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Les « Encuentros Averroès », à Cordoue, en quête du mieux vivre-ensemble la diversité méditerranéenne

Espagne | 11 février 2011 | src.LeJED.fr
Cordoue - Dix-sept ans après leur création à Marseille par Thierry Fabre (1), les Rencontres d’Averroès viennent de se tenir en « version espagnole », avec la première édition de « Los Encuentros Averroes », à Cordoue, ville ou est né justement le philosophe Averroès en 1126. Le thème choisi pour inaugurer ces journées fut « El paradigma de Córdoba. Identidad y diversidad » (Le paradigme de Cordoue. Identité et diversité). Ainsi, la première édition des rencontres cordouanes a-t-elle choisi à son tour de mettre en débat ce modèle historique, en résonance entière avec l’actuel débat central des Méditerranéens : comment vivre ensemble dans la diversité ? Et comment s’inspirer du paradigme de Cordoue dans une perspective d’avenir partagé ?

Un reportage de Nadia Bendjilali
Envoyée spéciale à Cordoue, pour LeJMED.fr

Inauguration de « Los Encuentros Averroes », le 3 février 2011 à Cordoue, Andalousie. De gauche à droite : Thierry Fabre, créateur et concepteur des Rencontres d’Averroès ; Manuel Torres, directeur de la Chaire UNESCO de Résolution de conflits de l’Université de Cordoue ; Gema Martín Muñoz, Directrice Générale de la Casa Árabe ; Carlota Álvarez, gérante de la Fondation « Córdoba, Cité Culturelle » ; Driss Ksikes, organisateurr des Rencontres Abn Rochd à Rabat ; Bernard Jacquier, Président d’Espace Culture Marseille, producteur et organisateur des Rencontres d’Averroès Marseille. © Casa Árabe - Lola Araque.

Certes, dans cette Andalousie du mythique « modèle Al Andalus », le risque était grand de se réfugier dans la nostalgie d’un paradis perdu. Mais, c’était sans compter sur les qualités d’expertise de Casa Árabe et son Institut International des Études Arabes et du Monde Musulman, qui ont apporté des éclairages dans toutes leurs complexités, tandis que Les penseurs de renom invités à débattre autour de la thématique ont partagé leurs savoirs et leurs réflexions en soulignant des lumières mais aussi des ombres de la période d’Al Andalus.

« Une internationale de la pensée critique en Méditerranée »

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Le 3 février 2001, au Rectorat de Cordoue, Andalousie. De gauche à droite : Aurora Salvatierra, (Études hébraïques), professeur à l’Université de Grenade ; Gema Martín Muñoz, Directrice Générale de la Casa Árabe ; Manuel Torres, directeur de la Chaire UNESCO de Résolution de conflits de l’Université de Cordoue ; Carlota Álvarez, gérante de la Fondation « Córdoba, Cité Culturelle » ; Emilio González Ferrín, (Études arabes), professeur à l’Université de Seville. © Casa Árabe - Lola Araque

« Penser la Méditerranée des deux rives » : au-delà d’une volonté, c’est désormais une réalité, concrétisée aujourd’hui par la signature d’une Charte reliant Marseille, Rabat et Cordoue. Cette signature a du reste marqué de manière symbolique le début des rencontres, constituant le réseau des partenaires des Rencontres d’Averroès (dont nous parlions en novembre 2010).
« Merci à Marseille de se rappeler depuis 17 ans de la portée de la pensée d’Averroès et de l’avoir rappelé à Cordoue. Merci aussi à Rabat, cette ville de notre voisin le plus immédiat, le Maroc, celui finalement “du trottoir d’en face” puisqu’il n’y a guère que 14 km qui nous séparent, et cependant tellement de méfiance », tels furent les mots d’introduction de Manuel Torres, de l’Université de Cordoue.

Thierry Fabre, de son côté, proposa de rendre hommage aux descendants d’Averroès : « Les peuples tunisiens et égyptiens nous offrent un printemps en hiver : ils ont su se lever malgré les régimes d’oppression en place et imposent la liberté de pensée dans l’espace public. Ces fils de la « houria » (liberté) au cœur de l’actualité sont en résonance avec nos travaux qui sont le fruit d’un “paradigme de Cordoue” défini comme une forme d’internationale de la pensée critique »

Presque un millénaire de coexistence pacifique
entre Islam et Occident

Ces rencontres ont emprunté à Ramin Jahanbegloo, philosophe politique iranien et professeur à l’Université de Toronto, reconnu pour ses positions en faveur de la démocratie, de la non-violence et de l’ouverture au monde occidental, le titre de ce premier rendez-vous.

Deux tables rondes, les 3 et 4 février, ont permis d’évoquer tour à tour ce paradigme de Cordoue dans le passé autour de la question « une culture, trois religions », puis de le projeter dans le présent. L’objectif est clairement de se donner les moyens de mieux comprendre ce que se doivent Orient et Occident afin de se donner des raisons d’espérer construire de nouvelles voies de coexistence.

L’esprit des Rencontres d’Averroès, comme désormais de « Los Encuentros » de Cordoue, est de créer un espace de débat dans l’espace public avec un public élargi, que des spécialistes s’adressent dans ce contexte à ceux qui ne le sont pas. Or, cette édition s’est tenue dans l’enceinte de l’université, qui plus est durant une période de préparation d’examens, d’où une minorité de jeunes gens, encore moins de néophytes. La période choisie pour la prochaine édition (le printemps 2012) et l’envie de proposer une agora au plus grand nombre, chère aux organisateurs, nous laissent à penser que dans le futur ces rencontres s’installeront dans cet esprit.

