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Institut Afrique Monde, Paris - Thierry Pairault (CNRS) : « La Chine se constitue une clientèle politique africaine qui pourra la soutenir à l’ONU »

22 février 2020
Thierry Pairault (3° droite), directeur de recherche émérite au CNRS, lors de son intervention à la rencontre dédiée aux relations Chine-Afrique, au Centre Sévres, à Paris le 12 février 2020, en compagnie de l’ancien ministre Kako Nubukpo, économiste et doyen de la Faculté des sciences économiques à Lomé © AM/AP.P
Comment et pourquoi la Chine investit-t-elle l’Afrique ? C’est la question qu’ont exploré les intervenants de la table ronde organisée le 12 février par L’institut Afrique Monde, au Centre Sèvres, à Paris. Et la réponse n’est pas celle à laquelle on aurait pu s’attendre…

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Thomas Radilofe, AfricaPresse.Paris (AP.P)
@PresseAfrica | @TRadilofe

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Pour comprendre « la présence chinoise » sur le continent Africain, il est au préalable nécessaire de battre en brèche certaines idées reçues. « Le gros problème, lorsqu’on évoque cette présence, c’est qu’on a tendance à généraliser le comportement des Chinois à partir d’exemples particuliers », a expliqué Thierry Pairault. Pour ce directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des relations sino-africaines, la réalité est bien plus complexe. La présence chinoise sur le continent africain est incarnée par une multitude d’acteurs qui agissent différemment pour défendre leurs intérêts, a-t-il poursuivi.

La « présence chinoise en Afrique » :
une réalité plurielle

Ainsi, le spécialiste fait la distinction entre les entreprises publiques centrales, les entreprises publiques locales – qui servent d’abord les intérêts des gouvernements locaux chinois avant ceux de la nation chinoise – et les entreprises privées. Ces acteurs ont tous reçu du gouvernement central la consigne de s’internationaliser mais suivent, néanmoins, des stratégies différentes.

« Prenons l’exemple de Huawei, qui, contrairement à ZTE, est une entreprise privée. Lorsque le gouvernement central impose des normes en matière de télécommunications, ZTE répond à la demande des autorités, tandis que Huawei refuse et s’adapte plutôt aux normes internationales », précise Thierry Pairault. « Vous avez donc clairement une stratégie entrepreneuriale propre à Huawei, qui se distingue de celles suivies par d’autres sociétés. »

Pour saisir entièrement la dimension plurielle de la présence chinoise en Afrique et l’analyser, il est également nécessaire de prendre en compte les « petites entreprises de migrants chinois. Il s’agit de petites sociétés de droit local dans lesquelles les ressortissants chinois ont investi un petit pécule, généralement gagné sur place », explique le spécialiste.

« Dire que ces entreprises suivent une stratégie chinoise, à proprement parler, est faux. On ne dirait pas qu’Air France est canadienne car son président l’est, par exemple. » Ainsi, pour Thierry Pairault, il est nécessaire de distinguer ces milliers d’entreprises en Afrique dites « sociologiquement chinoises » des 3 000 autres reconnues par le gouvernement central.

Mais globalement, quel intérêt a cette présence plurielle sur le continent, pour l’État chinois ?

Les États africains, « clientèle politique » de la Chine

Ces deux dernières années, le montant des investissements en provenance de la Chine à destination de l’Afrique, s’élevait à 5,4 milliards de dollars. Un chiffre qui revêt une importance considérable, dès lors qu’on se place du côté africain, mais qui ne représente que 3 % de ce qu’investit l’empire du Milieu à travers le monde, a expliqué Thierry Pairault.

« Cette donnée met à mal l’idée selon laquelle les entreprises chinoises investiraient massivement en Afrique », a-t-il poursuivi. Ainsi la Chine et le continent africain entretiennent d’abord des relations commerciales, et non des relations d’investissement.

Pour appuyer son propos, le spécialiste est revenu sur l’implication chinoise dans la construction d’infrastructures en Afrique. « Dans ce cas de figure, les gouvernements africains bénéficient, certes, d’un financement chinois et mandatent des entreprises chinoises, mais restent les seuls investisseurs. Il ne faut pas confondre la notion d’investissement avec celles de financement et de prestation de services », a expliqué Thierry Pairault. Ainsi, dans la stratégie économique du gouvernement central chinois, « l’Afrique – qui ne représente que 3 % du PIB mondial – n’a pas de réelle importance », a-t-il souligné.

Au travers de ses actions au bénéfice des pays africains, la Chine défend, avant tout, des intérêts politiques. « Par le biais des liens qu’elle développe et entretient avec le continent, la Chine se constitue une clientèle politique africaine qui pourra la soutenir à l’ONU », a affirmé le spécialiste.

L’actualité de l’an passé le montre. Grâce au soutien d’un grand nombre de pays en voie de développement, à commencer par les pays africains, un Chinois – Qu Dongyu – a pour la première fois pris la tête de la FAO, L’Organisations des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.
« Depuis quelques années, la Chine a systématiquement tenté d’être à la tête d’institutions des Nations Unies, car cela représente un avantage considérable pour elle : celui de pouvoir jouer dans la cour des grands », a ajouté Thierry Pairault.

Une vue des participants, parmi lesquels on reconnaît notamment l’ancien ministre Charles Josselin et Jean-Louis Guigou, Président de l’Ipemed. © AM/AP.P

Un discours chinois au diapason
des aspirations africaines

Pour gagner le coeur des Africains, la Chine multiplie les actions symboliques fortes sur le continent et développe un discours au diapason des aspirations africaines, a expliqué l’ancien ministre Kako Nubukpo, économiste et doyen de la Faculté des sciences économiques à Lomé, au Togo.

« Il est intéressant d’observer le nombre important de chefs d’Etats africains présents, lors des sommets Chine-Afrique », a souligné l’économiste togolais. « L’effet d’entraînement qu’arrive à créer la Chine, chez les dirigeants du continent, est impressionnant. C’est quasiment du jamais vu », a-t-il poursuivi.

Mais alors, comment le gouvernement central chinois fait-il pour susciter un tel engouement ? Selon Kako Nubukpo, en intervenant dans le « hard » – c’est à dire en participant à la construction de grandes infrastructures, telles que des aéroports, des hôtels ou encore de grandes autoroutes – la Chine appuie le discours sur l’émergence africaine tenu par les dirigeants du Continent.

« Faire des travaux d’adduction d’eau, d’électricité ou encore créer quelques écoles dans des petits villages, ça n’impressionne personne. C’est important pour le développement, mais si vous êtes dirigeant, ce n’est pas comme ça que vous allez être réélu. »

Pour parfaire leur stratégie de séduction, les Chinois accompagnent leurs interventions d’un « narratif » fort, qui consiste à promouvoir une relation d’égal à égal, avec leurs partenaires africains, et proposent de bâtir une nouvelle forme de prospérité, entre pays émergents, a expliqué Kako Nubukpo. Pour apparaître comme un partenaire fiable du développement, la Chine n’hésite pas, enfin, à rappeler qu’elle n’a aucun passé colonial avec l’Afrique, contrairement à l’Occident.

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