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J.-F. Coustillière : « L’Europe et la France doivent se mobiliser pour soutenir le choix du peuple tunisien »

Tunisie | 26 janvier 2011 | src.LeJMED
Toulon -

Directeur de l’association Euromed-IHEDN, le Contre-amiral (2S) Jean-François Coustillière nous livre ici son analyse sur les dangers de la situation actuelle en Tunisie. Expliquant pourquoi la « Révolution du Jasmin », quelle que soit son issue finale, a généré une « fracture » irréversible dans les relations internationales en Méditerranée, il esquisse aussi des scenarii d’avenir et plaide pour une mobilisation ferme de la France et de l’Europe pour soutenir « le choix du peuple tunisien ».

Photo ci-dessus : le Contre-amiral (2S) le Contre-amiral (2S) Jean-François Coustillière, lors d’une conférence Euromed-IHEDN à l’École militaire (Paris) en décembre 2010. © LeJMED.fr - décembre 2010


Titre original

FOCUS SUR LA TUNISIE


par Jean-François COUSTILLIÈRE
Contre-amiral (2S)
Directeur Euromed-IHEDN

L’événement qu’a connu la Tunisie, durant ce
mois de janvier 2011, a été une formidable
surprise à laquelle succèdent aujourd’hui nombre
d’interrogations. Cette situation n’est pas
surprenante et bien sûr, comme après toute
révolution, du devenir de cette situation
dépend l’avenir de la société tunisienne :
l’étendue de ses libertés, sa capacité à se
gouverner et la défense des ses droits.

Mais là ne s’arrêtent pas les conséquences de la
« Révolution du jasmin ». Selon le chemin que
prendra la Tunisie « nouvelle » son exemple peut
infléchir l’attitude des populations des pays voisins
et peut être plus largement celle des pays arabes
« frères ». Or rien dans ce domaine n’est assuré,
ni le chemin que la Tunisie empruntera, ni
l’étendue de l’impact sur son voisinage.

L’irréversible nouvelle donne internationale

Une chose est cependant certaine, cet événement
constitue en relations internationales une
véritable fracture : les choses ne seront plus les
mêmes y compris si cette révolution débouche sur
un retour en arrière. Le seul fait qu’elle ait pu
aboutir au départ du Président Ben Ali modifie
sensiblement les appréciations et les analyses
d’où qu’elles viennent.

C’est pourquoi il importe de suivre l’évolution des
événements et de s’efforcer d’imaginer les actions
qui pourraient être entreprises pour soutenir les
choix de la population dans l’hypothèse où elle
ferait la demande d’une telle aide.

Certes, la grande majorité des Tunisiens est fière et
heureuse de ce que la jeunesse a réalisé. La joie a
été fortement et globalement très partagée. Ben Ali
est parti et le sentiment de soulagement habite la
plupart des citoyens, mais certainement pas tous et
c’est bien là que commencent les difficultés.
Mais, il convient à présent de faire en sorte que cet
événement se transforme en un élan à caractère
démocratique, puisqu’il semble que ce soit
l’aspiration de la population, qui aspire par là à un
meilleur avenir.

Une situation intérieure confuse

La plus grande confusion existe :
- Une jeunesse qui redoute de voir sa révolution
confisquée et qui peut être amenée à exiger
des garanties contraires à l’intérêt général ;
- Des conservateurs à l’affût d’une occasion
de remettre la main sur les commandes, voire
de jouer la carte d’un homme providentiel qui
reviendrait aux bonnes vieilles habitudes ;
- Des revanchards revenus de l’étranger avec
des certitudes dont on ne sait pas jusqu’à quel
point elles sont partagées réellement par la
population ;
- Des « démocrates » aussi nombreux que
divisés qui ont peu d’expérience des
responsabilités publiques et ont de la peine à
accepter les compromis indispensables de la
vie politique ;
- Des « religieux » dont l’agenda et le
programme restent assez peu lisibles.

Mais il existe aussi de très nombreux Tunisiens de
bonne volonté, capables, courageux et attachés à
l’intérêt national qui constituent des forces vives
utilisables dans la transparence pour le plus grand
profit du pays.

