Retrouvez AfricaPresse.paris sur :
RSS

Outils

Lionel Zinsou, ex-PM du Bénin, coprésident AfricaFrance : « La Chine a rendu un service considérable à la croissance africaine »

18 août 2017
Lionel Zinsou, ex-PM du Bénin, coprésident AfricaFrance : « La Chine a rendu un service considérable à la croissance africaine »
À la veille des Rencontres Africa 2016 qui ont rassemblé à Paris, en septembre 2016, nombre de personnalités de haut niveau ainsi que quelque deux mille entrepreneurs de France et d’Afrique, Lionel Zinsou, co-président de la Fondation AfricaFrance, nous avait accordé un long entretien exclusif. Dans ce premier volet, Lionel Zinsou « décoiffe » quelques idées reçues tout en nous proposant une analyse affinée de la situation économique de l’Afrique de l’Ouest.

Photo - Lionel Zinsou, ancien Premier ministre du Bénin, co-président de la Fondation AfricaFrance (© DR)


Propos recueillis par Alfred Mignot


Alfred Mignot - Comment va l’Afrique ? Lors de notre précédente entrevue, au printemps 2015, vous me disiez que l’afro-optimisme, ce n’était pas forcément gagné... et en effet, pendant de longs mois, l’ambiance était plutôt au désamour. Mais voilà que l’étude McKinsey parue le 15 septembre vante à nouveau le potentiel africain, malgré une conjoncture moins brillante qu’en 2010...

LIONEL ZINSOU - Quand on prend des nouvelles de la santé économique d’un continent, il faut distinguer la conjoncture et la tendance longue. Or, cette dernière n’a pas changé. En 2015 comme en 2016, la tendance longue reste celle que décrit le nouveau rapport de McKinsey : nous sommes devant trente ans de croissance pour l’Afrique. Les moteurs de cette croissance sont intacts : la démographie, la constitution de classes moyennes et supérieures, l’activation de toute une série d’outils économiques comme les valeurs foncières, l’épargne, le développement des marchés financiers... C’est toute une série de phénomènes profonds qui ont été longtemps mal évalués, mais qui s’affirment de plus en plus. On va donc vers un avenir dont les traits dominants sont identifiés depuis des années : une croissance fortement urbaine, un renouveau agricole très impressionnant, l’industrialisation par plus de transformation des matières premières... En tendance longue, rien n’a changé, l’Afrique va comme elle allait, à un rythme de croissance exceptionnel, de type asiatique.

En revanche, si l’on dresse le bilan conjoncturel, on observe en effet que le rythme de croissance est infléchi, par le fait qu’un certain nombre de pays subissent la baisse des rentes minières et pétrolière.

Le phénomène est d’ailleurs assez ancien pour les rentes minières - depuis un certain temps déjà on s’est installés dans des cours plus bas du fer, du cuivre et du diamant. Plus récemment, le cours du gaz a baissé de manière importante du fait de l’irruption du gaz de schiste, entraînant la chute du baril de pétrole. Le point le plus bas a été atteint en début d’année, à 26 $. C’est tout à fait exceptionnel puisque même au plus fort de la crise financière, en décembre 2008, on était à 32 $ le baril. Les pays exportateurs d’Afrique ont ainsi subi en 2015 un choc très fort, un véritable accident industriel. Maintenant, on est remonté à 20 $ au-dessus, autour de 46 $ et bien sûr c’est mieux, cela donne des éléments de reprise.

Mais le tobbogan des prix du pétrole, du gaz et des grands minéraux n’aura affecté qu’un nombre restreint de pays - même s’il est vrai qu’ils représentent les cinq premières économies du continent : l’Afrique du Sud, le Nigéria, l’Égypte, l’Algérie et l’Angola -, car sur l’ensemble du continent, les pays importateurs nets de matières premières sont très majoritaires. Ainsi certains pays - comme le mien, le Bénin - absorbent de la désinflation avec la baisse du coût de leurs importations, notamment du pétrole et du gaz, et c’est donc pour eux un facteur de croissance.

