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Michel Laurent, ancien Pdt de la BAM, plaide pour un dialogue culturel euro-méditerranéen

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 31 mai 2011 | src.LeJMED.fr
Casablanca -

Michel Laurent, qui fut pendant dix-huit ans élu à Bordeaux, et l’un des collaborateurs de Jacques Chaban-Delmas, est aussi le Président-fondateur de l’association « Bordeaux Aquitaine Maroc » (BAM), créée en 1981. Orateur invité au Forum de l’IMRI (Institut marocain des relations internationales) qui se tenait vendredi 27 et samedi 28 mai 2011 à Casablanca, Michel Laurent a livré aux participants les réflexions que lui inspirent sa longue expérience des relations franco-marocaines, et a insisté sur l’impérieuse nécessité d’un dialogue culturel euro-méditerrannéen puissant. Voici le texte de son intervention, in extenso.

Photo ci-dessus : Michel Laurent. © LeJMED.fr - mai 2011

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Tribune Libre

Pour un dialogue culturel Euro Méditerranéen

par Michel LAURENT
Ancien élu de Bordeaux et Président-fondateur de l’Association « Bordeaux Aquitaine Maroc » (BAM)
Discours au Forum de l’IMRI, à Casablanca, les 27 et 28 Mai 2011


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Michel Laurent, Président-fondateur de l’association « Bordeaux Aquitaine Maroc », à Casablanca lors de sa participation au Forum de l’IMRI des 27 et 28 mai 2011. © LeJMED.fr - mai 2011

Monsieur le Président, Monsieur le Premier Ministre, Monsieur le Ministre, Excellences, Mesdames, Messieurs

C’est pour moi un très grand plaisir que de participer aujourd’hui à ce Forum sur le thème qu’il m’ a été demandé de traiter « Pour un dialogue culturel Euro Méditerranéen » et je tiens à remercier le Président Jawad Kerdoudi pour cette invitation à m’exprimer sur un thème qui est pour moi essentiel.

En effet, dans un monde aujourd’hui désorienté, qui a perdu son Orient, son orientation, il nous faut retrouver le chemin de l’autre car, c’est l’ignorance qui génère l’intolérance. Il nous faut réfléchir, comprendre, expliquer, car il y a plus à craindre aujourd’hui d’un choc des ignorances que d’un choc des cultures.

Dans le domaine que nous abordons qui ressort du dialogue entre les civilisations, tout a été dit ou presque car nous sommes tous conscients, depuis quelques temps, que la mondialisation va en s’accélérant de façon exponentielle. Du dialogue interculturel dépend en grande partie notre avenir.

Aussi je vais essayer, en tant que membre de la Société civile d’être concret en vous parlant de ce que j’ai vécu depuis 1981 en matière de dialogue entre Bordeaux, dont je fus l’élu pendant 18 ans, et le Maroc, c’est-à-dire des relations entre une population Européenne de civilisation gréco-judéo chrétienne et la population marocaine de civilisation arabo-islamique.

Je ne m’arrêterai pas à l’exposé des dialogues que nous avons organisés. La définition de ce mot dans le dictionnaire est « conversation entre plusieurs personnes ». Alors, nous en avons organisé des milliers. Mais pour converser il faut d’abord, au-delà des apparences, se comprendre. Il faut aussi que les mots que l’on prononce aient le même sens ou tout au moins savoir à quoi il se rapporte pour l’autre. Ce qui, vous le verrez n’est pas évident. Aujourd’hui, je vais essayer de tirer les enseignements des actions dont je vais vous parler, de réfléchir à ce qu’elles ont apporté et de voir comment aller plus loin, si possible, en en améliorant l’efficacité.

