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Le « modèle » allemand de coopération Nord-Sud en débat à l’IPEMED, avec le DG de Leoni Tunisie

Tunisie | 13 février 2012 | src.leJMed.fr
Paris -

Vendredi 10 février 2012, le désormais classique « petit-déjeuner » mensuel de l’IPEMED était dédié au thème « Les industriels allemands en Tunisie, précurseurs d’un nouveau modèle de coopération Nord-Sud ? ». Invité d’honneur, Mohamed Larbi Rouis, Directeur général des opérations en Tunisie du Groupe allemand Leoni, a apporté son témoignage : beaucoup de points positifs, malgré les incertitudes qui ont pesé jusqu’à lundi matin sur la fermeture éventuelle du site de Mateur, finalement démentie par le siège du groupe, à Nuremberg.

Photo ci-dessus : Mohamed Larbi Rouis, Directeur général des opérations en Tunisie du Groupe allemand Leoni, durant son intervention à la conférence de l’IPEMED, à Paris, le vendredi 10 Février 2012. © Alfred Mignot - février 2012


Après le propos liminaire de Jean-Louis Guigou, Délégué général fondateur de l’IPEMED, qui évoqua son intérêt pour le modèle allemand de coopération entrepreneuriale, avec la création d’une chaîne de valeur partagée, « comme ils ont su le faire avec les pays d’Europe de l’Est, et maintenant avec le Sud méditerranéen », Gérard Debrinay, récemment nommé Directeur général d’IPEMED, évoqua plus en détail ce « modèle allemand », s’appuyant sur les travaux de Maxime Weigert, auteur de la dernière livraison de la collection des Palimpsestes d’IPEMED, sur le thème « Les industriels allemands en Tunisie, précurseurs d’un nouveau modèle de coopération Nord-Sud ? », et librement téléchargeable ici.


Gérard Debrinay : « un effet d’émulation
valorisant pour la destination Tunisie »

L’intervention de Gérard Debrinay, récemment nommé Directeur général de l’IPEMED. © Alfred Mignot - février 2012

Gérard Debrinay mit notamment en exergue le processus d’implantation des entreprises allemandes en Tunisie : d’abord l’établissement d’unités de production ; puis la montée en niveau des activités délocalisées, avec la formation ad hoc du personnel local. Bref, il décrivit rapidement le fameux concept du « vol des oies sauvages », idée familière aux partenaires de l’IPEMED. Mais, « on constate aussi, souligna Gérard Debrinay, le développement des coopérations inter-entreprises offshore, et peut-être cet indicateur signale-t-il les limites de ce système de production » qui pourrait tendre à devenir germano-allemand… en Tunisie. Par ailleurs, s’il paraît « naturel » de trouver en Tunisie nombre d’entreprises françaises ou italiennes, « la présence d’entreprises allemandes, relève Gérard Debrinay, atteste de leur volontarisme stratégique d’implantation au sud. » Pour autant, rien n’est simple : pour trois entreprises qui se délocalisaient en 2001, une se relocalisait en Europe dans les années suivantes.

D’autre part, si « l’investissement appelle l’investissement, car au fur et à mesure que les “succès stories” sont connues en Allemagne, il s’ensuit un effet d’émulation valorisant la destination Tunisie, une limite de ce processus, souligne Gérard Debrinay, est peut-être de ne pas inciter au développement de l’industrie locale, celle-ci étant confortée dans un statut de sous-traitance. »


Mohamed Larbi Rouis, DG de Leoni Tunisie :
« Il n’y a même plus un seul Allemand… »

L’intervention de Mohamed Larbi Rouis, Directeur général des Opérations en Tunisie. © Alfred Mignot - février 2012

Intervenant à son tour, Mohamed Larbi Rouis, Directeur général des Opérations en Tunisie, et Directeur général du site de Messadine (environ 7 000 employés, près de Sousse) du Groupe Leoni Tunisie, entreprise allemande de fabrication de fils électriques et de câblage (n° 1 européen et 3e ou 4e mondiale pour le câblage) précisa qu’à ce jour Leoni Group dispose de trois sites en Tunisie, avec un total de 14 000 collaborateurs, alors qu’en 1977, la première implantation n’en comptait que 50.

Répondant à une question de l’assistance – pourquoi les Tunisiens ont-ils réussi à avoir d’aussi bons résultats ? – Mohamed Larbi Rouis estima que « vu mon expérience internationale, je peux dire que c’est grâce à l’exigence du Tunisien au travail, à la condition toutefois qu’il soit mis sur de bons rails. » Et puis, bien sûr, il souligna l’importance de la formation, conformément au « modèle allemand », et qui se concrétise par un budget actuel de 159 000 euros pour le seul site de Messadine.

Évoquant la différence entre style de gestion d’entreprise français et allemand, Mohamed Larbi Rouis a déclaré : « Même à distance, les Français essaient le plus souvent de tout gérer, parfois jusque dans les détails. Les Allemands vous assignent des objectifs, mais ils vous donnent l’autonomie pour les réaliser ».

