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Le Sommet de Pau, selon Emmanuel Dupuy (IPSE) - Malgré des alliés occidentaux chancelants, la France persévère au Sahel… jusqu’au risque d’enlisement ?

16 janvier 2020
Au Sommet G5 Sahel de Pau, le 13 janvier 2020, le président Emanuel Macron entouré des présidents Mohamed Ould Ghazouani (Mauritainie) ; Ibrahim Boubacar Keita (Mali) ; Roch-Marc Christian Kaboré (Burkina Faso) ; Mahamadou Issoufou (Niger) ; Idriss Deby (Tchad). © Image capture vidéo Elysee.fr
Le 13 janvier dernier à Pau, les Chefs d’État du G5 Sahel ont exprimé à Emmanuel Macron le souhait de la poursuite de l’engagement militaire de la France. Mais, fragilisée par les revirements européens, les velléités allemandes et le retrait étasunien annoncé, la France pourra-t-elle éviter l’enlisement ?

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Une tribune d’Emmanuel DUPUY,
Président de l’IPSE

Institut Prospective et Sécurité en Europe

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En ce lundi 13 janvier, Pau a comme un faux air de capitale africaine, à l’aune de la réunion des cinq pays sahélo-saharien appartenant au G5-Sahel : Mauritanie, Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad.
Le Président français, Emmanuel Macron n’avait pas choisi la tranquille cité pyrénéenne par hasard. Pau abrite deux régiments déployés dans le cadre de l’opération Barkhane, qui, dans la continuité de l’opération Serval (janvier 2013-août 2014) œuvre à lutter contre les groupes armés terroristes (GAT) de la Mauritanie au Tchad.

Si le 4e Régiment d’Hélicoptères des Forces Spéciales (RHFC) a vocation à rester dans l’ombre, le 5e Régiment d’Hélicoptères de Combat (RHC) a été placé, bien malgré lui, dans la lumière médiatique, puisque le régiment appartenant à l’Aviation Légère de l’Armée de Terre (ALAT) a perdu sept des siens dans le cadre de l’accident qui coûta la vie, le 25 novembre dernier, à 13 soldats français et porta à 41 le nombre de militaires français décédés depuis 2013, au Mali et au Sahel.

Quelques jours à peine avant cette rencontre du 13 janvier, la présence à Pau, des présidents mauritanien, Mohamed Ould Ghazouani ; malien, Ibrahim Boubacar Keita ; burkinabais, Roch-Marc Christian Kaboré ; nigérien, Mahamadou Issoufou et tchadien, Idriss Deby, n’allait, du reste, pas de soi.
Quand le président français a l’idée de cette petite « réunion de famille », à l’occasion du Sommet de l’Otan, à Londres, les 3 et 4 décembre derniers, le ton employé par le locataire de l’Élysée, a pu apparaître aux principaux concernés, comme étant quelque peu comminatoire !

Il ne s’agissait rien de moins que de « clarifier », de « formaliser » et d’ « assumer » la présence militaire française sur leurs territoires. Il est vrai, que le sentiment anti-français ne cesse de croître, notamment au Mali et au Burkina-Faso, et ce, à mesure que les attaques contre les forces de sécurité se multiplient, que les attentats visant les symboles de l’État, les écoles, les gendarmeries, les hôpitaux et les marchés se poursuivent, et que l’insécurité s’enkyste durablement dans la région.

Certains n’hésitent plus à parler ouvertement d’un « enlisement », qui ferait du Sahel ce qu’aura été l’Afghanistan pour les États-Unis au bout de dix-huit années de douloureuse et sanglante présence. Le Président Emmanuel Macron ne cesse de répéter, du reste, « qu’il faut inverser le rapport de force » et que ce dernier « ne nous est actuellement pas favorable ».

Barkhane s’insère dans un dispositif
sécuritaire plus vaste

L’ONU estime, d’ailleurs, que plus de 11 000 personnes sont mortes dans la région, depuis 2013 ! Et ce, malgré la présence de près de 30 000 forces armées et de sécurité nationale, régionale, internationale. Il s’agit des 4 500 soldats de l’Opération Barkhane, des 13 000 casques bleus et 2 000 policiers de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA, qui compte désormais 16 000 personnels issus de 57 pays), de la centaine de personnels chargés – sous drapeau européen – de former et d’entraîner les forces armées et de sécurité maliennes et nigériennes (EUTM-Mali et EUCAP Niger-Sahel) auxquels s’ajoutent les quelque 5 000 hommes de la Force conjointe du G5-Sahel, disponibles, sur le papier, depuis juillet 2017.