En 1981, voici 30 ans déjà, des amis m’ont proposé la Présidence de Bordeaux Aquitaine Maroc, association qu’ils envisageaient de créer pour développer les liens de tous ordres entre ma ville, ma Région et le Maroc. Après une période de prise de contacts, surtout à Casablanca mais aussi à Marrakech, le dialogue au travers du sport nous a semblé intéressant à développer. Nous avons jumelé trois clubs sportifs. L’USM de Mohamed M’Jid à Casablanca avec mon club de tennis bordelais Primrose ; l’Etrier avec le Centre Hippique Girondin et Dar es Salam, splendide club de golf de Rabat avec le Golf Bordelais. Et je veux saluer ici, avant de poursuivre, les Marocains qui, c’est bien connu, ont le sens de l’accueil.

Une franche convivialité s’est spontanément installée, des voyages se sont réalisés mais, à l’analyse qu’en est il résulté ?

Deux des trois jumelages se sont rapidement éteints sans avoir vraiment débouché sur des opérations concrètes et pérennes.

Le troisième, Dar es Salam a survécu longtemps mais avec le changement des hommes en place, notamment à Bordeaux, des malentendus navrants l’ont achevé, à mon grand regret, et je ne vous cache pas que j’en ai été très malheureux. Il est évident que les mots n’ont pas toujours le même sens selon que l’on se trouve d’un coté ou de l’autre de la Méditerranée.

De cette première expérience de jumelages sportifs il n’est résulté, mis à part les bons moments passés ensemble, aucune action concrète, culturelle ou économique notamment.

« Nous avons mis les moyens pour réussir notre dialogue »

Poursuivant sur notre élan nous avons proposé aux Maires de Casablanca et de Bordeaux de jumeler les deux villes. S M feu Hassan II, qui avait été étudiant chez nous, a chaleureusement accueilli cette initiative que je conduisais à Bordeaux sous l’autorité de Jacques Chaban Delmas. Une délégation d’une centaine de personnes est venue à Casablanca avec notamment trente-six dirigeants d’entreprise. Nous avons été merveilleusement reçus. Une délégation de Casablanca de même importance est venue à Bordeaux dans une excellente ambiance. Des contacts se sont enclenchés et je fus chargé d’animer le comité de suivi bordelais, ce que je fis pendant sept ans. Celui ci comportait tout ce qui comptait dans notre ville et était jumelable.

Bien sûr la partie économique était le pivot de notre action organisée à Bordeaux par la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bordeaux et, à Casablanca, par la Chambre Française de Commerce et d’Industrie du Maroc. Les Chambres des Métiers qui regroupent les artisans étaient présentes. Le Comité d’expansion Aquitaine, dont la vocation était d’engager des actions économiques tous azimuts, les Chambres d’Agricultures, des écoles comme l’École Nationale supérieure d’électronique et de radioélectricité de Bordeaux, celle d’Architecture, les Universités des Sciences, de Droit, de Médecine, le Port Autonome ont pris contacts avec leurs homologues marocains. Étaient également des nôtres le Comité des expositions, c’est-à-dire la Foire de Bordeaux, Air France, Royal Air Maroc, le Centre Hospitalier Régional, le Centre de transfusion sanguine, ainsi que les Ordres des avocats et des Experts Comptables, l’Office du tourisme, l’Orchestre de Bordeaux Aquitaine, les Musées, le Centre d’information jeunesse, l’agence d’urbanisme, des Clubs Rotary et des clubs Lion’s, les Journaux Sud Ouest et La Croix. Bref, tout ce qui comptait dans notre ville.

Pardon pour cette liste un peu longue mais j’ai voulu vous dire que nous avons mis les moyens pour réussir notre dialogue qui avait pour objectif, bien sur, de tisser des liens de tous ordres, amicaux, car l’amitié à mon sens ça compte, mais surtout, économiques et culturels, qui déboucheraient sur des actions concrètes et pérennes pour le bien des populations concernées.

Qu’en est il advenu ?

Bien sûr des résultats notables ont été enregistrés, bien qu’ils soient par moment difficilement cernables.

Des transferts de compétences ont été réalisés entre les fonctionnaires municipaux, avec l’aide de l’Europe, parfois avec le programme Med Urbs notamment. Les Agences d’Urbanisme ont collaboré utilement, particulièrement en matière d’informatique. En matière de vin des transferts de technologie ont été opérés et des entreprises bordelaises se sont installées dans la région de Meknès.

