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Meriem BEN SALAH : « Le nouveau paradigme mondial oblige l’Afrique à repenser son développement »

12 juillet 2026
Meriem BEN SALAH : « Le nouveau paradigme mondial oblige l'Afrique à repenser son développement »
Meriem BEN SALAH, Maître de conférences à l’Université de Caen Normandie. Photo © DR - CLIQUER SUR L’IMAGE POUR L’AGRANDIR.
« La fragilité d’une économie ne se mesure pas uniquement au poids de sa dette. Elle se lit aussi dans ses dépendances : dépendance à une matière première, à une technologie, à une devise étrangère, à des importations alimentaires ou énergétiques… » estime Meriem Ben Salah, proposant de « revisiter la notion même de financement durable »…

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Une contribution de Meriem BEN SALAH
Docteure en finance et maître de conférences
à l’Université de Caen Normandie

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Le premier mot de géopolitique que j’ai appris n’était ni « guerre », ni « diplomatie ». C’était « embargo ».

C’était en 1990, après l’invasion du Koweït par l’Irak. Mon père m’expliquait qu’un pays pouvait être mis au ban de la communauté internationale. Ma réaction d’adolescente avait été presque naïve : « Comment peut-on punir un État comme on punit un enfant ? Tu ne sors plus. Tu ne joues plus avec tes amis. Tu ne participes plus aux activités collectives. »
Cette scène ne m’a jamais quittée.

L’embargo m’a appris un mot. Il m’a surtout appris une leçon : toute dépendance finit un jour par avoir un prix. En quelques années, le PIB de l’Irak a été divisé par quatre.
Depuis, je me suis souvent demandée si cet enseignement ne valait pas aussi pour d’autres économies, et notamment pour celles du continent africain.

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Trente ans puis
tout bascule

Pendant près de trente ans, la mondialisation a semblé reposer sur un équilibre presque naturel. La Chine produisait, l’Occident consommait et l’Afrique fournissait les matières premières. Les chaînes de valeur s’allongeaient, les capitaux circulaient librement et la recherche d’efficacité économique dictait les décisions.

Puis les certitudes ont vacillé.
Pandémie, tensions commerciales, guerre en Ukraine, crise énergétique… En quelques années, ces chocs ont profondément rebattu les cartes. Les grandes puissances ont repensé leurs priorités. Leur objectif n’est plus seulement de gagner en compétitivité ; il est aussi de réduire leurs dépendances. Elles investissent pour reprendre le contrôle de ce qui est devenu stratégique : leurs approvisionnements, leurs technologies, leurs capacités industrielles et, plus largement, leur avenir économique. Elles rapatrient certaines activités, reconfigurent les chaînes de valeur et renforcent leur souveraineté économique.
En d’autres termes, elles financent leur résilience.
Et si c’était aussi la véritable question pour l’Afrique ?

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Que vaut-il mieux
financer ?

Car si les grandes puissances investissent désormais pour réduire leurs dépendances, la question est peut-être moins de savoir comment financer davantage le développement africain que de déterminer ce qu’il faut financer en priorité.

Pendant longtemps, le débat s’est concentré sur une même interrogation : comment attirer davantage de capitaux ? Cette question demeure essentielle. Mais elle est devenue insuffisante.

La véritable question est peut-être désormais celle-ci : que faut-il financer pour rendre les économies africaines moins dépendantes ?
Car la fragilité d’une économie ne se mesure pas uniquement au poids de sa dette. Elle se lit aussi dans ses dépendances : dépendance à une matière première, à une technologie, à une devise étrangère, à des importations alimentaires ou énergétiques… ou encore à des chaînes de valeur dont les segments les plus rémunérateurs se situent ailleurs.

Depuis des décennies, l’Afrique exporte ses matières premières – cobalt, cacao, pétrole, cuivre, lithium… – tandis que les activités de transformation, les technologies, les brevets, les marques et les marges restent, elles, ailleurs.
Pourtant, la perte de valeur ne s’arrête pas là.

Après avoir longtemps exporté ses matières premières, l’Afrique exporte désormais aussi une partie de sa capacité à financer son propre développement.
Les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds souverains africains gèrent aujourd’hui plusieurs centaines de milliards de dollars d’actifs. Pourtant, une part importante de cette épargne est investie sur les marchés internationaux plutôt que dans le financement de l’économie productive du continent.

Dans les deux cas, la valeur est créée ailleurs avant de revenir sur le continent sous forme de produits manufacturés, de technologies… ou de capitaux plus rares et plus coûteux.

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Mieux capter
la valeur

Depuis des décennies, les politiques de développement cherchent avant tout à créer davantage de richesse. Je crois que le prochain défi sera de mieux en capter la valeur.
C’est sans doute ici que la notion même de financement durable mérite d’être revisitée.

Le financement durable est généralement associé, à juste titre, à la transition écologique. Cette dimension est essentielle. Mais dans un monde où les dépendances sont redevenues des instruments de puissance, cette définition mérite d’être élargie.
Un financement est-il réellement durable s’il entretient les dépendances qu’il prétend combattre ?

À l’inverse, un financement ne devrait-il pas être considéré comme durable lorsqu’il permet à une économie de transformer davantage de ressources localement, de mobiliser son épargne, de développer ses propres chaînes de valeur et de capter une part plus importante de la richesse qu’elle crée ?
Autrement dit, un financement n’est peut-être pas durable uniquement parce qu’il est vert. Il l’est aussi lorsqu’il renforce durablement la capacité d’une économie à produire, transformer, innover et investir par elle-même.

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De la nature de
l’interdépendance

Adolescente, je croyais qu’un embargo empêchait simplement un pays de participer aux activités collectives du monde.
Aujourd’hui, je comprends que la question n’est pas l’interdépendance. C’est la nature de cette interdépendance.

La souveraineté économique ne consiste pas à supprimer toute interdépendance. Aucune économie ne le peut, ni ne le souhaite.
Elle consiste à disposer d’une capacité d’action suffisante pour absorber les chocs, préserver ses intérêts et construire son développement selon ses propres priorités.

Le continent africain ne changera peut-être pas son destin en créant simplement davantage de richesse. Il le changera lorsqu’il captera enfin une plus grande part de la valeur qu’il contribue déjà à créer, et qu’il la transformera durablement en développement. C’est peut-être là que commence la véritable souveraineté économique.

Pendant longtemps, la question a été : comment financer le développement de l’Afrique ? Peut-être est-il temps d’en poser une autre : comment faire en sorte que le développement de l’Afrique bénéficie d’abord… à l’Afrique ?

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