S’y ajoutent aussi les forces armées ouest-africaines, plus précisément celles des quinze pays appartenant à la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) – comme ce fut rappelé lors de son dernier sommet en septembre 2019, à Ouagadougou – et notamment les pays désormais touchés et préoccupés par la « migration » du risque terroriste vers le Golfe de Guinée (Côte d’Ivoire, Bénin, Togo, Ghana…).
L’on ne saurait, aussi, passer sous silence les troupes, capacités de renseignement, de reconnaissance satellitaire et d’appui aériens américains, même si ces dernières menacent désormais ouvertement de quitter la région !

Nous ne sommes ainsi certes pas seuls dans la bande sahélo-saharienne, car Barkhane s’insère dans un dispositif sécuritaire plus vaste englobant donc la MINUSMA, les missions de formations européennes (EUTM au Mali, EUCAP Sahel au Niger), les forces militaires de nos partenaires du G5-Sahel, eu égard aux apports précieux des capacités de transport aériens espagnols, belges, aux hélicoptères Chinook britanniques, ainsi que ceux des Roumains, au soutien non négligeable des troupes mises à disposition par le Danemark, l’Estonie, l’Albanie, la Géorgie, l’Espagne,

Les blocages répétés des Étatsuniens

Quant aux Américains, s’ils nous fournissent bien leurs capacités de surveillance satellitaires, de renseignement – sans oublier leurs capacités inégalées de frappes de leurs drones armés stationnés dans leurs nombreuses bases dans la région, dont leur plus récente base d’Agadez, située au Niger – la réalité s’assombrit, en effet, sensiblement.

Les États-Unis, ont par exemple, toujours refusé de renforcer le mandat de la MINUSMA, tout en bloquant systématiquement l’idée de placer sous mandat onusien le G5-Sahel. Les États-Unis ont, d’ailleurs, récemment refusé de voir l’ONU financer une éventuelle force africaine qui serait venue renforcer la sécurisation et stabilisation au Sahel. L’ONU aurait financé la plus grosse partie (80 %), les 20 % restants auraient été pris en charge de l’UA, qui aurait fourni les capacités, notamment celles permises par la création de la CARIC (Capacité africaine de réponse immédiate aux crises) en 2014 et son harmonisation avec la Force africaine en attente (FAA).

« Convocation » maladroite (?)
et tournée explicative

Il aura donc fallu, l’attaque, le 10 décembre dernier, contre les forces armées nigériennes, à Inates, qui coûta la vie à 71 d’entre eux pour que la « convocation » française jugée irrespectueuse par certains de nos partenaires sahélo-sahariens, à l’instar du président burkinabais, ne soit finalement acceptée, car reformulée dans une démarche plus « inclusive ».

Il aura fallu néanmoins une tournée « explicative » au Niger et au Burkina-Faso du chef d’état-major des forces armées françaises, le général François Lecointre, suivie par celle de l’envoyé spécial français pour le Sahel, l’ambassadeur Christophe Bigot, ainsi que d’une « explication de texte » de la part de la ministre de la Défense, Florence Parly à son homologue malien – à l’occasion de sa venue pour la cérémonie d’hommage national aux Invalides du président IBK –, pour convaincre tout le monde du bien-fondé de la démarche présidentielle française.

Bien sûr, les nombreux appels du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian – à moins qu’il ne soit encore un peu chez lui à l’Hôtel de Brienne – à ses homologues n’auront été inutiles.

L’indispensable engagement des États

Cinq semaines, après, les incompréhensions semblent levées.
La réunion suivie du dîner de travail au Château de Pau, auquel le président français a tenu à associer le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Gutteres, le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki, le président du Conseil européen, Charles Michel, le Haut-représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, ainsi que la secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, devrait ainsi conforter le Président français dans l’affirmation – au moins verbale – que la France ne peut et ne veut assumer seule le poids de la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Chacun semble enfin prendre triplement conscience que la seule solution militaire, qui plus est venue de l’extérieur, ne suffira pas à éradiquer concrètement les groupes narco-djhahistes ; que l’« approche globale » que tout le monde ânonne comme la solution miracle n’aura de prise que si les États impactés s’impliquent eux-mêmes à faire face aux maux qui grèvent leur légitimité et souveraineté et, enfin, que la paix, la sécurité et la stabilité ne reviendra durablement dans la zone sahélo-saharienne que si chacun définit de concert, le même ennemi.