Reste qu’en termes de PIB de l’ensemble du continent, comme les plus grandes économies africaines sont les plus affectées - ajoutez-y la RDC, le Zimbabwe et le Mozambique, la Zambie... -, on observe en effet un ralentissement de la croissance, qui se trouve temporairement divisée par deux.

Conjoncturellement, nous nous trouvons ainsi à un moment où grosso modo la croissance économique égale la croissance démographique, celle-ci se situant juste sous les 3 % pour l’ensemble du continent, et à 3,7 % pour l’Afrique subsaharienne - notez d’ailleurs que contrairement à ce que l’on croit souvent, la fécondité baisse en Afrique, surtout dans les grands centres urbains et parmi les classes moyennes, mais c’est l’espérance de vie qui augmente... Si l’on passait en dessous de cette égalité démographie/croissance, on connaîtrait un appauvrissement du revenu par tête, on renouerait ainsi avec les médiocres années 1980-1990. Mais il semble que cela puisse être évité, grâce au retour du pétrole à au moins 46 $ le baril, et par le fait que les grands marchés de matières premières ne paraissent plus devoir baisser.

Et si l’on regarde de plus près les différents pays, en particulier d’Afrique de l’Ouest francophone ?

LIONEL ZINSOU -L’Afrique occidentale hors Nigéria, l’Afrique de la zone franc, de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, va réaliser sa croissance historique la plus élevée. C’est à dire que l’UEMOA, la zone franc - les clichés sur le thème que les francophones iraient moins vite que les anglophones, sont évidemment infondés - est en l’occurrence la région d’Afrique et l’une des zones au monde qui, avec 6 % de croissance moyenne, s’approche souvent d’une croissance à deux chiffres. La Côte d’Ivoire, par exemple, devrait atteindre cette année son record historique, avec plus de 9 %.

Il faut donc bien faire la différence. Dans la même CDEAO, vous avez une situation contrastée, avec un Nigeria fortement affecté, en récession en 2016, mais une UEMOA à ses niveaux les plus élevés, selon que les pays sont exportateurs nets ou importateurs nets de matières premières. Cela étant, Il faut que situation se stabilise pour les matières premières parce que l’on est en risque d’appauvrissement, alors qu’on vient de vivre quinze années d’amélioration - même en 2008-2009, période où le reste du monde souffrait de la récession.

Donc, tout concourt à conforter l’afro-optimiste ?

LIONEL ZINSOU - Les gens qui sont vraiment très optimistes sur l’Afrique disent que dans un contexte pareil, faire entre 2,5 % et 3 % de croissance, c’est encore beaucoup mieux que les pays développés. Et donc donc que si l’Afrique subit aussi le choc très fort de cette crise mondiale de contraction du commerce international et du ralentissement la croissance chinoise, ainsi que de l’excès d’offre de matières premières... elle reste tout de même le continent le plus résilient. Pour autant, elle ne peut pas se permettre de s’appauvrir.

Pour se résumer : oui, on réduit les investissements pétroliers, mais la révolution industrielle est en marche, comme celle des services financiers avec les fintech qui se développent à grande vitesse, comme encore l’agriculture qui se métamorphose... rien tout cela n’est interrompu par deux ans de mauvaise conjoncture.

Le bilan est contrasté, mais sur le long terme rien n’a changé, l’Afrique reste le continent qui portera la croissance de ce siècle.

Un nouveau débat se fait jour en Afrique, à propos du rôle de la Chine. On entend dire que « La Chine recolonise l’Afrique ». Votre opinion ?

LIONEL ZINSOU - Je trouve que tous les propos qui comportent une dose assez forte de jugements de valeur xénophobes relèvent plutôt du discours politicien que des débats qui permettent de faire avancer la compréhension des choses.

