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AUX VIIes ATDA DE PARIS

Jean-Michel HUET (BearingPoint) :
« Le téléphone mobile est un élément clé
de l’inclusion financière en Afrique »

17 décembre 2018
Jean-Michel HUET, Expert et associé chez BearingPoint. © AM/AfricaPresse.Paris (AP.P)
Auteur d’un livre de référence sur l’Afrique digitale* et associé du cabinet conseil BearingPoint, Jean-Michel HUET animait la table ronde dédiée aux « fintechs, facteur de l’inclusion financière », lors des récentes Assises de la transition numérique en Afrique (ATDA), qui se sont tenues à Paris, dans le cadre prestigieux de l’Hôtel de l’Industrie. Dans cet entretien exclusif, Jean-Michel HUET développe cette thématique et apporte des précisions à propos de la fameuse classe moyenne émergente d’Afrique…

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 Propos recueillis par Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris

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L’Afrique est fortement sous-bancarisée, et cependant la banque mobile y rencontre un grand succès, ainsi que vous l’avez évoqué aux ATDA, à la table ronde sur les fintechs. Comment expliquer ce phénomène ?
 
Jean-Michel HUET
 L’une des spécificités actuelles du Continent est en effet que 85 % des Africains n’ont pas de compte bancaire. C’est une moyenne : dans certains pays – Afrique du Sud, Afrique du Nord – c’est autour de 50-60 % et dans d’autres on stagne à moins de 5 %.
 
Cette sous-bancarisation constitue un vrai problème, car sans compte bancaire impossible de payer des abonnements, de contracter des emprunts, épargner est compliqué, et les agriculteurs – 60 % de la population active du Continent – ont du mal à obtenir des crédits fournisseur, alors qu’eux-mêmes pourront être payés jusqu’à six mois après la livraison des engrais dont ils ont besoin… Autre exemple : une personne du bas de la fourchette de la classe moyenne, qui voudrait s’acheter ne serait-ce qu’une voiture d’occasion, en sera empêchée par son incapacité à emprunter.
 
De fait, la grande majorité des Africains ne peuvent avoir accès à toutes les facilités de paiement dont on bénéficie en Europe et que l’on oublie, tellement c’est devenu banal pour nous. 
Ainsi, l’un des enjeux majeurs d’aujourd’hui pour les gouvernements d’Afrique, les banques centrales, les ONG, les bailleurs de fonds, c’est de favoriser ce que l’on appelle « l’inclusion financière » : qu’une grande partie de ces 85 % d’exclus accèdent à la possibilité de bénéficier des services financiers qui donneront demain accès à des moyens de paiement nouveaux, puis à de l’emprunt et à de l’épargne…
 
En quoi la « banque mobile » est-elle apte à générer de l’inclusion financière ?
 
Jean-Michel HUET
 Pour augmenter l’inclusion financière, l’un des moyens est l’usage du paiement mobile. Et pour cela, nul besoin de posséder un smartphone haut de gamme et onéreux : un portable très basique, comme ceux que nous utilisions il y a une quinzaine d’années, suffit. Car on peut faire de l’inclusion financière via des SMS ou des USSD – la technique utilisée par les opérateurs télécoms. Il s’agit tout simplement de permettre aux Africains de pouvoir échanger de l’argent – ne serait-ce que pour le paiement, qui reste l’acte financier premier et le plus simple – et pouvoir aussi transférer de l’argent avec leur famille ou des amis.
 
C’est une première étape pour engager petit à petit un processus d’inclusion financière, grâce aux téléphones mobiles. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui les deux tiers des Africains disposent d’un téléphone mobile. Donc 66 %, à comparer aux 15 % qui ont un compte en banque.
 
L’autre spécificité, c’est qu’aujourd’hui les trois quarts des villages africains – on recense 400 000 villages ou villes en Afrique – bénéficient d’une couverture en téléphonie mobile. Alors que moins de 30 % disposent d’un accès par la route… C’est donc bien plus facile d’entrer en contact avec des villageois par le téléphone que par la route !
C’est pourquoi le téléphone mobile s’affirme aujourd’hui comme l’un des éléments clés de l’inclusion financière en Afrique.