L’enjeu est là. Comment ces diverses composantes
vont-elles s’articuler pour élaborer un véritable
gouvernement d’union nationale au-delà des intérêts
partisans, en impliquant toutes les sensibilités
sans exception, mais sans dominant, jusqu’à ce
que les élections viennent désigner la composante
majoritaire ?

Aujourd’hui, il semble que la Tunisie soit encore
loin d’une solution répondant à ces caractéristiques.

Trop de « maladresses »

Les maladresses se sont accumulées :
choix de trop nombreux ministres issus de l’ancienne
équipe, éviction de composantes pourtant
constitutives de la diversité des sensibilités de la
population. Des positions manichéennes ont
rejeté tout compromis. Des déclarations sans
concession ont poussé à l’ostracisme.

La démocratie ne peut pas être décrétée par une
partie de la population contre les autres. La démocratie
est un partage et nullement une propriété
privée que d’aucuns pourraient s’attribuer comme
on s’auto-attribue une prérogative.

Si cette condition n’est pas respectée, l’Etat de
droit et la bonne gouvernance souhaités seront
remplacés par un autoritarisme, certes différent du
précédent, mais présentant les mêmes outrances.

Or, tout le monde n’a pas intérêt aujourd’hui à une
évolution vers plus de démocratie. A l’intérieur tout
d’abord, en raison de conflits d’intérêts propres,
mais à l’extérieur aussi. Les voisins tout d’abord
font déjà l’objet de suspicion, mais aussi les pays
« frères » et bien sûr les puissances occidentales.

Là est le vrai danger. A trop tarder à trouver ce
gouvernement d’union nationale, la porte des
ingérences, toujours prêtes à profiter des tiraillements
internes, s’ouvre largement. Le mécontentement
qui peut se développer devant l’incapacité
à construire assez vite les outils du progrès peut
non seulement faire naître un nouvel autoritarisme
mais aussi être mis à profit de l’extérieur pour
des intérêts très différents de ceux de la nation
tunisienne.

L’Europe et la France doivent se mobiliser
pour soutenir « le choix du peuple tunisien »

Ce danger concerne les Tunisiens qui doivent
choisir eux-mêmes, et seulement eux-mêmes
la voie qu’ils souhaitent emprunter.
Il concerne aussi leurs voisins, notamment
européens, qui doivent suivre avec soin les
événements et se tenir prêts à soutenir, à sa
demande, le choix du peuple tunisien notamment
par des déclarations, mais aussi par des
contributions restant à définir en partenariat réel.
Ensuite, quand les choses se seront stabilisées et
que le gouvernement d’union nationale - enfin
trouvé - se sera mis au travail notamment en vue
des élections, il conviendra de mobiliser les forces
françaises et européennes pour soutenir la
démarche entreprise, sous réserve qu’elle prenne
un tour démocratique, afin d’aider puissamment
ce pays à repartir avec dynamisme et faire
que cet événement devienne un exemple
à suivre pour les autres.

En effet, l’hypothèse de l’émergence en Tunisie
d’un système libéré de l’autoritarisme, qui permette
une meilleure gouvernance et plus de libertés,
constituerait pour les populations voisines une
véritable démonstration qu’un autre avenir est
possible pour elles. Nous devons contribuer
à ce succès, pour eux tous, mais aussi dans
notre intérêt en Europe.
L’enjeu est considérable. Il nous faut faire
pression sur nos décideurs pour qu’ils le
comprennent et s’engagent dans cette voie sans
tarder ni hésiter. C’est cette détermination dans
l’engagement qui fera que les risques qu’ils
redoutent pourront être évités. Le soutien à des
pouvoirs autoritaires pouvait, peut être, se justifier
pour des raisons de realpolitik quand aucun autre
type d’autorité ne semblait possible. Aujourd’hui,
un autre type d’autorité émerge, il n’est pas
concevable de ne pas fortement s’engager pour
lui donner toutes les chances de réussir. Tel est le
défi qui nous est posé, en Tunisie au moins.

Jean-François COUSTILLIÈRE
Contre-amiral (2S)
Directeur Euromed-IHEDN


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