Je me souviens aussi d’avoir accompagné à plusieurs reprises des délégations de dirigeants d’entreprises, merveilleusement reçues ici même. Peut être même trop bien…

Quelques temps après, nombreux sont ceux qui m’ont fait part de leurs difficultés à harmoniser leur travail avec leurs interlocuteurs marocains et ils en étaient surpris, compte tenu de la qualité des premiers contacts. Ils ne comprenaient pas les raisons des difficultés qu’ils rencontraient. Ce devait être la même chose en sens inverse, coté marocain, j’en suis persuadé.

Cultures et modes de vie

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Michel Laurent à la tribune du Forum de l’IMRI. A sa droite, Mohammed Mehdi Bouazzaoui, administrateur de l’IMRI, et Bassim Jaï Hokimi, Président de ATLAMED, ancien PDG de l’ONA. © LeJMED.fr - mai 2011

J’ai essayé de connaître les réalisations concrètes qui résultaient de ces missions, ce qui n’a pas toujours été facile. Si bien qu’ils m’ont surtout parlé de difficultés qui résultaient à l’évidence, la plupart du temps, de divergences entre les cultures entre les modes de vie des uns et des autres.

Tout d’abord de la gestion du temps. Prendre rendez vous un, deux ou trois mois à l’avance est courant à Bordeaux. Ce n’est pas vraiment le cas ici et je me souviens d’un Professeur de médecine qui dirigeait le service d’urologie à l’hôpital de Bordeaux, qui voulait rencontrer ses collègues Casablancais et qui n’arrivait pas à convenir d’un rendez vous.

Je l’ai présenté au Maire de Casablanca en visite à Bordeaux qui lui a proposé de l’accompagner le lendemain à Casa et de lui organiser ses contacts immédiatement. Malheureusement, l’agenda du Professeur était programmé… entre trois et quatre mois à l’avance, et il ne pouvait pas quitter Bordeaux si précipitamment.

C’est un exemple parmi tant d’autres, un cas limite certes, mais qui n’en n’est pas moins significatif. Le mode de fonctionnement des uns et des autres est différent. Encore faut-il le savoir pour pouvoir en tenir compte.

Concernant toujours la gestion du temps, il faut aussi parler de l’appréhension de l’avenir à moyen et à long terme qui pose aussi, souvent, des problèmes.
Enfin, dans la vie courante, il faut tenir compte notamment des différences dans nos relations hommes - femmes, des interdits en matière de nourriture, de la relation à l’argent, de mots à ne pas prononcer – comme celui adressé à Zidane à la finale de la Coupe du monde de football –, des périodes de Ramadan qui sont au Maroc des moments de recueillement et de prières, peu propices au travail, de l’importance des repas pris ensemble qui, au Maroc plus qu’en Europe, sont des moments d’intimité intellectuelle et de fraternisation, de l’importance de la famille, des relations avec les personnes âgées, etc, etc…

Et puis, reste au fond de notre subconscient de vieilles divisions peut être dues à l’histoire ou à des sensibilités différentes qui suscitent entre nous des incompréhensions.

Pour en revenir à l’action que j’ai menée je crois devoir le redire nous avons fait beaucoup d’efforts, mis beaucoup de moyens en place, consacré beaucoup de temps pour des résultats certes significatifs, mais qui ne correspondent pas à ce que l’on pouvait en attendre. Beaucoup de bonnes volontés se découragent, tel cet Adjoint au Maire de Bordeaux qui a déclaré un jour, en ma présence, que tout cela ne servait à rien et que désormais le jumelage se limiterait à des échanges de fonctionnaires… Ce qui me semble humainement dramatique, et en tout cas défaitiste. Au lieu d’essayer d’améliorer les choses il préférait les laisser en l’état et ne rien faire… Autrement dit, il capitulait. Vous imaginez ma tristesse ! Je ne comprenais pas, et je ne comprends toujours pas, que l’on puisse se satisfaire d’une telle situation.

