Ousmane NDIAYE, auteur de “L’Afrique contre la démocratie” : « La jeunesse est le socle de la démocratie en Afrique »
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Entretien par Denis DESCHAMPS,
pour AFRICAPRESSE.Paris (APP)
@DjuliusD @africa_presse
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Après avoir interrogé le préfacier de cet ouvrage, Jean-François Akandji-Kombé, Professeur des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, AFRICAPRESSE.Paris a rencontré Ousmane Ndiaye, pour échanger avec lui et en savoir plus sur sa vision du continent et sur la relation entre l’Afrique et la France.
APP - Voulez-vous nous rappeler votre parcours en tant que journaliste ?
Ousmane NDIAYE – J’ai fait mes classes de journalisme à l’université de Dakar et à l’Institut français de presse, à Paris (Panthéon-Assas), avant de devenir reporter dans la presse dakaroise et correspondant médias internationaux au Sénégal, puis rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde et responsable Afrique du Courrier International.
Mais plus encore que ce que j’ai pu faire comme correspondant au Sahel (TV5, Le Monde) ou comme reporter dans le presse sénégalaise, je tiens à mentionner mon passage à la revue associative « Respect magazine » qui a particulièrement marqué mon parcours.
En effet, je crois foncièrement à cette dynamique des banlieues que cette revue exprimait et qui a dernièrement porté Bally Bagayoko (cadre à la RATP) à la tête de la commune de Saint-Denis, dont il est une figure incontournable depuis le début des années 2000.
Je rappelle en effet qu’il est un acteur de terrain, du territoire, en tant qu’adjoint au Maire de Saint-Denis depuis plus de vingt ans ; ce que le débat essentialiste actuel entre les partis de gauche et CNews tend à nous faire oublier, pour nous livrer aujourd’hui une représentation biaisée de la politique (à partir des ingrédients délétères et dangereux que sont la racialisation, l’ethnicisation des rapports humains et sociaux). Bally Bagayoko est avant tout, au-delà de ce débat étriqué, l’illustration d’un parcours politique impressionnant dans ce territoire. Il en a de fait gravi tous les échelons.
Aussi, il faut évoquer une autre figure, certes moins médiatisée, mais tout aussi intéressant à suivre, des dernières élections municipales : le maire de Mantes-la-Jolie, Adama Gaye (ancien de ScPo et cadre à Saint-Gobain), qui a été élu sur une liste indépendante des partis. Mais comme il n’est pas aussi clivant que peut l’être un membre de LFI ou d’un autre groupe, il est malheureusement « invisibilisé » par les médias dominants. On ne peut que le déplorer.
APP – Parler aujourd’hui des banlieues en France, cela a-t-il un lien avec l’Afrique ?
Ousmane NDIAYE – Il suffit d’aller sur le terrain pour comprendre que « la République française n’a pas su donner l’essentiel à ses fils et filles, en particulier à tous ceux qui sont dans les banlieues.
Outre un système français très rigide et codifié, nous faisons en effet face depuis vingt-cinq ans à une normalisation « droitière » des banlieues, que le désir de radicalité récemment exprimé par LFI (et également par un vote RN important, comme à Mayotte, département français où ce parti est aujourd’hui largement majoritaire) a sans doute interrompu.
Toute cette contestation exprimée lors des dernières élections découle en fait de l’instrumentalisation que certains ont pu faire de l’essentialisation d’une partie de la population (c’est-à-dire la réduction de celle-ci à l’origine ou à la religion supposées, pour pouvoir mieux la distinguer du reste), qui s’est ajoutée au phénomène de pauvreté qui a progressivement « ghettoïsé » la population des banlieues depuis les années 1970.
Or, s’il y a effectivement aussi des blancs pauvres dans les banlieues, il faut bien reconnaître que celles-ci sont encore largement peuplées de personnes qui sont originaires du continent africain. Il y a donc indubitablement un lien entre les banlieues et l’Afrique. C’est-à-dire qu’elles subissent les mêmes logiques de marginalisation dans des espaces spécifiques mais, pour les afro-descendants, dans un même continuum historique depuis la colonisation.
