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L’inflation en Algérie : une illustration du cancer de l’économie de la rente, jusqu’au « suicide collectif »

Algérie | 25 août 2012 | src.VOXMED
Alger -

Au moment où l’on s’enorgueillit en Algérie des 190 milliards de dollars de réserves de change, la majorité de la population algérienne – dont 70 % perçoit moins de 30 000 dinars net par mois (moins de 300 euros) – est confrontée à une hausse vertigineuse des prix et à la détérioration de son pouvoir d’achat.
Parallèlement, le cancer de l’économie de la rente se diffuse dans la société, “la majorité des Algériens veulent tous et immédiatement leur part de rente, reflet du divorce État / citoyens, quitte à conduire l’Algérie au suicide collectif.” Le Pr Abderrahmane Mebtoul met ici en lumière les mécanismes qui ont conduit à cet état de fait.

Photo ci-dessus : un magasin de fruits et légumes à Alger. © www.RadioAlgerie.dz


par le Dr Abderrahmane MEBTOUL
Professeur des Universités,
Expert international en management stratégique


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Le Pr Abderrahmane Mebtoul. © DR

La dernière enquête de l’organe officiel des statistiques (ONS) de juillet 2012 témoigne d’une accélération du processus inflationniste en Algérie, risquant de s’amplifier en 2013 avec des incidences sur le pouvoir d’achat des Algériens ayant surtout un revenu fixe. Les prix à la consommation ont augmenté de 8,7 % au mois de juin 2012 par rapport à la même période de l’année écoulée, situant le rythme d’inflation en glissement annuel en Algérie à 7,3% contre 6,9% en mai dernier selon l’ONS.

Cette hausse est tirée essentiellement par l’augmentation de 10,76 % des produits alimentaires, avec 17,3% pour les produits agricoles frais. Cela n’est que la conséquence de tout un processus historique témoignant de la maladie du corps social. Sans un changement de cap de la politique économique, il y a risque de tensions sociales avec une spirale infernale, augmentation de salaires, inflation- augmentation à nouveau de salaires, rendant nécessaire l’élévation du taux d’intérêt bancaire si l’on veut éviter la faillite du système financier.


Comment cerner objectivement
le processus inflationniste en Algérie ?

S’agissant d’un problème aussi complexe que celui de l’inflation, il me semble utile de rappeler qu’il faut tenir compte de la structure et des particularités de l’économie à laquelle il s’applique, des aspects structurels de l’économie internationale, de l’économie interne résultant de l’option de la stratégie de développement économique, ainsi que des schémas de consommation générés en son sein pour des raisons historiques, des influences socioculturelles ainsi que des différentes forces sociales pour s’approprier une fraction du revenu national.

Concernant l’indice global de l’inflation, il doit être régulièrement réactualisé car le besoin est historiquement daté, les besoins évoluant. Le taux d’inflation officiel est biaisé, étant comprimé artificiellement par les subventions sinon il dépasserait les 13-14 %. Un agrégat global comme le revenu national par tête d’habitant peut voiler d’importantes disparités entre les différentes couches sociales.

Une analyse pertinente devrait lier le processus d’accumulation, la répartition du revenu et le modèle de consommation par couches sociales. Certes, le Salaire national minimum garanti (SNMG) a plus que doublé, en passant de 6 000 à 20 000 dinars, (200 euros au cours officiel, environ 150 euros par mois au cours du marché parallèle) la dernière augmentation ayant lieu en septembre 2011, mais ce SNMG doit encore être déflaté du taux d’inflation réel pour déterminer le véritable pouvoir d’achat.

Aussi, une interrogation s’impose : comment un Algérien, qui vit au SNMG, (200 euros par mois, soit 6,6 euros par jour alors que le kilo de viande est de 10 euros) fait-il face aux dépenses incontournables – alimentation, transport, santé, éducation ?

La cellule familiale, paradoxalement, la crise du logement (même marmite, mêmes charges) et les transferts sociaux qui atteindront plus de 1 200 milliards DA en 2011, soit 18 % du budget général de l’Etat et plus de 10 % du PIB, jouent temporairement comme tampon social.


Quelles sont les raisons fondamentales du retour à l’inflation ?

Bien que dialectiquement solidaires, je recense cinq raisons essentielles du processus inflationniste en Algérie.

Premièrement la faiblesse de la production et de la productivité internes, du fait que 97-98 % des exportations sont le résultat des hydrocarbures à l’état brut et semi brut, les 2-3% hors hydrocarbures fluctuant depuis plus de vingt ans pour un montant dérisoire, entre 900 millions de dollars et 1,5 milliard de dollars. C’est que plus de 90 % du tissu économique est constitués de PMI-PME organisées sur des structures familiales, ne possédant pas de management stratégique, ne pouvant pas faire face à la concurrence internationale.

