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Mondher Khanfir : « Le secteur de la santé, exemple d’une croissance fondée sur l’innovation, seule voie pour la reprise économique en Tunisie »

28 juin 2018
Mondher Khanfir, Président du cercle de réflexion « For a Shared Prosperity in Africa », membre fondateur et vice-Président de Tunisia-Africa Business Council (TABC). © Frédéric Reglain
Avec les TIC, les infrastructures, l’agro-indutrie et le BTP, la santé est en Tunisie l’un des secteurs d’excellence qui permettraient au pays de renouer avec une croissance plus forte et plus inclusive. Comment accélérer ce mouvement vertueux ? Mondher Khanfir* nous livre ici l’analyse du secteur santé tunisien et les recommandations du cercle de réflexion qu’il préside.

Une Tribune libre de Mondher Khanfir
Président du cercle de réflexion « For a Shared Prosperity in Africa »,
membre fondateur et vice-Président de Tunisia-Africa Business Council (TABC)
.

Tout développement économique repose aujourd’hui sur la capacité de tirer les dividendes des investissements consentis sur le capital humain. Les conditions d’un processus de développement tiré par les connaissances semblent s’appliquer particulièrement au secteur de la Santé tunisien, qui dispose d’acteurs hautement qualifiés et d’une politique publique qui préside à la production, la diffusion et l’utilisation des connaissances dans le domaine de la Santé.

La Tunisie consacre 7 % de son PIB à la santé publique, dont 43 % sont assurés par le secteur privé. Elle fait partie des rares pays africains qui disposent d’un système sanitaire complet. Pour 11 millions d’habitants, elle s’est dotée de 216 établissements hospitaliers, plus de 2 000 centres de soins, une centaine de cliniques privées, une filière d’enseignement de médecins et de paramédicaux de qualité, des laboratoires de recherche et une industrie pharmaceutique sophistiquée. Elle produit aussi des médicaments et des vaccins, qui couvrent près de la moitié de ses besoins, et exporte le reste dans différentes régions du monde.

Premier pays du Sud associé 

au programme Horizon 2020 de l’UE

La Tunisie accueille aujourd’hui plus de 400 000 patients étrangers par an, dont 3 % sont Européens, essentiellement pour des opérations esthétiques et des séjours de thalassothérapie. Les performances qu’affiche le secteur de la santé en Tunisie peuvent être encore plus marquantes, une fois que la chaîne de valeur santé, y compris sa composante tourisme médical, sera plus intégrée et offrant un positionnement différencié pour des patients du monde entier.

Il est utile de rappeler que la Tunisie est classée 49e mondial en termes de publications d’articles scientifiques (Scimago Journal 2017), mais affiche peu de brevets en la matière, malgré une impressionnante capacité de R&D en sciences de la vie et Biotechnologies, portée par 111 laboratoires de recherche scientifique et près de 6 000 chercheurs et doctorants dans le domaine de la santé, appuyée par un Biotechnopole de classe mondiale situé à Sidi Thabet. C’est ce qui a valu à la Tunisie d’être le premier pays du Sud à être associé au programme-cadre européen de Recherche & Innovation Horizon 2020, et de prétendre au même titre que les pays de l’UE aux 80 milliards d’euros de financement alloués sur la période 2014-2020.

L’industrie pharmaceutique locale commence à peine à faire appel aux chercheurs locaux, grâce à des programmes de mobilité subventionnés par l’État. Par ailleurs, et grâce à une loi récente permettant les essais cliniques en Tunisie, les transferts de technologies sont appelés à se propager plus rapidement, notamment pour accompagner les travaux de recherche sur des nouvelles thérapies, reposant sur la génomique et les biotechnologies. Deux domaines dans lesquelles la Tunisie dispose d’avancées certaines sur le plan théorique et qui commence à prospecter le potentiel de commercialisation. La condition du succès reposant sur une recherche d’un sens économique encadré par l’éthique médicale.

Un partenariat fort avec la France

Au titre d’une coopération bilatérale très ancienne, la France a déjà permis à la Tunisie de renforcer son système sanitaire, et cela depuis l’indépendance. D’abord en formant des contingents de médecins tunisiens, dans toutes les spécialités, ensuite en participant à la modernisation d’infrastructures hospitalières notamment dans les gouvernorats de l’intérieur.

La conférence dédiée au secteur santé de la Tunisie s’est tenue place Saint-Germain-des-Prés, à l’Hôtel de l’Industrie, dans l’historique salle Lumière, celle-là même où les deux frères, Auguste et Louis Lumière, ont projeté le premier film de l’histoire du cinéma, réalisé par eux, le 22 mars 1895. © Frédéric Reglain

Plus récemment, l’AFD (Agence française de développeent) a été mandatée pour une assistance technique pour l’accélération du plan national « Tunisie digitale » qui vise entre autres à mettre en place une stratégie e-Santé. Celle-ci fait l’objet d’un partenariat entre l’AFD, l’association Catel** et Expertise France, et concerne plusieurs sous-projets tels que le système d’information médico-hospitalier, l’e-pharmacie, les pôles de Santé numérique et le projet « Tunisie sans films » (archivage et transmission d’imagerie médicale). Ces investissements auront pour avantage de réduire les coûts de prise en charge des patients, une meilleure gestion des dossiers médicaux, et par la même occasion d’améliorer la prestation soins grâce à un accès et mise à jour instantanée des données médicales par les praticiens.
Avec l’adoption de l’e-gouvernance par la Tunisie, des opportunités se présentent pour les startups technologiques. Par ailleurs, grâce au Startup Act***, plusieurs projets vont pouvoir s’accélérer. Un cluster eHealth a déjà vu le jour en 2017 dans la région de Sfax, sous l’impulsion du Centre de Recherche en Numérique et le Technopole de Sfax. Il ambitionne de produire une dynamique d’innovation dans ce domaine prometteur.

