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Jean-Louis GUIGOU et Pr Alioune SALL :
« Le partenariat gagnant-gagnant entre l’Europe et l’Afrique n’est pas une option mais un impératif ! »

23 août 2018
Jean-Louis GUIGOU, président de l’IPEMED (Institut de prospective économique du monde méditerranéen, Paris). © AM/APP
Comment refonder la relation Europe-Afrique dans une perspective de partenariat « gagnant-gagnant » ? En finir avec la prédation des matières premières africaines ? Passer de l’aide à l’investissement pour une transformation structurelle des économies africaines… autant de questions – et d’esquisses de réponses – abordées dans cette tribune cosignée par deux experts internationaux.


Tribune libre, par Jean-Louis GUIGOU [1] et Pr Alioune SALL [2]

« Réunis en juillet aux Rencontres d’Aix-en-Provence, des économistes de renom ont exprimé, avec une désarçonnante humilité, leurs doutes et leur impuissance devant l’accumulation des risques – inégalités croissantes, robotisation, réchauffement climatique, migrations, stagnation en Europe… – qui alimentent les angoisses et font progresser les populismes en Europe, particulièrement au regard de notre relation au continent africain.

L’heure ne devrait cependant pas être au découragement qui empêche de voir les opportunités.

La négociation en 2019 et 2020 des accords post-Cotonou redéfinissant les relations économiques et politiques entre l’Afrique et l’Europe pour les quinze prochaines années (2035) est l’une de ces opportunités ; elle constitue, avec les questions climatiques, une variable importante pour l’avenir à moyen et long terme des deux continents. À quelles conditions ? C’est à cette question que nous répondons ici.

Conceptualiser le développement comme une intégration

Les débats sur les relations entre l’Afrique et l’Europe sont dominés par des logiques comptables – qui gagne, qui perd ? – ou par des logiques polarisantes (afro-optimistes/pessimistes) dans le cadre d’un paradigme du développement aujourd’hui fortement contesté.

Nombreux sont en effet les analystes qui pensent que l’économie de marché et la démocratie, concepts centraux de ce paradigme, sont moins solides qu’on pouvait le penser mais surtout qu’ils peuvent prendre des contenus différents selon les contextes locaux. Il est dès lors souhaitable de penser l’avenir autrement : moins en termes de performances dans un classement international, qu’en termes de modèle culturel en sachant qu’un modèle est toujours à la fois original, unique, évolutif et susceptible de s’appliquer a des groupes de toutes tailles. À la logique de développement, il faut substituer celle de partenariat, où le « gagnant-gagnant » est la règle et où le sens de la responsabilité partagée constitue le trait dominant, plus que la condescendance ou la charité.

Ce nouveau paradigme signifie qu’il faut en finir avec les seuls accords tarifaires et commerciaux (Lomé et Cotonou) des années 1980. En finir avec la prédation, voire le pillage des matières premières sans transformation sur place. En finir avec les aides et la charité des Européens, comme le réclamait le Président du Ghana, recevant le président Macron le 29 novembre 2017 à Accra, car les aides, y compris celles dites d’urgence, sont susceptibles d’entretenir la dépendance, voire la corruption et la mauvaise gouvernance.

Il faut passer de l’aide à l’investissement pour une transformation structurelle des économies et sociétés africaines et européennes, qui embrasserait d’un même regard les dimensions économiques, sociales, politiques, environnementales, culturelles et technologiques de la relation Europe/Afrique.

L’on cesserait alors de dissocier la croissance démographique africaine de l’industrialisation du Continent ; l’on cesserait également de dissocier les délocalisations, appauvrissantes si elles sont mal conçues, de la nécessité de penser en termes d’intégration durable l’ensemble que constitue l’AME – l’ensemble Afrique-Méditerranée-Europe. Cette intégration en profondeur devra se réaliser dans les deux sens, avec des investissements du Nord vers le Sud mais aussi du Sud vers le Nord. Elle donnera la pleine mesure de son potentiel lorsque, parallèlement aux investissements européens en Afrique, l’on verra des chefs d’entreprise méditerranéens et africains venir développer leurs activités en Europe et y créer des emplois, à l’instar d’Issad Rebrab, l’entrepreneur algérien qui a notamment sauvé l’entreprise française Brandt.

Des messages politiques forts de « commune
volonté de vie commune »

Un de ces messages politiques forts est que le partenariat n’est pas une option mais un impératif. En effet, si les tendances actuelles se poursuivent, l’arrivée massive de migrants – peu importe qu’ils soient appelés économiques ou climatiques – générera de redoutables réactions sociales et politiques en Europe. La tentation du tout-sécuritaire portée par certains groupes ne résoudra pas les problèmes car la forteresse est la forme de défense la plus coûteuse de l’ordre marchand ou capitaliste, et alimentera un sentiment anti-européen.

À l’inverse un partenariat intelligent contribuera à construire de nouveaux équilibres, plus dynamiques, et plus bénéfiques pour les parties concernées. Des capacités renforcées de gestion et de pilotage stratégique des économies et sociétés par les élites africaines devraient avoir une incidence positive sur les relations euro-africaines ; les migrations pourront être maîtrisées avec une Europe vieillissante bénéficiant de la jeunesse des populations du Sud qui trouveraient là des opportunités d’emploi décent. La défense des valeurs communes s’en trouverait facilitée.