La question de l’irrédentisme touareg
et de la perception de l’adversaire

Celui-ci est-il, comme le pensent toujours les autorités maliennes, l’irrédentisme résiduel touareg qui malmène l’intégrité territoriale et interroge le pacte social et politique malien, depuis 1963, année de la première rébellion dans le Septentrion malien ?

Le départ – annoncé depuis Pau – des forces françaises de Kidal devrait nous donner rapidement une réponse à cette épineuse question qui a semblé rendre caduque les Accords péniblement signés à Alger, en mai 2015…
Sept années après le déclenchement de l’Opération Serval, la perception biaisée quant à la nature de l’adversaire n’a pas fondamentalement changé.

La situation sécuritaire sur le terrain, s’est élargie d’une menace cantonnée au Nord du fleuve Niger, à une « migration » et « mutation » des groupes armés terroristes (GAT) en direction de la région centrale du Mali, autour d’une vaste zone allant de Mopti, à Tombouctou, Gao, de part et d’autre de la boucle marquée par le fleuve Niger, dans la région du Liptako-Gourma, à la commissure entre le Mali, le Burkina-Faso et le Niger, englobant également la zone, devenue refuge des insurgés, située entre Ansango et Menaka, plus à l’est.

Ainsi, il était, en effet, urgent de réduire le théâtre d’opérations « grand comme le continent européen » comme on avait coutume de le préciser jusqu’ici, dans lequel évoluent nos 4 500 hommes, équipés de la vingtaine d’hélicoptères dont ils disposent, de sept avions de combat (Rafales et Mirages 2000), des avions de projection (C-135 et Transall), des quelques 470 véhicules blindés, ainsi que désormais de nos quatre drones dont deux drones armés REAPER qui composent l’essentiel de la force Barkhane.

Des remèdes connus
mais rarement mis en œuvre

L’amélioration et la stabilisation de la gouvernance, le renforcement de l’État, la prise en compte égalitaire et harmonieuse des territoires, le renouvellement du Pacte citoyen au sein de chaque État, la lutte acharnée contre la corruption, la dénonciation implacable de la « kleptocratie » auxquels s’ajoutent la création d’une solidarité régionale et la mise en place de mécanismes et de structures de coordinations transfrontalières ne sont quelques-uns des remèdes répétés à chaque occasion, mais plus rarement mis en œuvre.

Il en fut, encore question à Pau pour répondre avec plus d’efficacité aux groupes armés terroristes (GAT) qui, le plus souvent, bâtissent et consolident leur ancrage territorial, en légitimant leur capacité de remplacement des fonctions régaliennes défaillantes des États.

Les groupes et organisations narco-criminelles et terroristes continuent, du reste, à saigner leurs concitoyens sur une base quotidienne. Encore 89 militaires nigériens sont tombés jeudi 9 janvier, à l’occasion de l’attaque contre leurs bases à Chinagoder, à l’ouest du pays, près de la frontière avec le Mali !

Stupéfiantes lenteurs
et volte-face européennes

Mais aujourd’hui encore, colloque après colloque, et malgré les promesses mirobolantes des conférences de donateurs, notre seule réponse européenne consiste à tarder dans le décaissement des sommes nécessaires à la « génération de force » de la Force conjointe (FC) du G5 Sahel. À l’heure du Sommet de Pau, 10 % de la somme promise en février 2017 à Bruxelles (414 millions d’euros) a été décaissée, alors que seulement 25 % est en cours de déblocage, sur pression récente française, soit seulement 176 millions d’euros !

Pire, l’UE – au lieu de fournir les armements lourds que réclament régulièrement plusieurs chefs d’états concernés, à l’instar des présidents burkinabés, Roch Marc-Christian Kaboré et nigérien, Mahamadou Issoufou – a décidé de transformer les sommes promises en fournitures de gilets pare-balles (qui tardent, néanmoins, à être disponible en nombre suffisant), en soutien logistique, en livraison de carburant et en ravitaillement.

