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Alain Cabras -

Le rôle de la société civile dans l’émergence de valeurs de cohésion

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 10 février 2012 | src.leJMed.fr
Aix-en-Provence -

Selon l’universitaire Alain Cabras, « faire émerger la place nécessaire de la société civile organisée aux côtés des appareils d’État, à la condition indispensable d’une redéfinition de son rôle, de ses missions et de ses limites » est, au sud de la Méditerranée, indispensable à l’établissement d’un « sentiment fort d’appartenance à son pays, à sa nation (…) avec ses propres valeurs centrales de cohésion. » Dans cette perspective, l’Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne aurait aussi un rôle déterminant à jouer.

Photo ci-dessus : Alain CABRAS © DR


Tribune Libre - Titre original :

Méditerranée et société civile organisée :
deux destins liés

par Alain CABRAS
Maître de conférences à l’Université Aix-Marseille III et à Sciences Po Aix
Membre du Conseil culturel de l’Union pour la Méditerranée


La Méditerranée peut-elle être encore le berceau et le « topos » d’un vivre-ensemble et d’un gain de civilisation en ce début de l’année 2012 ?

La période que nous traversons peut nous en faire douter fortement. Il serait pourtant bien imprudent d’abandonner l’idée méditerranéenne pendant que se déroulent, pour longtemps, les révolutions arabes « nationalitaires » au sud, et la crise des repères identitaires au nord. Et d’autant que le troisième volet des Accords de Barcelone en 1995, également présent dans les six projets retenus par l’UpM en 2008, est sur le point d’être gagné, à savoir l’avènement de sociétés civiles organisées autonomes, qu’il faut considérer et encourager.

La phase première des révolutions arabes ayant été accomplie dans la rue par la disparition de leurs dictateurs, la deuxième phase en cours depuis des mois, est celle de la lutte pour la maîtrise de l’appareil d’État qui pose le problème crucial des personnels en place, complices passifs ou actifs, de l’Ancien régime mais, a priori, seuls compétents pour assurer la transition. Bref, ce que la France et d’autres pays européens connurent après la Seconde guerre mondiale, avec leurs fonctionnaires collaborateurs, entre épuration et amnistie / amnésie.

Cette problématique qui empoisonne Tunisiens, Égyptiens et Libyens aujourd’hui, doit appeler une relecture des événements récents pour faire émerger la place nécessaire de la société civile organisée aux côtés des appareils d’État, à la condition indispensable d’une redéfinition de son rôle, de ses missions et de ses limites.

Depuis la révolution tunisienne, les analyses et commentaires ont porté sur la victoire politique de l’islamisme, plus ou moins radical, oubliant au passage que la soif de démocratie qui avait été motrice de changements, reste principale encore aujourd’hui. Ces analyses faites sous le coup de l’émotion et de la peur de voir de si beaux idéaux finir dans les mains des Islamistes qui les révoquent, ne mettent pas en évidence les perspectives en germes dans les mouvements révolutionnaires.


Question sociale et question nationale

Depuis décembre 2010, les révolutions arabes sont « nationalitaires », au sens où l’historien Michel Winock (1) l’employait, pour qualifier les révolutions européennes de 1848, qui concentraient en une seule révolution deux revendications apparemment non liées entre elles : la « question sociale » et la « question nationale ».

Autrement dit, l’idée que les problèmes de pauvreté grandissante et de non respect des libertés fondamentales pour un peuple ne pouvaient être réglés que par la mise en place d’un véritable État-nation, incarnant les fondements d’une identité nationale. C’est exactement ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte, et dans une moindre mesure au Yémen et en Jordanie : demander le règlement des problèmes politiques et sociaux internes en exprimant son sentiment fort d’appartenance à son pays, à sa nation. Une conscience politique nationale se fait par la découverte, la forge et l’apprivoisement de ses propres valeurs centrales de cohésion.

C’est là le principe de la souveraineté nationale et non pas un illusoire sentiment de supériorité politique ou religieuse sur les autres. Et ce, même à l’heure de la mondialisation ou du « turbocapitalisme », pour reprendre l’expression d’Emmanuel Todd. Ce travail, pour répondre aux révolutions « nationalitaires », ne peut plus se faire sans les sociétés civiles organisées en Méditerranée.

Certes, les États restent les acteurs les plus légitimes parce que dirigés par des personnes élues au suffrage universel. Mais il est des forces profondes et des richesses qui s’expriment ailleurs et qui méritent d’être plus écoutées. Fédérations professionnelles, syndicats de salariés et de patrons, fondations culturelles d’entreprises, universitaires et savants doivent pouvoir être plus entendus.


Un rôle accru
pour l’Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne

Et c’est là que l’Europe, autant pour elle-même que pour les pays concernés au sud, devrait utiliser autrement l’Assemblée euro-méditerranéenne. « Parlementaire » de nom, mais donnant des avis consultatifs que personne, hélas, ne connaît, elle pourrait devenir le lieu où s’inventerait une nouvelle démocratie entre les élus au suffrage universel et les représentants économiques, sociaux et culturels.

Ce parlement des « sachants » qu’appelle de ses vœux Edgar Morin, dans cette zone du monde où la croyance partagée en l’État est faible au sud, et sa dérégulation forte au nord, prendrait un tout autre sens.

« L’UpM – Accords de Barcelone » pourrait passer à l’acte II de son existence, à un moment bien difficile de l’histoire de sa gouvernance, en bâtissant un embryon de parlement méditerranéen comme celui de l’Europe.

Serait-ce trop rêver que de proposer que deux fois par an, ce « Parlement » puisse émettre un avis qui ne soit pas consultatif, mais obligatoirement suivi par les Parlements nationaux ?

Serait-ce trop rêver encore que de voir une institution culturelle telle que le Conseil culturel de l’UpM, qui porte malgré les tempêtes bien haut l’étendard de l’unicité méditerranéenne, tracer une feuille de route de propositions pour retrouver une parole qui rassemble, le sillon d’une future norme commune, un rapport nouveau à la territorialité, et finalement la force d’être soi, ensemble.

L’idée du Général de Gaulle, en 1969, de métamorphoser le Sénat en Chambre des Territoires et des sociétés civiles en France, pourrait finalement prendre tout son sens... en Méditerranée.


Alain CABRAS

◊ ◊ ◊

Du même auteur :
- Alain Cabras : « La France, qui préside seule l’UPM, pourrait proposer une intégration à plusieurs vitesses » (février 2011)

- L’incompréhensible silence de l’UPM, qui ne doit pas devenir une “grande muette” (février 2011)

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1 - Michel Winock, « Nationalisme, fascisme et antisémitisme en France », Paris, Le Seuil, 1990, 446 p. (coll. « Points Histoire »).

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