Jean-Michel Huet modérant la table ronde dédiée aux « fintechs, facteur de l’inclusion financière », lors des récentes VIIes Assises de la transition numérique en Afrique (ATDA), à Paris à l’Hôtel de l’Industrie. © AM/Africapresse.Paris (AP.P)

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Mais qui dit paiement mobile dit traçage automatique des opérations… N’est-ce pas un frein, dans cette Afrique où l’économie informelle est largement répandue, sinon prépondérante ? Et quid du coût ?
 
Jean-Michel HUET
 Effectivement, l’importance du secteur économique informel et le fait que les gens gagnent peu d’argent constituent des freins. Et c’est vrai que lorsque l’on évoque le paiement mobile survient très vite la question – non pas pour les individus, mais pour les marchands – d’une possibilité supplémentaire de traçage que pourrait exploiter l’administration fiscale !
Et cela a aussi un coût – de 1 % à 2 % de la transaction – que certains peuvent préférer éviter en restant à l’usage du cash… Sauf que si le volume de paiement mobile permet au marchand de doubler ou tripler son chiffre d’affaires, le coût est largement compensé.
 
Voici un autre exemple en faveur de l’adoption des systèmes mobiles, mariant services d’information sur les marchés et paiement… Comme déjà dit, l’agriculture représente en Afrique de 60 % des emplois. Mais elle est très peu productive, pour de nombreuses raisons, dont l’une est tout simplement que la moitié de la production agricole – voire les trois quarts dans certains pays – est jetée !

La production est jetée parce que l’agriculteur ne trouve pas de débouchés… Par exemple le riziculteur se verra refuser sa production par le meunier, celui-ci n’étant pas sûr de pouvoir écouler la marchandise. À cet égard, l’exemple de la Côte d’Ivoire est très frappant : le pays est autosuffisant en riz, mais la moitié de la consommation est importée d’Asie, parce que les deux tiers de la production nationale sont jetés.
 
En revanche, à partir du moment où tout est digitalisé – l’offre et la demande ainsi que le paiement – et accessible via un simple téléphone, le meunier peut acheter en toute tranquillité la production du riziculteur, car il sait par avance qu’il aura lui aussi des acheteurs… Ce type d’expérimentation est aujourd’hui en cours au Nigeria.
 
C’est pourquoi, lorsqu’un entrepreneur mettra en place une plateforme d’échanges pour résoudre ce type de dysfonctionnement en organisant les flux, le coût de 1 % ou 2 % sera perçu comme tout à fait dérisoire.
 
On présente aujourd’hui l’émergence des « classes moyennes africaines » comme l’un des moteurs de décollage économique du Continent. Mais en termes de revenus, ces classes moyennes sont définies comme disposant de 2 à 20 dollars par jour… On peut s’interroger sur la pertinence de ce paramétrage, non ?
 
Jean-Michel HUET
 Nous sommes devant un malentendu depuis 2011, à la suite d’une publication de la Banque Africaine de Développement (BAD), expliquant grosso modo qu’en Afrique les « très riches » représentent 5 % de la population, et que les 20 % suivants constituent ce que l’on appelle la « classe moyenne », tandis que les 75 % restants sont des gens pauvres, voire très pauvres.
 
Effectivement, les 20 % identifiés par la BAD comme étant la classe moyenne sont des gens qui gagnent entre 2 et 20 dollars par jour… et par personne du foyer !
C’est très important de bien saisir cette précision, car quand on dit « par personne du foyer », cela signifie y compris les enfants, et pas seulement le père ou la mère… en fait près de la moitié de la classe moyenne ainsi identifiée est composée d’enfants. En soi, c’est une bonne chose, sauf pour les responsables marketing qui ont surestimé le nombre d’acheteurs potentiels, pour faire simple.
 