« Nous n’avons pas su gérer nos différences culturelles »

Alors, bien sûr, ce dont je parle remonte déjà à quelques années. Je sais que les méthodes de travail ont évolué, surtout au Maroc. Dans les très grandes entreprises, dans les administrations, dans les syndicats patronaux j’ai rencontré des cadres de valeur parfaitement adaptés à leurs marchés, mais il n’en reste pas moins que ce que je vous rapporte aujourd’hui est globalement toujours d’actualité pour le plus grand nombre.

En fait, il est clair que nous n’avons pas su gérer nos différences culturelles. En l’occurrence, ce qui nous a manqué, c’est la connaissance des us et coutumes de l’autre, de sa culture, préalable à toute action réussie sur le terrain.

La liste des chantiers internationaux gâchés ou perdus par la destruction de la confiance réciproque, le plus souvent par manque de compréhension des valeurs légitimes et des coutumes des interlocuteurs, est considérable.

Pour éviter ces échecs, il faut d’abord mettre en place une réflexion, une formation sur la culture des interlocuteurs, qui dépasse les stéréotypes et mette en lumière les « évidences invisibles » qui guident le comportement de nos interlocuteurs, à notre insu.

Un chantier utile pour l’UPM… et d’autres

Alors, je voudrais profiter de la tribune qui m’est offerte aujourd’hui pour proposer ce que je perçois comme un gage d’efficacité et d’espoir : qu’avant toute action internationale, une formation à la culture de l’autre soit organisée, sur les deux rives de la Méditerranée. Peut-être sous la forme de séminaires d’un ou deux jours ?

Ceux-ci pourraient être utiles pour les responsables du monde économique – je pense notamment aux Chambres de Commerce et aux organisations patronales –, mais aussi dans les relations politiques internationales, et je regarde principalement aujourd’hui vers l’Union pour la Méditerranée qui pourrait ouvrir là un chantier utile qui contribuerait à rapprocher les peuples de notre mer, Mare nostrum, n’est-ce-pas.

Je pense aussi aux écoles qui touchent au commerce international. En matière d’échanges culturels je me tourne aussi tout naturellement vers le Président de la Fondation Anna Lindh, M.André Azoulay qui n’a pas pu être des nôtres aujourd’hui, à mon grand regret. Je crois savoir qu’il a lancé une initiative intitulée « Croire dans le dialogue, agir pour la citoyenneté, échanger les pratiques sur la participation et la démocratie ». Quel beau programme… !

L’Unesco aussi pourrait peut-être avoir un rôle à jouer notamment dans le cadre de la convention sur le Patrimoine culturel oral et immatériel.

Après une dizaine de réunions, pays par pays, entre la France et le Maroc pour commencer, car nous parlons tous français, ce qui est une chance, nous pourrions éditer un document, un petit opuscule, qui soulignerait les points de blocage que nous avons rencontrés. Ceci faciliterait le travail, le dialogue, les efforts, de tous ceux qui ont un chantier international. Bien évidemment ce que je propose ne peut être qu’un élément du dialogue entre les civilisations. Mais, à mon avis, ce devrait en être le préalable.

La mondialisation est en cours, c’est inéluctable. Chacun est amené à entrer en interaction avec des « autres »

Mon vœu le plus cher aujourd’hui est qu’au prochain Forum de l’IMRI nous puissions nous dire ce qui a été fait dans ce domaine et commencer à en évaluer les résultats.

Comment faire mieux sans renier son identité ?

Alors nous bâtirions ensemble le monde de demain

Je vous remercie


Michel LAURENT
Ancien élu de Bordeaux et Président-fondateur de l’Association « Bordeaux Aquitaine Maroc » (BAM)
Discours au Forum de l’IMRI, à Casablanca, les 27 et 28 Mai 2011

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Sites de référence :
- Site de l’IMRI, Institut marocain des relations internationales
- Site de la BAM, Association Bordeaux Aquitaine Maroc

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