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L’Opération Serval, une occasion de s’interroger sur la question du renseignement

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 23 février 2013 | src.VOXMED.FR
Paris -

Photo ci-dessus : le 29 janvier 2013, les sapeurs parachutistes du 17e RGP de Montauban sont parachutés au-dessus de l’aéroport de Tombouctou. © Ministre de la Défense, France.


Le Groupe d’analyse JFC Conseil rappelle ici les fondamentaux des actions de renseignement de veille stratégique, ainsi que de « l’appui renseignement aux opérations », en l’illustrant par un examen des particularités du théâtre malien. Sont passées ici en revue les questions de l’magerie, écoutes, ROHUM, état de la coopération internationale en matière d’échange de renseignements sur la lutte antiterroriste dans ces contrées où le rôle d’Alger, première puissance régionale, est incontournable…

La situation actuelle au Sahel pose un défi au renseignement. À vrai dire, il préexistait à l’intervention « Serval ». Il ne concerne donc pas que la France, mais pour l’heure, c’est ce pays qui en ressent le plus l’acuité. Pourquoi ?


Les besoins en renseignement d’une opération
de projection de l’envergure Serval

Dans son Livre Blanc sur la sécurité et la défense nationale, la France a promu en 2008 une nouvelle fonction stratégique : « connaissance et anticipation ». Ce deuxième mot est vital : anticiper sur les menaces. Pour cela il faut assurer une veille stratégique, bien entendu dans la durée. Celle-ci fait appel au renseignement technique et humain, comme à d’autres disciplines et d’autres analyses. Restons-en au renseignement.

Le renseignement technique, c’est à la fois le renseignement d’origine image (le ROIM en français/IMINT en anglais), et le renseignement d’origine électromagnétique (le ROEM/SIGINT en anglais). De quoi s’agit-il ?

L’imagerie en veille stratégique est majoritairement fournie par des satellites dédiés (héliosynchrones), dans les gammes optique, infrarouge et, dans une moindre mesure, radar. Les satellites balayent la zone avec un délai de revisite de 24 heures (ils repassent au même endroit toutes les 24 heures) : on peut donc suivre, à condition de programmer en ce sens le système satellitaire, des sites ou des zones d’intérêt pour avoir une idée de ce qui s’y trame et d’y déceler de l’activité ou des indices intéressants. Cela suppose bien entendu d’avoir été « orienté » sur ces objectifs, faute d’avoir à chercher un grain de sable dans le désert.

Cette orientation est donnée par les décideurs ou peut provenir d’indices décelés par ailleurs au cours d’interceptions de communications, ce qui est le fait des « grandes oreilles » comme la presse qualifie les centres d’écoute répartis un peu partout sur la planète, ou d’informations provenant d’autres sources (humaines par exemple). Certaines gammes de fréquences sont particulièrement surveillées, en particulier tout ce qui transite par les satellites de communication internationaux. La récolte de ces écoutes doit être ensuite passée au crible par des linguistes qui cherchent eux aussi l’indice d’activité révélateur.

Le renseignement d’origine humaine - Enfin, le renseignement technique serait insuffisant sans le renseignement d’origine humaine (le ROHUM en français/HUMINT en anglais). Des officiers des services spécialisés doivent recruter des agents, lesquels disposent de sources, humaines ou non, ouvertes ou secrètes. Le renseignement ouvert prend de plus en plus d’importance à l’ère de l’explosion des moyens d’information, des media ou des réseaux sociaux.

L’ensemble de ces informations est ensuite rassemblé, passé au crible, sélectionné, mis en perspective puis en forme pour donner ce produit fini et sophistiqué que l’on dénomme « renseignement ».

On comprend que selon la nature et la qualité du demandeur (le « client »), le renseignement n’a pas la même fonction ni la même utilité.

Tous les services participent à la recherche du renseignement de veille stratégique. D’où l’intérêt de les coordonner entre eux et de disposer d’une capacité de fusionner leurs différentes analyses, sans toutefois les dénaturer, car chacun des services, selon sa mission, a une sensibilité différente par rapport à une orientation commune. C’est ce qui fait leur richesse. Une fois renseignées, les autorités décident alors de la conduite à suivre au plan opérationnel.