Pour donner corps à cette idée, il faut commencer par affirmer un destin commun « L’arrimage des deux continents Africain et Européen à travers la Méditerranée… pour créer un axe intégré Afrique/Méditerranée/Europe (AME) », pour reprendre les propos d’Emmanuel Macron, est une idée intéressante en ce que, aux antipodes d’un monde disloqué et sans solidarité, l’AME pourrait être un lieu où un dialogue fécond peut se nouer, nourri par la proximité, la complémentarité et la communauté d’intérêts face aux défis actuels et à venir (terrorisme, réchauffement climatique, migrations). Cette AME décalquerait, avec trente ans de retard, l’arrimage des deux Amérique et celui des pays du bloc asiatique, de loin les plus intégrés. Reste à faire naître un désir d’Afrique en Europe et un désir d’Europe en Afrique : « Une commune volonté de vie commune », comme dirait Ernest Renan.

Des priorités opérationnelles pour l’après-Cotonou

 L’opportunité que présente la négociation en 2019 et 2020 des accords post-Cotonou a déjà été évoquée. Il pourrait en sortir de nouvelles priorités pour l’AME. Parmi celles-ci devrait figurer l’investissement massif pour la création et le développement de filières régionalisées, euro-africaines – pour l’énergie, la chimie, les équipements, la santé, la logistique. Il en est de même pour des filières territorialisées – pour la sécurité alimentaire, l’eau, le traitement des déchets et la protection de l’environnement –, susceptibles de créer des emplois au Sud comme au Nord, de gagner en compétitivité par une meilleure allocation des facteurs de production et enfin de réduire les migrations définitives au profit d’une mobilité généralisée.

Un défi de taille sera la nécessité, pour les entreprises européennes, de présenter une réelle valeur ajoutée, notamment par rapport aux offres des opérateurs chinois (privés et publics). En effet, grâce aux routes de la soie vers le sud ainsi qu’à la réalisation des grands projets d’infrastructure dont l’Afrique a tant besoin et à la mise en place de Zones Économiques Spéciales (ZES), la Chine, premier pays manufacturier du monde, est devenue en trente ans un acteur majeur sur la scène africaine.

Les entreprises européennes doivent dès lors présenter des offres attractives. Emprunter un tel chemin est difficile pour des entreprises qui bénéficiaient d’une « rente historique », mais n’est-ce pas « dans le difficile que se trouve le chemin », comme le suggérait le philosophe danois Søren Kierkegaard ? Si oui, les pistes ne manquent pas, dans lesquelles une coopération euro-africaine renforcée serait bénéfique pour tous.

Il en est ainsi des questions climatiques sur lesquelles les deux continents doivent développer un plaidoyer plus vigoureux pour un nouveau modèle de production économe en énergie fossile, privilégiant le solaire et les renouvelables. Il en est ainsi du modèle de coproduction (ou co-localisation) : fondé sur le partenariat avec des acteurs locaux, permettant le transfert de technologies et le partage de valeur ajoutée, ce modèle est particulièrement indiqué pour les relations au sein de l’AME. Il en est ainsi de la responsabilité sociale et environnementale, qui en constitue le pendant, et qui doit apporter un plus par rapport à l’offre des entreprises des pays émergents d’Asie, d’Europe et des Amérique.


Valoriser les diasporas européennes en Afrique,
et africaines en Europe

Enfin, si le principe de subsidiarité dicte de laisser l’Afrique aux Africains, l’Europe aux Européens et de redistribuer les activités de production en fonction des impératifs économiques, environnementaux et sociaux du développement durable, l’on aurait tort de ne pas valoriser les diasporas européennes en Afrique, et africaines en Europe, pour concrétiser ce projet.
À partir de ces trois principes – destin partagé dans la grande région AME solidaire, intégration par la redistribution de l’appareil productif, offre de coproduction dans de nouvelles filières – un nouveau contrat Europe-Afrique pourrait et devrait être signé.

Pour donner la pleine mesure de son potentiel, ce nouveau traité devrait comporter, a tout le moins, quatre instruments : un outil intellectuel sous forme d’une fondation – ce pourrait être la Verticale AME –, véritable creuset du dialogue des pays européens, des pays méditerranéens et des pays africains ; un outil financier intercontinental pour assurer la mobilité des capitaux et la sécurisation des investissements ; un outil économique pour encourager la redistribution de l’appareil de production et la coproduction dans des filières régionalisées inscrites dans des ZES ; enfin un instrument politique de concertation entre les États de la grande région AME.

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1 - Jean-Louis Guigou est Président fondateur de l’IPEMED (Institut de prospective économique du monde méditerranéen, Paris).

2 - Le Professeur Alioune Sall est Directeur exécutif de African Futures Institute (Pretoria, Afrique du Sud).

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SUR LEME SUJET :

- #LaVerticale de l’AME, vision @Ipemed d’un ensemble intégré
Afrique-Méditerranée-Europe (Dossier, 7 articles)

- Notre rubrique DIASPORAS ( + de 20 portraits inspirants)

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