Reste que, pour une première édition, la société civile était tout de même au rendez-vous, et notamment lors de la seconde table ronde, avec près de 350 personnes présentes – l’aura de l’écrivain et ami du monde arabe Juan Goytisolo ayant sans doute fortement contribué à cette affluence –, qui ont interagi avec les intellectuels présents.

" Le paradigme de Cordoue est une négation de la violence "

Au sortir de seconde table ronde, Ramin Jahanbegglo, philosophe politique iranien et professeur à l’Université de Toronto, a répondu pour LeJMED.fr aux questions suivantes :

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Ramin Jahanbegglo, philosophe politique iranien et professeur à l’Université de Toronto. © Nadia Bendjilali

LeJMED.fr – Peut-on appliquer la paradigme de Cordoue au moment présent, selon vous ?

Ramin Jahanbegglo – Ce qui se passe actuellement dans le monde musulman nous permet d’espérer. Cet effort de dialogue intraculturel, mais aussi interculturel, pour avoir un horizon ouvert, est une nécessité philosophique mais aussi politique vers la démocratisation. Le paradigme de Cordoue est une négation de la violence en ce sens que la potentialité de dialogue minimise la violence. On va donc d’une logique d’exclusion à une logique d’inclusion.

LeJMED.fr – Selon vous, quelles sont les plus-values du dialogue ?

Ramin Jahanbegglo – L’impératif de dialogue permet ne pas choisir la haine, le racisme, l’exclusion. Ne pas faire ce choix, c’est laisser la voie ouverte à l’extrémisme, toute forme d’extrémisme, qu’il soit religieux ou politique.

LeJMED.fr – Vous êtes un dissident en Iran, vous avez été emprisonné du reste par le régime théocratique en 2006, durant 4 mois. Pourtant, vous continuez à apporter de la controverse à l’intérieur du monde musulman. Pourquoi cette posture ?

Ramin Jahanbegglo – Je suis un musulman contre le fanatisme, contre l’exclusion, contre la théologie politique ainsi que la vision al-qaïdienne de l’islam. Je trouve que la civilisation musulmane a apporté une contribution majeure à l’histoire humaine à travers l’histoire de l’art, l’architecture, la poésie, le mysticisme, etc. Et il m’importe d’échanger autant à Istanbul, qu’à Amman ou dans l’Inde, dont il convient de se souvenir que c’est le deuxième pays musulman au monde. Par ailleurs, je me sens très proche des penseurs juifs comme Buber, Levinas et Maïmonide. En somme, le paradigme de Cordoue c’est cela, cette internationalisation de l’autre. Il est temps de réactiver cette expérience de reconnaissance et de coopération !


Bref, « il faut savoir faire la somme pas la soustraction » nous conseille Juan Goytisolo. C’est bien la leçon que nous pouvons tirer de tout cela.

Nadia Bendjilali
Envoyée spéciale à Cordoue, pour LeJMED.fr

(1) Voilà ce qu’écrivait Thierry Fabre, le fondateur et concepteur des Rencontres d’Averroès, en 1994, dans le prolongement du 1er acte des Rencontres :
« La rencontre a bien eu lieu entre les deux rives [de la Méditerranée] et elle a souvent été fertile. Avec ses règles et ses limites, ses conflits et ses dominations, la convivance a bien eu lieu dans la civilisation d’Al Andalus (...) La référence à l’Andalousie, dans la perceptive du partenariat euro-méditerranéen, n’est pas « une erreur qu’il faut absolument éviter », c’est au contraire l’expression et la reconnaissance d’un héritage commun (...) Il ne s’agit pas de bâtir de nouveaux châteaux en Espagne, pas plus que de fabriquer une « mythologie commune » (...) mais de savoir comment dépasser la confrontation qui s’annonce ».


À propos de Casa Árabe
Institution espagnole créée en 2006, installée à la fois à Madrid et à Cordoue, a pour vocation d’être un instrument qui contribue à renforcer et consolider les relations entre les pays arabes et musulmans et l’Espagne, à développer une connaissance autour de la réalité et l’histoire de ces pays.
Ce centre propose des activités académiques, politiques, économiques, culturelles et éducatives dans le but de promouvoir le dialogue et le débat entre les deux mondes tout en améliorant l’échange culturel et le métissage entre les deux civilisations.
Parmi ses activités, on notera l’importance du volet publication avec notamment une nouvelle collection « plis de la mémoire » dont le n°2 autour d’une interview du penseur lumineux et critique de l’islam Nasr Hamid Abu Zayd, décédé récemment, vient de paraître.
Le site de Casa Árabe

À propos de Córdoba 2016
La Fondation " Córdoba, Cité Culturelle " porte la candidature de " Cordoue " comme Capitale européenne de la Culture en 2016. La ville est donc en lice face à cinq autres concurrentes. La sélection finale aura lieu à l’été 2011.
Célèbre par son histoire et sa beauté, Cordoue a été déclarée Patrimoine de l’Humanité en 1984 par l’Unesco.
Si tout le monde connaît la Mosquée de Cordoue, la cité Madinat al-Zahra, construite à partir de 936 sous le règne du premier calife Abd Al-Rahman III, à quelques kilomètres à peine de Cordoue, est un vestige précieux de l’âge d’or de l’Espagne musulmane. Le site archéologique de ce palais-cité, avec seulement un dixième de la ville qui a été fouillé, offre à la visite un fleuron de l’architecture omeyyade, complété d’un espace muséal très bien conçu.
Site de Córdoba 2016
Site de Madinat al-Zahra


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