Lorsqu’il s’agit de lancer ou poursuivre une opération militaire, ce travail (les spécialistes disent « cycle ») continue, mais pour les armées il s’accélère en fonction du besoin des états-majors, tant au stade de la planification que de la conduite. C’est le domaine de « l’appui renseignement aux opérations ».


Les particularités du théâtre malien

Au Sahel, la mission d’appui renseignement aux opérations est délicate, en raison de l’étendue du théâtre (le Sahara couvre 8 000 000 km2, auxquels il convient d’ajouter les 3 000 000 km2 du Sahel ; sept fois la France), et de la difficulté d’obtenir du renseignement ouvert, important dans les opérations de lutte contre les rebellions.

La première des problématiques concerne l’imagerie : comment déceler puis suivre un rezzou des groupes djihadistes en direction du sud ? Il faut disposer des moyens de surveillance adaptés ; en particulier l’imagerie satellitaire n’est plus suffisante. Il faut de la vidéo pour anticiper et suivre en permanence la progression des katibats dans le désert. Pour ce besoin, les aéronefs non pilotés – les drones – sont aujourd’hui les plus adaptés. Il en existe plusieurs catégories. La France a pour sa part depuis longtemps abandonné la perspective de se doter de drones stratégiques HALE (Haute Altitude Longue Endurance, qui pourraient dans ce cas être opérables depuis le territoire national) et ne dispose que d’une capacité MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance), en l’espèce le drone Harfang, rentré il y a peu d’Afghanistan. Mais son rayon d’action est limité pour couvrir correctement la zone.

La France devra donc, pour SERVAL, se contenter de ses capacités actuelles très perfectibles, et faire appel à l’aide américaine. Leurs drones, dont certains sont furtifs (ils échappent – en principe- à la détection des radars classiques) sillonnent cette zone sensible en secret depuis déjà plusieurs années dans la cadre de la « GWOT » (Global War On Terrorism) (1). Les forces françaises s’en remettent aussi à leurs avions de patrouille maritime, qui servent en outre à coordonner et orienter les bombardiers, les hélicoptères d’attaque et les troupes au sol.

Pour les écoutes, la situation ne change guère de la veille stratégique sauf que le tempo des orientations et des demandes de la part du commandement est plus soutenu en fonction de l’évolution de la situation opérationnelle.

Enfin, pour le ROHUM, c’est maintenant la mission des patrouilles de recherche dans la profondeur ou de reconnaissance, qui observent, interrogent, font à proprement parler du renseignement ouvert auprès des populations rencontrées. Bien entendu, le rôle des linguistes est là encore de première importance. C’est pour cela que l’apport des forces maliennes dans ce domaine sera plus qu’appréciable (ce qu’elles font déjà).


L’intérêt de la coopération internationale
et d’une coopération régionale

Dans toute coalition, au niveau politique comme opérationnel, il doit y avoir échange, mise en commun. C’est vital, car dans ce domaine aussi l’union fait la force. Le rôle du Mali aux côtés de la France sera vital en ce sens, on vient de le dire. Mais les autres acteurs régionaux et internationaux devront eux aussi « mettre au pot ». Tous renseignements confondus : techniques et humains.

Le problème est qu’en matière de renseignement, la coopération ne se décrète pas uniquement par une signature au bas d’un accord ou par un échange de télégrammes diplomatiques. Il faut de la confiance entre les acteurs,… et de la bonne volonté de la part des services qui, s’ils ne sont pas forcément ennemis, ne sont pas amis pour autant.