La Chine ne recolonise pas l’Afrique. Coloniser, c’est prendre des leviers de pouvoir, c’est dénier l’égalité des droits des citoyens, c’est exercer une emprise sur tous les facteurs de souveraineté... Cela n’a aucun sens de dire que la Chine recolonise l’Afrique. Cela n’a aucun sens de dire, aussi, qu’il y a ici et là des réminiscences de la Françafrique... les considérations xénophobes ne sont pas plus efficaces sur la Chine que sur d’autres acteurs.

Certes, mais l’on reproche par exemple à la Chine de ne pas faire travailler la main d’œuvre locale, d’importer ses ouvriers en Afrique, et que ses entreprises font souvent montre d’une piètre responsabilité sociale...

LIONEL ZINSOU - Oui, mais nous évoquons là autre chose. Le mot recolonisation est utilisé pour stigmatiser, pour flétrir, pour conduire une bataille politique. Et il est spécialement déplacé que ce soient des étrangers à l’Afrique qui disent que la Chine recolonise l’Afrique. C’est gênant, surtout si ce sont des observateurs de pays qui ont vraiment colonisé l’Afrique dans les cent cinquante dernières années.

En revanche oui, il y a des particularités... La Chine est aujourd’hui le premier fournisseur de l’Afrique et sera bientôt le premier bailleur d’aide publique, elle est extrêmement active et pour dire la vérité elle a vraiment rendu un service considérable à la croissance africaine ! Ne serait-ce que pour avoir fait réagir tous les pays du monde : ils ont redécouvert l’Afrique parce que la Chine a prouvé que l’on pouvait augmenter ses exportations vers l’Afrique, qu’avec de la compétence, de la compétitivité, on pouvait aller jusqu’à des taux de + 20-25 % par an. Ainsi des opérateurs qui étaient assoupis dans des échanges assez mous, des flux d’investissement assez maigres, se sont tout d’un coup demandés « qu’est-ce que la Chine a vu que nous n’avons pas vu, et qui lui a permis de passer en vingt ans de 1 % à 15 % de parts de marché ? »

Mais comment, d’un point de vue africain, justifier l’importation massive de travailleurs chinois ?

LIONEL ZINSOU - La Chine a totalement bousculé le continent, c’est cela qu’il faut retenir, beaucoup plus que tous les fantasmes sur la recolonisation. Mais, en même temps, elle n’est pas encore prête. C’est pour cela qu’elle envoie des milliers de techniciens, d’ingénieurs, de sociologues dans des universités hors de Chine, souvent en Europe, pour apprendre les codes, les lois, les langues, de façon à pouvoir projeter sur le terrain en Afrique - mais aussi en Amérique latine et en Asie - des gens adaptés et en capacité d’utiliser les ressources du pays. Et quand vous parlez avec les responsables chinois, ils vous expliquent qu’ils n’ont pas pas la moindre intention de continuer à utiliser de la main-d’œuvre captive, pénitentiaire, ni à tout envoyer de Chine, mais qu’aujourd’hui leurs entreprises ne savent pas projeter des cadres internationaux, contrairement aux entreprises européennes, par exemple.

Quant aux normes environnementales et sociales, on observe qu’en Chine elles changent à toute vitesse. C’est vrai que les Étatsuniens et les Européens surtout ont un avantage, car cela fait longtemps que leurs entreprises sont régulées et appliquent des normes sociales et environnementales. En Chine, vous avez vu récemment les normes changer à toute vitesse, à cause de l’impact politique de la pollution. Par exemple les carburants présentent des niveaux insupportables de soufre et de particules. La Chine vient de changer radicalement ses niveaux d’acceptation de pollution par les carburants parce que cela devenait, à la lettre, invivable. Ce bouleversement des normes sociales et environnementales en Chine va aussi se projeter de plus en plus à l’extérieur, donc également en Afrique.

◊◊◊

En savoir plus sur les activités et les actualités d’AfricaFrance : rendez-vous sur le site WWW.AFRICAFRANCE.ORG

Ce texte a été publié une première fois sur le blog EuroMed-Afrique d’Alfred Mignot, sur LaTribune.fr, le 21 septembre 2016.

Articles récents recommandés