APP – La réalité du terrain, cela va ainsi des banlieues à l’Afrique ?
Ousmane NDIAYE – Nous devons arrêter de « tourner en rond autour de mythologies » professées par des radicaux comme Kémi Séba, d’un côté, et des raisonnables comme Achille Mbembe, d’autre part : je pense en effet que Kémi Séba a fondamentalement tort quand il nous parle de la « démocratie imposée » par la France à l’Afrique, mais qu’Achille Mbembe n’a pas tout à fait raison quand il prône l’évangélisation démocratique du continent à partir de la « Fondation de l’innovation pour la démocratie » qu’il a créée en Afrique du Sud, mais avec un mandat politique de la France. Or, dans le contexte actuel, toutes les tentatives de démocratisation, parrainées par la France, sont inaudibles. À raison parfois, à tort d’autres fois.
Nous devons en effet avoir une vraie réflexion d’ensemble, fondée sur la réalité du terrain, pour en quelque sorte « renouveler les termes du débat » afin d’imaginer et penser une histoire différente de celle qu’on raconte encore et toujours sur la relation entre la France et l’Afrique.
Durant son mandat, les initiatives du chef de l’Etat français Emmanuel Macron (par exemple, avec le CPA, Conseil présidentiel pour l’Afrique) se sont révélées souvent tactiques, parfois électoralistes ; ce qui n’a pas été sans provoquer une grande amertume parmi ceux qui avaient cru à une démarche qui était en fait seulement communicante et surmédiatisée.
Pourtant, certaines avancées ont été esquissées avec l’Afrique depuis novembre 2017, comme pour :
– La réforme (parfaitement symbolique) du Franc CFA ;
– Les restitutions des œuvres d’art (certes aussi symboliques, mais avec l’avantage d’avoir posé le débat au-delà du cercle des spécialistes et initiés) ;
– Le Rwanda (avec le rapport Duclert qui a posé la question de la responsabilité de la France, au-delà de la querelle qui se poursuit entre les historiens) ;
– L’Algérie et le Cameroun (avec la reconnaissance du rôle de la France dans la colonisation, mais sans pour autant aller plus loin dans l’analyse).
Mais ce volontarisme s’est totalement interrompu avec l’Ukraine (en guerre avec la Russie depuis plus de quatre ans), qui a mis en lumière la vision utilitaire que le Président Macron pouvait avoir de l’Afrique. Il a alors, en quelque sorte, globalement passé celle-ci par « profits et pertes », avec des conséquences négatives pour des dirigeants ou responsables africains qui pouvaient être considérés comme des « Macron africains » parce qu’ils étaient « vierges de toute colonialité ».
APP - Pour en venir à l’Afrique et la question démocratique ?
Ousmane NDIAYE – Depuis les indépendances, les régimes de « parti unique » qui se sont mis en place en Afrique semblent s’être inspirés d’un modèle chinois (Chine populaire) qui mise sur le développement économique en faisant entièrement fi des aspirations démocratiques. Aujourd’hui, je serais tenté de dire que cela tourne même au modèle singapourien, qui prétend à la performance économique, mise sous gage d’une autorité non démocratique.
Personnellement, je pense que ces termes du débat sont parfaitement contestables. En effet, la démocratie est, selon ce que je crois, un moyen permettant aux citoyens de participer au modèle de société, comme cela est demandé par le peuple en Afrique alors même que la démocratie y est le plus généralement absente.
II faut remarquer que les plus avancés sont des pays comme le Nigeria et l’Afrique du Sud, qui ont connu des alternances politiques « à date » et où les luttes démocratiques ont permis d’établir des contre-pouvoirs, des médias dignes de ce nom, des magistratures indépendantes et enfin des systèmes d’éducation performants. On ne trouve pas nécessairement cela ailleurs.
APP - Alors, que faire entre la France et l’Afrique ?