Les importations couvrent 70-75% des besoins des ménages et des entreprises dont le taux d’intégration ne dépasse pas 10-15%. On peut démontrer facilement que le taux de croissance officiel hors hydrocarbures de 5-6% a été permis pour 80 % via la dépense publique, et qu’il ne reste que moins de 20 % du produit intérieur brut pour les entreprises véritablement autonomes créatrices de richesses, pouvant évoluer dans un environnement concurrentiel mondial.

Nous avons évidemment la croissance démographique et le versement de salaires sans contreparties productives. La population était de 35,6 millions d’habitants au 1er janvier 2010 selon l’ONS, de 36,3 millions d’habitants au 1er janvier 2011 et de 37,1 au 1er janvier 2012. Le taux de chômage officiel est estimé à 10 % entre 2010 et 2012, mais il masque les sureffectifs des administrations, des entreprises publiques, les emplois dans la sphère informelle et les activités temporaires de moins de six mois, pour partie des emplois improductifs. Or, le taux d’emploi est fonction du taux de croissance et des structures des taux de productivité.

Dans son rapport d’octobre 2011, le FMI note que l’Algérie doit faire plus pour diversifier son économie et sortir de sa dépendance vis-à-vis des hydrocarbures, notamment pour dynamiser l’emploi surtout parmi les jeunes dont le taux de chômage dépasserait pour certaines régions 25-30%. La vraie richesse ne peut apparaître que dans le cadre de la transformation du stock de monnaie en stock de capital, et là est toute la problématique du développement.

La deuxième raison la dé-thésaurisation des ménages qui mettent face à la détérioration de leur pouvoir d’achat des montants importants sur le marché, alimentant l’inflation : ils investissent dans l’immobilier, l’achat d’or ou de devises fortes pour se prémunir contre l’inflation, ce qui explique la forte hausse de ces segments où, selon des données du Ministère des Finances, celle-ci est estimée à 27 milliards de dollars, dont 40 % détenus par la CNEP-Banque, équivalant à 2 000 milliards de dinars. Cette masse monétaire n’est pas uniforme, car il existe une concentration au niveau d’une minorité avec des transferts de capitaux à l’étranger expliquant la forte cotation des devises sur le marché parallèle. En revanche, pour la majorité de ménages, leur taux d’endettement s’accroît.

La troisième raison est la non-proportionnalité entre les dépenses monétaires et leur impact. La dépense publique est passée successivement de 55 milliards de dollars en 2004, à 100 milliards de dollars en 2005 puis à 140 milliards de dollars fin 2006 et a été clôturée entre 2004-2009 à 200 milliards de dollars. Mais, faute de bilan, on ne sait pas si l’intégralité de ce montant a été dépensé.

Lors d’un Conseil des ministres au cours du dernier trimestre 2011, le président de la République a affirmé qu’entre 2004 et 2013 plus de 500 milliards de dollars auront mobilisés. Pour le programme d’investissements publics 2010-2014, le gouvernement a retenu des engagements financiers de l’ordre de 286 milliards de dollars et vise deux volets : le parachèvement des grands projets déjà entamés entre 2004 et 2009, équivalant à 130 milliards de dollars (46 % du total) ; l’engagement de projets nouveaux, pour un montant de près de 156 milliards de dollars.

D’une manière générale, selon un rapport sur la région MENA de 2010, l’Algérie comparée des pays similaires dépense deux fois plus pour avoir deux fois moins de résultats, démontrant une mauvaise gestion pour ne pas dire une corruption socialisée.

Et l’Etat algérien continue de dépenser sans compter en lançant des projets non fiables à terme économiquement souvent pour des raisons de prestige. Tant qu’il y a la rente. Mais l’Algérie peut-elle continuer de vivre de l’illusion de la rente sur la base d’un cours de 70 dollars pour le budget de fonctionnement et 40-50 dollars pour le budget d’équipement, si le cours des hydrocarbures baisse au risque d’une hyperinflation ?

Peut-on continuer dans cette voie suicidaire des assainissement répétées des entreprises publiques, plus de 50 milliards de dollars entre 1971 et 2011, avec des recapitalisations répétées des banques publiques contrôlant 90 % du crédit global, avec des clients souvent non bancables, dont plus de 70 % des entreprises publiques sont revenues à la case de départ, et sans relèvement des taux d’intérêt, d’une faillite du système bancaire freinant l’investissement ? Cette masse monétaire sans contreparties productives alimente le processus inflationniste.

La quatrième raison est la dévaluation rampante du dinar, 70 à 75 % des besoins des ménages et des entreprises publiques et privées étant importés, et les vendeurs s’alignant souvent sur le cours du marché parallèle. En effet, depuis plus de deux ans on observe une forte distorsion entre le cours officiel du dinar et celui pratiqué sur le marché parallèle. Souvent invoqués, le tarissement de l’épargne de notre émigration ou certains voyages ponctuels vers l’étranger – du fait de l’allocation devises limitées –, ne constituent pas les seules explications. Si l’on peut établir un coefficient de corrélation d’environ 70 % entre la cotation du dinar et l’évolution du cours des hydrocarbures (les autres 30 % étant liés aux phénomènes spéculatifs et aux sections hors hydrocarbures), il en résulte que la cotation du dinar s’établirait à entre 300 à 400 dinars pour un euro, selon l’offre et la demande.