Qu’en est-il de la coopération régionale et internationale en matière d’échange de renseignements sur la lutte antiterroriste dans la région ? Avec la sanctuarisation de ce no man’s land tombé entre les mains des groupes islamistes affiliés à Al Qaïda, on pensait que le Sahel était sous haute surveillance internationale et que rien ne pouvait échapper aux équipements sophistiqués plus haut cités. La faille et les négligences internes du dispositif régional et algérien de sécurité, révélées au grand jour avec la tragédie d’In Amenas, font écho à l’échec, en amont, de la coopération régionale et internationale en matière de renseignement concernant la lutte antiterroriste dans la région du Sahel. Dans le cas contraire, « on » aurait pu anticiper …

De ce fait, Paris (et Washington) espère(nt) qu’Alger prendra toute sa part dans cette nouvelle guerre des sables. Puissance militaire et diplomatique régionale, l’Algérie a un rôle clef à jouer dans la crise malienne. D’une part, car les autorités algériennes possèdent des renseignements de première main sur les mouvements djihadistes. D’autre part, grâce aux liens forts qu’Alger entretient avec les leaders touaregs maliens. Enfin parce que l’Algérie possède 2.000 kilomètres de frontières avec le Mali, par lesquels transite la majorité de la logistique dont ils ont besoin.

On se souvient de la création en 2010 de l’Unité de fusion et de liaison (UFL) à Alger par les directeurs du renseignement des pays du champ (Mauritanie, Mali, Niger, Algérie) élargis au Burkina Faso, à la Libye et au Tchad. L’UFL se devait de rassembler et fournir aux autorités politiques et aux forces armées de ces pays des informations pour la conduite des opérations coordonnées de lutte contre le terrorisme, les trafics d’armes et de drogue. Mais à ce jour, aucune action militaire coordonnée de lutte contre l’activité terroriste n’a eu lieu. Pourtant, les acteurs régionaux ne cessent de se promettre d’améliorer leur coordination au travers de structures déjà existantes comme le « Comité des états-majors opérationnels conjoints » (CEMOC), installé à Tamanrasset.

Quant à la coopération internationale, elle est l’otage des cachotteries et du jeu compliqué dans la région entre Alger, Washington et, dans une moindre mesure jusque là, Paris.

Il est donc plus que temps de mettre tout à plat dans le domaine de la coopération internationale et des échanges de renseignement pour le Sahel, mais le rôle d’Alger, première puissance régionale, est incontournable.


Les besoins pour la prolongation au-delà de la guerre
dans la reconstruction/stabilisation

Dans le cadre du renforcement des relations régionales en matière de sécurité, l’Algérie a montré par le passé des signes de bonne volonté, à même d’impulser une vraie dynamique aux niveaux régional et bilatéral, car les deux sont complémentaires pour des raisons bien comprises de respect des sensibilités politiques.

À titre d’exemple, la plupart des pays africains ont adopté des dispositions juridiques pour la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Mais ces dispositions méritent d’être harmonisées. Il en va de même pour l’application de ces mesures, qui doivent être coordonnées eu égard à la porosité des frontières (physiques, mais aussi virtuelles pour le blanchiment d’argent). Dans ce domaine, comme dans d’autres, des accords bilatéraux et régionaux doivent être passés. Certains pays africains disposent déjà d’unités de renseignement financier qui fonctionnent, alors que beaucoup sont encore confrontés à des contraintes en termes de capacités, de ressources et tout simplement d’application de la loi. C’est un problème de développement.

L’Algérie se doit de jouer un rôle de leadership régional en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée.

Les partenaires économiques internationaux, comme l’Union européenne, les Etats-Unis, mais d’autres encore peuvent aider la région en finançant des projets de développement à même de combattre la pauvreté. « Le terrorisme n’est ni un phénomène spontané ni géographiquement localisé. Il est mondial et appelle à une riposte concertée avec les États », estimait le chef de la diplomatie nigérienne lors d’une réunion de concertation sur la sécurité régionale en septembre 2011, à Alger. Une synergie entre les différentes stratégies (de sécurité et de développement) doit s’établir. Bien entendu, elles doivent passer par l’Algérie.


Groupe d’analyse JFC Conseil

◊ ◊ ◊

1 - La « guerre » lancée par le Président G.W. Bush au terrorisme le 20 septembre 2001 et qui n’a – officiellement – pas été formellement abandonnée, sous cette appellation controversée tout du moins, par son successeur.

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