Patrick SEVAISTRE (CIAN/EBCAM) / « L’Afrique est un continent d’entrepreneurs, mais un désert de grandes entreprises »
Une contribution de Patrick SEVAISTRE
Délégué du CIAN auprès des Institutions Européennes
Conseiller de l’EBCAM à Bruxelles (European Business Council for Africa)
Depuis deux décennies, les études internationales s’accordent sur un point : l’Afrique est la région la plus entrepreneuriale du monde. Selon le Global Entrepreneurship Monitor (GEM), environ 22 % des adultes africains sont engagés dans une activité entrepreneuriale, soit un taux largement supérieur à la moyenne mondiale.
Cette vitalité traduit la créativité et la résilience des Africains, notamment des jeunes et des femmes, face à des marchés du travail formel trop étroits.
Les start-up technologiques, les petits ateliers de transformation, les commerces et les services de proximité se multiplient dans toutes les capitales du continent. Ce bouillonnement alimente un discours positif sur 7 l’Afrique qui entreprend », symbole de modernité et de confiance en soi.
Mais derrière cette effervescence se cache une réalité plus préoccupante : une vitalité entrepreneuriale forte, mais un nombre extrêmement limité d’entreprises de moyenne ou grande dimension. Selon la BAD, le continent compte moins de 500 entreprises réalisant un chiffre d’affaires annuel d’au moins un milliard de dollars. Un volume bien moindre que dans les autres régions émergentes, et dont 40 % sont en Afrique du Sud…
Les paradigmes
du paradoxe africain
Les entreprises de taille intermédiaire (ETI), c’est-à-dire celles dont le chiffre d’affaires se situe entre 10 et 500 millions USD – et que les économistes appellent le « missing middle », sont rares. Ces entreprises jouent pourtant le rôle de « passerelles » entre les start-ups/PME et les grandes firmes : elles structurent les chaînes de valeur, consolident les marchés locaux, assurent l’absorption de la productivité. En Afrique, leur potentiel est considérable, mais elles demeurent souvent invisibles dans les stratégies de coopération.
Ce constat récurrent mais insuffisamment analysé d’un paradoxe africain, celui d’un continent débordant d’énergie entrepreneuriale mais où trop peu d’entreprises atteignent la taille critique pour transformer cette énergie en croissance, productivité et emploi, révèle l’un des blocages structurels du développement économique africain.
Le problème du
« chaînon manquant »
Cette prédominance des très petites entreprises (plus de 90 % des entreprises africaines sont des micro-entreprises employant moins de 10 personnes) et le chaînon manquant des entreprises de taille intermédiaire (qui représentent environ 20 % du PIB du continent, contre plus de 50 % dans les économies émergentes d’Asie), limitent en effet la productivité globale du continent et la création d’emplois formels et freinent la constitution de champions régionaux africains, capables de concurrencer les entreprises étrangères.
Les raisons qui empêchent le passage à l’échelle sont connues. Elles sont liées à des contraintes structurelles : environnement des affaires contraignant, accès limité au financement, gap infrastructurel, marchés fragmentés, gouvernance, capital humain…
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Le risque du « micro
entrepreneurship »
Si rien n’est fait, l’Afrique risque de stagner dans un modèle de “micro entrepreneurship”, certes admirable dans son dynamisme, mais sans pouvoir porter des dynamiques de productivité, de compétitivité et d’intégration régionale.
Le XXIᵉ siècle africain sera celui du « scale-up » productif car le véritable enjeu du développement du secteur privé africain est moins de créer des entreprises que de faire grandir celles qui existent. Le continent doit adopter une stratégie ambitieuse de consolidation et de montée en gamme de son tissu productif.
L’Afrique ne manque ni d’entrepreneurs, ni d’idées, ni d’énergie. Ce dont elle manque, c’est d’entreprises capables de grandir, de se consolider et de se projeter à l’échelle régionale. Le défi n’est donc pas quantitatif, mais qualitatif : passer de l’auto-emploi à la structuration d’un véritable tissu productif intermédiaire, socle d’un développement endogène, industriel et inclusif, capable de tirer parti de la ZLECAf.
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La nécessaire émergence
d’ETI africaines
Pour inverser cette trajectoire, il faudra un nouveau paradigme de politique industrielle et de développement du secteur privé, centré sur l’émergence d’ETI africaines. Cet effort suppose une coopération étroite entre États, secteur privé, institutions financières, bailleurs et acteurs régionaux.
Le succès de cette transformation pourrait permettre au continent de générer ses propres champions, d’intensifier l’intégration économique, de structurer des chaînes de valeur « made in Africa » et de bâtir une croissance inclusive et durable.
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