Mais, l’économie algérienne étant totalement rentière, se pose le problème de la cotation du dinar, qui n‘obéit pas toujours aux règles économiques. Et les mesures ponctuelles, sans vision stratégique, sont souvent édictées principalement pour freiner les importations, suite à l’importante augmentation des salaires, et ont des répercussions négatives tant pour les opérateurs que sur le pouvoir d’achat des citoyens.

La cinquième raison est la dominance de la sphère informelle. Elle produit des dysfonctionnements des appareils de l’Etat, alimentant le système rentier où existent des liens dialectiques entre cette sphère et la logique rentière, avec des situations monopolistiques et oligopolistiques de rente avec des liens extérieurs, non intéressées par l’émergence d’entreprises productives, expliquant d’ailleurs la marginalisation du savoir et des compétences.

Cette sphère informelle en Algérie contrôle 65 à 70 % des segments de produits de première nécessité, auxquels plus de 70 % des ménages consacrent presque l’intégralité de leurs revenus (fruits et légumes, poisson, viande rouge et blanche, textile et cuir) et sans compter les factures de plus en plus élevées de l’eau et de l’électricité qui absorbent une fraction importante du revenu des ménages pauvres et moyens, accroissant leur endettement.

La masse monétaire a été évaluée dans le rapport de la banque d’Algérie à 2 439 milliards de dinars fin 2010, 33,87 milliards de dollars dont 40 % contrôlés par la sphère informelle (soit 13,55 milliards de dollars) limitant la politique monétaire de la Banque centrale, et avec une importante intermédiation financière informelle dont les taux d’usure accroissent l’endettement des ménages qui y ont recours.

L’importance de cette masse monétaire captée, favorise une concentration du revenu au niveau de cette sphère avec des tendances monopolistiques et souvent oligopolistiques (quelques offreurs pour une multitude de demandeurs). Elle alimente, comme analysé précédemment, la demande au niveau du marché de la devise parallèle et l’évasion fiscale, évaluée à environ 3 milliards de dollars par an.

On constate ainsi en Algérie l’absence d’une véritable concurrence, avec une tendance monopolistique faisant que les circuits entre le producteur et le consommateur (les grossistes informels) ont tendance à se rallonger, la marge commerciale pouvant représenter 2 à 3 fois le prix de production (surtout dans le domaine agricole), ce qui ne peut que décourager le producteur immédiat et l’orienter vers des activités spéculatives. Dans ce contexte, la politique d’encadrement des prix ne peut s’avérer que d’une efficacité limitée, en fonction des moyens mis en œuvre, dans la mesure où le contrôle des prix repose sur des détaillants qui ne font que répercuter ces surcoûts de distribution.


Quelle conclusion ?

Le processus inflationniste que l’on comprime artificiellement par des subventions montre l’absence de régulation. On ne s’attaque aux fondamentaux, ce qui illustre le manque de cohérence et de visibilité de la politique socio-économique pour préparer l’après-hydrocarbures : l’épuisement dans au maximum 16 ans pour le pétrole, dans 25 ans pour le gaz conventionnel, et avec une population prévisible de 50 millions.

Comme ces réserves de change estimées à 190 milliards de dollars au 1er juillet 2012, Richesse virtuelle provenant des hydrocarbures et qu’il s’agit de transformer en richesse réelle, on se satisfait, par facilité, de les placer pour 83 % à l’étranger, en partie en bons de trésor américains et en obligations européennes, à des rendements presque négatifs.

Il s’agit essentiellement d’éviter cette illusion bureaucratique, ce juridisme, en s’attaquant au fonctionnement de la société, en fait de réaliser de véritables réformes. Face à cette situation, l’inquiétude vis-à-vis de l’avenir, l’absence de morale et la faiblesse de la gouvernance tant centrale que locale, avec ce retour accéléré de l’inflation, qui contribue à une concentration du revenu au profit d’une minorité rentière, la majorité des Algériens veulent tous et immédiatement leur part de rente, reflet du divorce Etat/citoyens, quitte à conduire l’Algérie au suicide collectif.


Pr Abderrahmane MEBTOUL

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NB - Ce texte représente la synthèse d’un audit (890 pages) réalisé pour les pouvoirs publics sous la direction du Professeur Abderrahmane Mebtoul.

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Du même auteur :

- Pr A. Mebtoul : Le (triste) bilan socio-économique de l’Algérie à la fin 2011 (50 ans d’économie algérienne, Ch. III) (28 avril 2012)
- Pr Abderrahmane Mebtoul : « Réhabiliter la morale comme facteur stratégique de développement » (décembre 2011)
- La coopération Algérie-France : pour une prospérité partagée dans le cadre de l’espace euromed (novembre 2011)

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