Ensuite, ces classes moyennes doivent encore être divisées en deux catégories : les gens qui gagnent entre 2 et 4 dollars par jour, qui représentent autour de 10 % de la population africaine, et que l’on appelle « la classe moyenne flottante ». Ce n’est pas une expression très heureuse, mais elle identifie des personnes qui sortent à peine de la pauvreté – située à moins de 2 dollars/jour en Afrique, à comparer aux 32 dollars du seuil de référence en France –, mais qui restent très fragiles car elles peuvent retomber dans la précarité et vivent dans la crainte du déclassement – crainte du même type que celle que l’on connaît en France, mais beaucoup plus violente en Afrique.
 
Reste l’autre moitié des classes moyennes, donc encore quelque 10 % de la population totale, qui dispose de 4 à 20 dollars/jour et par personne au foyer, et qui fait figure d’une classe moyenne que l’on peut qualifier « d’un peu plus assurée ».

La salle historique des frères Lumière, à l’Hôtel de l’Industrie de Paris, lors de l’ouverture des VIIes ATDA, le 22 novembre 2018. De gauche à droite sur l’estrade : Arouna Modibo TOURÉ, ministre de l’Économie numérique et de la Communication du Mali ; Léon Juste IBOMBO, ministre des Postes, des Télécommunications et de l’Économie numérique du Congo ; Mohammed BENABDELKADER, ministre de la Réforme de l’Administration et de la Fonction poublique du Maroc ; Mohamadou DiIALLO, DG fondateur du magazine panafricain cio-mag.com et organisateur de cette VIIe édition des Assises de la Transformation Digitale en Afrique (ATDA). © AM/AfricaPresse.Paris (AP.P)

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Certains économistes contestent la méthode elle-même de définition de la classe moyenne par le critère des revenus…
 
Jean-Michel HUET
 Oui, identifier une classe moyenne par le critère des revenus reste une approche typiquement française et européenne. La méthode américaine, en revanche, segmente la population en fonction de ses modes de consommation.
Avec ce critère, si l’on observe la part de la classe moyenne africaine qui dispose de 4 à 20 dollars/jour par membre du foyer, on constate que le taux de bancarisation est l’un de ses marqueurs distinctifs : 99 % de ceux disposant de moins de 4 dollars ne sont pas bancarisés, tandis que ceux se situant au-dessus le sont jusqu’à 90 % dans certains pays. Et 85 % d’entre eux possèdent un smartphone.
 
Ce sont des foyers qui deviennent des primo-accédants immobiliers en ville ou en banlieue, les parents ont tous les deux un emploi, voire deux emplois – ce qui peut être nécessaire en Afrique pour accéder à ce niveau de la classe moyenne.
Ce sont des personnes pour lesquelles la formation est importante, tant pour eux, en tant qu’adultes, que pour leurs enfants. Car ils savent que c’est ainsi qu’ils pourront déjouer le risque de rechute dans la précarité.
Ce sont aussi des gens pressés, qui courent après le temps, tout comme les Européens…
 
Mais tous les autres, ceux qui ne font pas partie des classes moyennes émergentes, et dont certains sont même mal à l’aise avec la lecture et l’écriture ?
 
Jean-Michel HUET
 Le développement des fintechs peut se faire par la voix, il existe déjà des systèmes de paiement fondés sur la reconnaissance vocale. Et aussi il faut savoir que la plupart des personnes qui ont des difficultés avec l’écriture, savent en revanche tout à fait lire les chiffres… et composer un code d’identification de seize chiffres ne leur pose pas trop de problème !
 
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 Le digital en Afrique - Les cinq sauts numériques »

par Jean-Michel HUET, préface de Stéphane Richard. 210 pages, Éditons Michel Lafon (www.michel-lafon.com), 2017.
Un ouvrage de la collection « Les Cahiers du CIAN » (Conseil français des investisseurs en Afrique, https://www.cian-afrique.org/)

La version anglaise vient de paraître, en novembre 2018 : « Africa and the digital leapfrog ». 170 pages, Éditions Pearson https://www.pearson.fr/)

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