Un niveau d’excellence à portée de main

La multiplication d’instruments de financement de l’innovation, notamment dans la phase amorçage serait d’un grand apport pour affirmer cette tendance.
Ceci est confirmé par le Dr Maher Zahar, qui préside une startup technologique dont la mission est la dématérialisation complète du dossier médical, et qui affirme que la Tunisie pourrait abriter un centre international de données médicales, vu qu’elle est signataire de toutes les conventions en la matière, en particulier celles sur la protection des données et l’éthique médicale.

Les personnalités ayant apporté leur contribution à la conférence, de gauche à droite sur la photo : Dr Khaldoun Bardi, chirurgien et membre de l’Académie européenne de médecine, Dr Maher Zahar, PDG de MIRE (Medical and informatical research and education), Philippe de Fontaine Vive Curtaz, vice-président honoraire de la BEI (Banque européenne d’investissement) et senior adviser du cabinet de conseil en stratégie Oliver Wyman, Mondher Khanfir, vice-président du TABC (Tunisia-Africa Business Council), Mounir Mouakhar, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Tunis. © Frédéric Reglain

Par ailleurs, le témoignage de Dr Khaldoun Bardi, membre de l’Institut de la Santé à Paris, confirme que les fondamentaux sont là, et qu’il suffit de structurer une stratégie cohérente et globale et mettre en œuvre une nouvelle forme de gouvernance sur le système sanitaire, afin d’atteindre des paliers supérieurs de performance, et faire de la Tunisie un centre d’excellence de santé.

Pour lui, il est temps pour la Tunisie de s’engager dans une stratégie officielle de développement économique du tourisme de santé, en consolidant la chaîne de soins, et accélérer la mise aux normes internationales de l’infrastructure et l’accréditation des établissements de soins. Ceci aura pour avantage de faire un appel d’air pour des investissements massifs à orienter vers le secteur tourisme et thermalisme notamment.

En conclusion, et pour soutenir l’émergence d’une économie du savoir compétitive, ouverte sur la région, et focalisée sur la santé et le bien-être, trois recommandations sont proposées pour les politiques publiques :

1 - L’accélération de l’intégration technologique dans la chaîne de valeur de la santé. Ce qui implique de réglementer l’acquisition de technologies dans le secteur de la santé (aussi bien public que privé), comme l’utilisation systématique de systèmes informatiques pour les échanges sécurisés de données médicales.

2 - Le soutien au transfert de technologie et à la génération de startup numériques et des « spin-off » scientifiques dans le domaine de la Santé. Cela nécessite une meilleure coopération entre l’Université et les praticiens. Il ne peut être réalisé sans les faveurs du secteur financier, qui doit allouer beaucoup plus de fonds de capital-risque pour les projets innovants dans le domaine de la Santé.

3 - Enfin, l’appui à l’accréditation du personnel et des établissements de soins. La Tunisie gagnerait aussi à développer un centre d’excellence pour la production et la transcription de normes internationales de santé, pour capitaliser sur les connaissances mondiales. Ce projet serait aussi l’illustration d’un partenariat public-privé fort, pour le bien des patients locaux et internationaux.

Ceci contribuerait au renforcement de l’attractivité du pays, et sa vocation à être un hub santé régional. Sachant qu’aucun progrès ne sera acté, s’il ne profite pas équitablement à la population locale. Cela exige une grande réforme de l’assurance maladie, qui présente aujourd’hui un enjeu important pour le maintien du soin comme service public. L’accès à des soins de qualité passe aussi par un accès équitable à une couverture maladie universelle, et dont le modèle est en cours de révision en Tunisie.

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* À l’occasion de la conférence dédiée aux atouts du secteur de la santé en Tunisie, qui s’est tenue à Paris le 20 juin 2018 dans la salle Lumière de l’historique Hôtel de l’Industrie, Mondher Khanfir a exposé la première étude du club de réflexion « For as shared prosperity in Africa » relevant du Conseil d’Affaires Tuniso-Africain (www.tabc.org). Le texte publié ici restitue l’essentiel de son propos.
Mondher Khanfir intervenait aux côtés de Philippe de Fontaine Vive Curtaz, vice-président honoraire de la BEI et senior adviser du cabinet de conseil en stratégie Oliver Wyman ; Mounir Mouakhar, président de la CCI de Tunis ; Dr Khaldoun Bardi, chirurgien et membre de l’Académie européenne de médecine ; Dr Maher Zahar, PDG de MIRE (Medical and informatical research and education).
La conférence était co-organisée par le CAPP (Club Afrique de la Presse Parisienne), convergence.link et AfricaPresse.Paris

** Catel est une association qui a pour mission de contribuer au développement de la télésanté, de la télémédecine, de l’e-Santé dans tous leurs champs d’applications.

*** Loi-cadre favorisant l’investissement dans les startups technologiques en Tunisie.

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