Ainsi, alors que la MINUSMA – qui a pourtant elle aussi payée un lourd tribut (129 Casques bleus sont décédés depuis son lancement en avril, 2013) dispose d’un budget annuel de près d’un milliard d’euros, voit son action sur le terrain volontairement empêchée – tant au niveau du Conseil de Sécurité qu’au niveau de certains États –, le G5-Sahel, qui n’a pu compter péniblement que sur 10 millions d’euros, va quant à lui au combat, mais, de fait, sans réelle efficacité.

Pourtant, la déclaration commune signée par les présidents français et sahéliens qui réaffirme un net soutien à l’intervention française dans son périmètre initial d’action – soit sur une zone de 5 millions de Km2 – ne saurait faire l’abstraction d’un changement opérationnel majeur nécessaire quoique, attendu depuis longtemps.

Face à la mutation des GAT – tant dans leur théâtres d’opérations que vis-à-vis de leur nature intrinsèque – il s’agit désormais d’éviter une contagion vers le Golfe de Guinée d’une menace caractérisée par une concomitance – et de moins en moins une concurrence – de plus en plus avérée entre les deux principales organisations terroristes que sont le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM/GSIM, née du regroupement des mouvements Ansar Dine, MUJAO et AQMI-Al Mourabitoune, en mars 2017, sous l’égide de Iyad Ag Ghali) et l’État Islamique dans le Grand Sahara (EIGS, émanation de Daesh dans la bande sahélo-saharienne, depuis sa création en mai 2015, à l’initiative de Adnane Abou Walid al-Sahraoui).

Six mois de test pour valider
un changement de tactique

Il s’agit désormais de se « concentrer » et de « resserrer » le périmètre d’action de nos troupes ainsi que de « recentrer » les moyens dont dispose Barkhane et la Force conjointe du G5-Sahel vers la zone la plus menacée : celle dite des trois frontières, située entre le Burkina-Faso, le Mali et le Niger, dans la région du Liptako-Gourma. Les états-majors français et sahéliens, appelés à davantage d’interaction au travers de la mise en place d’un « partenariat militaire opérationnel » approfondi se donnent ainsi six mois pour constater si ce changement de tactique est réellement et durablement efficace.

Beaucoup s’interrogent, néanmoins, déjà sur la portée réelle de ce changement de doctrine militaire. Force est de constater que l’appel européen vers nos partenaires traditionnels, en premier lieu desquels les Allemands, n’est pas au rendez-vous.

Ces derniers n’ont-ils pas récemment refusé d’intégrer la future Task Force Takuba (Sabre en langue tamachek), regroupant des forces spéciales émanant de divers pays de l’UE, à l’apele de la France, sachant que les forces spéciales françaises y sont précisément déjà à l’œuvre depuis 2009 dans le cadre de la Task Force Sabre ?

Il s’agit, pourtant, là, du fer de lance de la nouvelle dynamique pensée par le Centre de Planification et de conduite des opérations (CPCO) et présentée à Pau par Emmanuel Macron à ses homologues africains : à savoir la logique de la transformation de Barkhane, jusqu’ici excessivement figée et engoncée dans trop de bases, en une force de réaction rapide, capable de plus de souplesse, de rapidité, de réaction et d’agilité face à des GAT qui, eux n’en manquent pas.

Encore faut-il convaincre nos partenaires européens et africains du bien fondé de notre changement de tactique.
Quant à nos « alliés » américains, la messe semble dite. Ces derniers – comme l’a récemment indiqué le Secrétaire à la Défense, Mark Esper, ou encore le général Stephen Towsend qui commande l’United States Africa Command (Africom) – réfléchissent bel et bien, à un repositionnement de leurs forces du continent africain (peu ou prou 7 000 hommes, dont 800 au Niger) vers la zone indo-pacifique, à l’aune des tensions récentes avec l’Iran et la montée de la menace régionale chinoise.

Du reste, les États-Unis, comme un pied de nez supplémentaire à la France, ont fait peu de cas de la réunion de Pau : une réunion du comité militaire de l’OTAN s’est tenue en même temps à Bruxelles, au cours de laquelle le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, a répété la stratégie d’un allègement (« light footprint ») imminent des troupes américaines en Afrique !
C’est le scénario catastrophe que la France s’évertue à éviter à tout prix. Peut-être, hélas, au prix de notre position d’équilibre et de compromis, voire d’un possible reniement de nos positions dans le Golfe Persique…

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