Ousmane NDIAYE – Il est nécessaire de bien comprendre de quoi on parle pour pouvoir effectivement développer des grilles de lecture et des solutions adaptées, à l’opposé des artifices pratiqués ou préconisés par certains et qui ne sont le plus souvent que des mauvais « pansements sur une plaie ».
Ainsi, nous devons veiller à ne pas « romantiser » les diasporas et compter sur elles pour « changer les choses ». En effet, ce sont ceux qui sont sur place qui peuvent conduire à de réelles transformations politiques et sociales.
De même, je ne crois plus au discours qui survalorise le rôle des « classes moyennes » dans le développement économique et démocratique de l’Afrique, car celles-ci ont en fait disparu depuis la fin des années 1990, pour céder la place à une opposition entre des « riches » et des « pauvres » qui vivent dans un même pays mais avec des réalités totalement différentes.
En dehors du Maroc où cela semble avoir marché, les « repats » ou autres « retournees » qui sont revenus de France pour s’installer en Afrique (comme au Bénin) se sont ainsi toujours révélés comme des « riches » par rapport à leurs compatriotes restés sur place.
APP – Quel bilan tirer de ces dix dernières années ?
Ousmane NDIAYE – Je reviens au discours du Président Macron à Ouagadougou (novembre 2017) pour souligner que le « faire » n’a pas suivi le « dire » : en effet, Emmanuel Macron avait alors fait des promesses de rupture, mais il ne les a pas réalisées. Il s’est juste contenté de commenter sa propre histoire…
Je pense aussi que le fameux « agenda transformationnel » n’est pas autre chose que de la novlangue, il ne s’est pas traduit par une véritable réforme, notamment de l’AFD (Agence française de développement), et des transformations perceptibles sur le terrain… alors qu’il reste des problèmes manifestes à traiter entre le France et l’Afrique. J’en veux pour preuve :
– La politique des visas qui témoigne de l’échec du « changement de logiciel » annoncé par Emmanuel Macron sans qu’il y ait eu d’avancées concrètes, sinon des régressions dans ce domaine ;
– L’augmentation des frais et le renforcement des démarches administratives nécessaires pour permettre aux Africains d’accéder à l’enseignement supérieur en France, alors que cette dernière disposait d’avantages comparatifs certains par rapport à ses concurrents.
Il y a d’autres sujets problématiques que je pourrais évoquer comme la mobilité, la politique de défense et les rapports économiques entre le France et l’Afrique… que des initiatives à portée symbolique comme la Maison de l’Afrique « Mansah » ou les restitutions des œuvres d’art ne sauraient masquer. La politique d’Emmanuel Macron en Afrique est ainsi, selon moi, un échec.
APP – Votre mot de la fin ?
Ousmane NDIAYE – Je crois que les solutions doivent être trouvées chez les Africains eux-mêmes, parce qu’ils sont porteurs de solutions et savent parfaitement faire preuve de résilience face à la dureté de leur situation.
Cependant, il faut bien reconnaître qu’ils manquent souvent de méthode pour cela, alors même que les pouvoirs publics en place en Afrique tendent à gouverner sans leur population, en particulier en « invisibilisant » la jeunesse.
Or, l’Afrique est un terreau fertile d’intelligence grâce à sa jeunesse, qui est à la fois créative, inventive et innovante. Nous devons donc nous attacher à construire à partir de cette énergie portée par la jeunesse, qui doit fonder toutes les réformes du continent, autant que possible réellement inclusives.
Mais alors, la jeunesse doit être en mesure de se faire entendre, c’est-à-dire d’avoir accès aux outils de la démocratie, contre une censure d’Etat qui lui est le plus souvent imposée. Les jeunes doivent être le socle de la démocratie en Afrique.
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SUR LE MÊME SUJET :
L’INTERVIEW DE OUSMANE NDIAYE SUR AFRICACTU 41
VOIR LE REPLAY (26 minutes) :
https://youtu.be/EEdf-45IMfI?si=SMuPzCoI3MuAUG-Y
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