent sérieusement dans l’enseignement technique et professionnel voient rapidement les résultats. Là où les formations sont connectées aux entreprises, aux territoires et aux technologies, l’insertion progresse. Là où l’on continue à massifier sans transformer, le chômage s’accumule.
L’enjeu n’est pas simplement de moderniser l’école. Il est de redéfinir le rapport entre savoir, travail et société. Le numérique et l’IA sont devenus des infrastructures cognitives, aussi décisives que les routes ou l’électricité au XXᵉ siècle. Les pays qui les maîtriseront formeront des jeunesses capables de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales. Les autres prendront un retard difficilement rattrapable.
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Apprendre autrement pour
entrer dans le XXIᵉ siècle
L’Afrique n’a pas besoin de copier des modèles étrangers. Elle doit construire le sien, à partir de ses réalités : une jeunesse nombreuse, mobile, créative, connectée, souvent contrainte mais extraordinairement résiliente. L’école africaine du XXIᵉ siècle doit apprendre à reconnaître ce que les jeunes savent déjà, à structurer leurs compétences, à les projeter vers l’avenir.
Le cycle ancien est arrivé à son terme. Continuer à former pour un monde qui n’existe plus, c’est transformer l’atout démographique en bombe sociale. Investir dans une éducation fondée sur les compétences, le numérique, la formation professionnelle et l’apprentissage tout au long de la vie, c’est faire de la jeunesse africaine le principal moteur de croissance du continent.
L’Afrique est à la croisée des chemins. Elle peut devenir consommatrice des technologies du futur, ou co-autrice de son destin éducatif, économique et numérique. Ce choix n’est pas technique. Il est politique. Et il ne peut plus être différé.
Au cœur du blocage se trouve la gouvernance éducative. Les systèmes restent très centralisés, héritiers des bureaucraties coloniales. Les décisions viennent d’en haut. Les établissements manquent d’autonomie. Les innovations peinent à se diffuser. L’école africaine a accompli sa mission historique : alphabétiser, structurer les États, former des administrateurs. Elle doit maintenant trouver sa mission future. Ce futur ne peut être une copie des systèmes occidentaux. Il doit être pensé depuis l’Afrique, depuis ses villes, ses cultures, ses économies, sa jeunesse, ses diasporas, ses innovations, ses défis.
Une école nouvelle doit naître : plus ouverte, plus flexible, plus ancrée dans le réel, plus connectée aux entreprises, aux communautés, aux technologies. Une école qui reconnaît l’apprentissage informel comme une richesse. Une école qui valorise la formation professionnelle comme voie de dignité. Une école qui prépare à un monde mobile, numérique, urbain, créatif. Une école qui accompagne les jeunes dans la construction de compétences plutôt que dans l’accumulation de contenus. Le cycle ancien touche à sa fin. Un nouveau commence. Il appartient désormais à l’Afrique de l’écrire.
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