Retrouvez AfricaPresse.paris sur :
RSS

Outils

Migrations et mobilités en EuroMed : pourquoi « l’invasion » du Nord par le Sud n’aura pas lieu

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 29 mai 2011 | src.LeJMED.fr
Paris -

Éditée par l’IPEMED, l’étude « Méditerranée : Passer des migrations aux mobilités », de Pierre Beckouche et Hervé Le Bras, met à mal un certain nombre d’idées reçues sur les questions de la migration du sud vers le nord, et s’avèrera fort utile, en ces temps prochains de pré-campagne présidentielle, à tous ceux qui voudront se forger un avis motivé…

Photo ci-dessus, de gauche à droite : Hervé Le Bras, Pierre Beckouche, El Mouhoub Mouhoud © LeJMED.fr - mai 2011


JPEG - 40.2 ko
La conférence de presse de présentation de l’étude éditée par l’IPEMED, « Méditerranée : Passer des migrations aux mobilités », avec le Pr Pierre Beckouche, Hervé Le Bras et El Mouhoub Mouhoud. © LeJMED.fr - mai 2011

L’ouvrage nous apprend tout d’abord que, proportionnellement, il y a quatre fois moins de Sud Méditerranéens vivant en Europe occidentale que de Mexicains vivant aux Etats-Unis ; qu’aujourd’hui les migrations Sud-Nord restent modestes en volume, si on les compare aux flux observés à d’autres périodes, comme le début du XXe siècle, ou encore Trente glorieuses.

D’autre part – ainsi que le soulignaient Hervé Le Bras, le Pr Pierre Beckouche et El Mouhoub Mouhoud, lors d’une conférence de presse de présentation de l’ouvrage, jeudi 19 mai 2011 – les pays du Sud méditerranéen sont tous devenus des pays d’immigration et de transit. Et ces migrations de transit ou au départ depuis les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée ne sont pas le fait de pauvres déracinés et poussés par la misère, mais de jeunes urbains ayant en général une bonne formation… et suffisamment fortunés pour financer la migration, qui coûte cher !

Autre idée fausse très répandue, et mise à mal par les travaux des co-auteurs, celle selon laquelle l’Europe aurait besoin de la main d’œuvre du sud pour pallier la carence démographique consécutive à la baisse de sa fertilité. Eh bien, non, l’Europe n’a pas massivement besoin d’apports extérieurs, car le recul de l’âge de départ à la retraite, et la poursuite de la progression de l’activité féminine, répondront à l’essentiel de ce besoin.

Autrement dit, il ne faut pas envisager l’avenir migratoire en Méditerranée comme un immense transfert de populations depuis des pays démographiquement pléthoriques vers des pays démographiquement déprimés.

L’invasion du Nord par le Sud n’aura donc pas lieu ! Et d’autant moins que, « à y regarder de près, relève Hervé Le Bras, on constate que l’on ne peut pas raisonner en termes d’opposition Nord-Sud : il y a d’importantes différences au sein de l’Europe, et de tout aussi importantes différences entre pays du Maghreb et du Proche-Orient. Dans les quarante prochaines années, le rapport entre population de l’Union européenne et populations des PSEM (Pays du Sud et de l’Est méditerranéen) dépendra davantage de l’évolution politique – adhésion à l’UE, intégrations régionale ou subrégionales –que de l’évolution démographique de ces deux groupes de pays ».

En revanche, soulignaient de conserve les trois intervenants, les migrants venus des PSEM jouent et joueront un rôle important au Nord pour des raisons non pas démographiques mais économiques, car ils facilitent les ajustements sur des marchés du travail très fragmentés.

De la migration à la mobilité

Par ailleurs, qu’on le veuille ou non, force est de constater que la Méditerranée connaît déjà une importante circulation – et non pas migration –, même si cette circulation n’est guère prise en compte dans la plupart des statistiques sur les migrations internationales.

C’est cette circulation qui devrait croître, estiment les auteurs, car les migrants sont de plus en plus mobiles et sensibles à la conjoncture économique, de plus en plus qualifiés – y compris les clandestins, comme le relevait El Mouhoub Mouhoud – , et demeurent de plus en plus reliés à leur pays d’origine. Ainsi, « nous sommes déjà passés des migrations aux mobilités, et cela pour le plus grand bienfait à chacune des deux rives », estiment les auteurs.

Cependant, en dépit des progrès d’une mobilité de plus en plus multiforme – associant motifs professionnels, familiaux et de loisir – la Méditerranée est encore loin de la circulation dont elle aurait besoin pour que l’intégration « en profondeur » puisse produire les effets mutuels et bénéfiques attendus, car « il ne peut y avoir d’insertion économique régionale sans la mobilité des hommes », affirme le Pr Pierre Beckouche, ajoutant que « l’absence d’un système productif transméditerranéen est la grande faiblesse de la région euro-méditerranéenne par rapport aux deux autres grandes régions Nord-Sud, l’Alena et l’Asean+3. On sait bien, pourtant, que la facilitation des mobilités, notamment professionnelles, serait un puissant adjuvant à l’intégration économique régionale… »

Demain, « la Méditerranée, mer ouverte » ?

Hélas, les politiques européens et leurs augustes conseillers semblent encore loin d’intégrer ces réalités nouvelles, l’Europe rechignant à accueillir un léger surplus de nouveaux entrants – quelque 20 000 pour l’ensemble de l’Europe à ce jour, alors que la Tunisie seule en a déjà reçu dix fois plus !

Pourtant, en 2004, la Politique européenne de voisinage évoquait clairement quatre libertés à promouvoir : libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des hommes.

Depuis, en 2008, l’Union pour la Méditerranée a été créée, plaçant très haut l’ambition collective de partenariat et de rapprochement (« Union »), mais aujourd’hui encore la mobilité des hommes n’est pas libre en Méditerranée, que ce soit entre Nord et Sud ou entre pays du Sud.

Mais, voici qu’avec l’irruption du Printemps arabe, l’Europe paraît vouloir se mobiliser pour aider à la transition démocratique au sud. Et l’on nous a aussi annoncé une « refondation » de l’UPM.
De quoi espérer, un jour prochain, l’avènement d’une « Méditerranée mer ouverte », libérée enfin des procédures trop souvent humiliantes des demandes de visas ?

© Alfred Mignot

◊ ◊ ◊

« Méditerranée : Passer des migrations aux mobilités »
Pr Pierre Beckouche et Hervé Le Bras
Collection Construire la Méditerranée, IPEMED 2011
- Étude intégrale téléchargeable gratuitement ici.
- Résumé téléchargeable gratuitement ici.

Articles récents recommandés