« La très grande majorité de nos collaborateurs sont des Tunisiens, et dans l’usine de Messadine que je dirige il n’y a même plus un seul Allemand, après que j’ai remplacé l’ancien directeur… Depuis 1997, la Tunisie a été choisie par le groupe pour être l’un des trois centres mondiaux d’IT Centres, les deux autres étant en Chine et aux États-Unis. Le centre IT Tunisien assure le soutien pour tous les sites LEONI hors Chines et États-Unis. Les Allemands croient à la main d’œuvre qualifiée tunisienne ! » s’exclame Mohamed Larbi Rouis, qui reconnaît cependant que cette montée en niveau ne fut pas facile, car au début des années 2000 la concurrence avec l’Europe de l’Est était rude, « il a fallu prouver que l’on pouvait faire aussi bien sinon mieux, pour décider la maison-mère à investir plus en Tunisie. »

Mais, signale encore Mohamed Larbi Rouis, avec une certaine fierté, les Tunisiens on su s’organiser pour compenser le handicap de leur éloignement (relativement aux PECO) et pour répondre efficacement aux appels d’offre des la maison-mère, qui met ainsi en concurrence ses différents sites de production : « Maintenant, nous savons fabriquer des câblages en juste à temps en Tunisie, chose que l’on ne pouvait même pas imaginer il y a dix ans. »


De la culture du « Donnant-donnant » à la question syndicale

« La culture allemande, c’est donnant-donnant ! » résume-t-il, et s’il reconnaît que la Tunisie a bénéficié du renchérissement des coûts de fabrication dans les PECO« depuis qu’ils ont intégré l’Europe, ils sont devenus plus chers » – d’autres compétiteurs se dressent maintenant face à la Tunisie, comme l’Albanie et la Moldavie.

« Mais, aujourd’hui, déclara encore Mohamed Larbi Rouis, notre handicap essentiel vient surtout de nos syndicats récemment créés : ils veulent montrer leurs muscles à l’État, et nous paralysent »… par des sit-in qui auraient d’ailleurs pu avoir un effet dévastateur, comme on l’a cru vendredi après-midi, plusieurs médias ayant annoncé la « décision irrévocable » (démentie depuis) des dirigeants allemands du siège de Nüremberg de fermer le site de production de Mateur (près de Bizerte), pour cause de mouvements sociaux « anarchiques ». Pendant deux jours, la Tunisie semblait donc compter 3 500 chômeurs de plus mais, à la suite d’une rencontre entre dirigeants et syndicats, un accord a été trouvé et finalement le travail a repris sur le site de Mateur, ce lundi 13 février.


Le Président Radhi Meddeb : « Il est de notre responsabilité
commune que la Tunisie réussisse »

L’intervention de Radhi Meddeb, Président de l’IPEMED. © Alfred Mignot - février 2012

Dans son intervention de synthèse Radhi Meddeb, Président de l’IPEMED, rappela qu’il est désormais démontré que le seul libre-échange commercial affaiblit le partenaire le plus pauvre.

« Nous sommes pour la redistribution de l’appareil de production » entre le nord et le sud de la Méditerranée, et pour le repositionnement stratégique des activités, qui permet d’être plus compétitifs ensemble, car aujourd’hui la concurrence n’est pas entre les rives nord et sud de la Méditerranée (…) La solidarité doit être une réalité, qui doit nous permettre d’envisager l’avenir de la région en commun » (voir à ce sujet l’ouvrage que vient de publier l’IPEMED, « La Méditerranée à l’horizon 2030 », ndlr)

Observant qu’en effet le « modèle allemand » crée une chaîne de valeur, Radhi Meddeb considéra néanmoins que l’exemple du groupe Leoni en Tunisie – 14 000 emplois, dont 15 % de diplômés – met en exergue l’impérieuse nécessité, pour la Tunisie, de monter en gamme, avec plus de valeur ajoutée dans sa production, afin d’offrir de l’emploi aux trop nombreux jeunes diplômés au chômage – l’une des raisons de « la révolution du 14 janvier », comme disent les Tunisiens.

« Il est de notre responsabilité commune que la Tunisie réussisse », déclara Radhi Meddeb, précisant que le pays a besoin de quelque 20 Mds euros sur dix ans (en janvier 2011, il évoquait déjà l’idée d’un « Plan Marshal pour la Tunisie) ».

Co-auteur du récent livre-programme « Ensemble, construisons la Tunisie de demain », Radhi Meddeb estime que ces besoins d’investissements sont « à la portée de l’Europe », d’autant que l’Irlande a bénéficié d’un soutien cinq fois supérieur en seulement quatre ans [soit 110 Mds €, ndlr] et qu’en dix ans, selon les différentes estimations, la guerre d’Irak aura coûté à l’Occident jusqu’à 6 000 Mds [et même 4 Mds € à la France, « punie » par George Bush pour s’être opposée à cette guerre, selon Vincent Nouzille, auteur du livre « Dans le secret des présidents », ndlr]

« Si la Tunisie ne réussit pas… nous savons tous que rien n’est plus facile à exporter, hélas, que la subversion et l’extrémisme » conclut le Président Radhi Meddeb.


Alfred Mignot