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Ysé AUQUE-PALLEZ - Faut-il abandonner la course au développement… qui ne serait qu’un avatar de la domination occidentale du monde ?

9 août 2019
Ysé AUQUE-PALLEZ, étudiante à Sciences Po Paris © Open Diplomacy
Si la notion même de développement est largement critiquée depuis les années 1990, au motif qu’elle serait « un nouvel avatar de la domination des pays industrialisés et de l’occidentalisation du monde », la déconstruction du mythe de la croissance semble conduire à une vision essentialiste et même fétichiste du « local »… Alors, un demi-siècle après les indépendances africaines, que peut-on tirer de positif du mouvement des idées autour du concept de développement ?

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Une contribution de Ysé AUQUE-PALLEZ*
Étudiante à Sciences Po Paris

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Au sortir des indépendances, le développement apparaissait comme une évidence (en tout cas pour la majorité des décideurs), conçu comme un moyen pour les pays dits “en voie de développement” ou du “Tiers-monde” de “rattraper” les pays dits “développés”. Il aurait suffit pour les pays du Sud d’ouvrir les marchés, de privatiser les entreprises, de contrôler l’inflation, de déréglementer et d’avoir une “discipline” budgétaire : c’est ce qu’on appelle le “consensus de Washington” qui est prôné par les théories de la modernisation et qui servit de base théorique libérale aux institutions de Bretton Woods (Banque mondiale et Fonds monétaire international).

Cinquante ans plus tard, force est de constater : les pays du Sud sont toujours plus pauvres que les pays du Nord et les inégalités se sont même creusées – à différents rythmes, cependant. En particulier, selon l’OCDE, le continent africain a connu une croissance quasi absente, depuis les années 1960 jusqu’aujourd’hui. Faut-il en conclure que la notion même de développement est à abandonner ? Faut-il ainsi considérer que toute politique de développement est vouée à l’échec ?

Perspective évolutionniste
et « croyance occidentale »

C’est en tout cas ce que pensent les théoriciens de “l’après-développement” dans les années 1970 et 1980 et avant eux, les “dépendantistes” de mouvance marxiste dans les années 1960, dont ils s’inspirent en grande partie, notamment sur la conceptualisation des rapports de pouvoir et de domination au sein du domaine du développement. L’après-développement réfute de manière radicale la notion même de développement : il propose, non pas des manières alternatives d’atteindre le développement dans le “Tiers-monde” mais des alternatives au développement (Escobar, 1995).

En 1992, un groupe de 17 auteurs, inspirés des travaux de Ivan Illich, Foucault, Gandhi, Polanyi parmi d’autres, se réunit pour écrire The Development Dictionary. Ils développent deux arguments principaux pour justifier “la fin du développement” (1).
Premièrement, selon eux la perspective évolutionniste du développement est dépassée car le modèle industriel y est considéré comme supérieur alors qu’il provoque des désastres écologiques et accroît les inégalités. Deuxièmement, ils dénoncent le développement comme arme stratégique et politique des pays occidentaux pendant de la guerre froide et prédisent qu’il disparaîtra après 1989. Ainsi, ils en concluent que le développement est une “croyance occidentale” (Rist, 1996) qui repose sur le culte du progrès et de la modernité, celui-ci s’accompagnant nécessairement de l’accroissement général des inégalités, la crise écologique et l’uniformisation culturelle par l’occidentalisation du monde.

Ainsi, pour les tenants de ce courant, “le développement, sur les plans à la fois théorique (paradigme, objectif) et pratique (stratégies mises en application), n’a constitué pour les sociétés d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, depuis leur indépendance, qu’un nouvel avatar de la domination des pays industrialisés et de l’occidentalisation du monde, sur tous les plans (économique, social, culturel…)” (2).
Le développement provoquant une désocialisation, une omni-marchandisation et une destruction de la diversité culturelle, les après-développementistes appellent à revenir aux cultures et savoirs locaux, à adopter une démarche critique vis-à-vis des discours scientifiques établis et à promouvoir les mouvements locaux et populaires. Certains, comme Serge Latouche, François Partant, Gilbert Rist, Nicholas Georgescu-Roegen, prônent la décroissance, “un slogan pour casser la langue de bois dominante de l’idéologie de la croissance, véritable religion qui donne lieu à un culte avec ses rituels consuméristes” (3).

De la croissance économique au bien-être 

des populations, un changement d’objectif

Néanmoins, si la pauvreté extrême – vivre sous le seuil de 1,90 dollars par jour et par personne – a diminué entre 1981 et 2013 de 1,9 milliard à 800 millions de personnes, ce chiffre reste tout de même alarmant. Une des critiques les plus saillantes de l’après-développement est résumée par Christian Comeliau.
Celui-ci propose non pas de sortir du développement mais de le réformer, car il ne croit pas qu’il soit en pratique possible d’exiger une décroissance globale au vu du niveau de vie actuel d’une majorité de la population de la planète, et alors même que cette population va s’accroissant, plus particulièrement sur le continent africain. Il veut refonder le modèle du développement en modifiant son objectif central qui ne serait plus uniquement la croissance mais le bien-être de la population. Il refuse également d’abandonner le paradigme de l’économie en ce qu’il n’est pas intrinsèquement mauvais de produire de la richesse, mais celle-ci doit profiter à tou.te.s. Avant de trouver mieux à la fois comme terme, notion et pratique, et puisque les après-développementistes nous laissent dans une sorte d’impasse pratique en refusant fondamentalement le développement, il faut répondre aux défis urgents de pauvreté et de faim dans le monde, nous dit Comeliau.

Les théoriciens de l’après-développement ont tout de même innové les théories du développement et des relations internationales en déconstruisant les mythes de la croissance que Lucas Chancel, chercheur à Sciences Po Paris et auteur du “World Inequality Report 2018”, s’attache aussi à démonter. Il critique la théorie du ruissellement ou “trickle down effect” qui considère que la croissance des pays les plus riches aurait pour automatique conséquence la croissance des pays les plus pauvres. “The global elephant curve of inequalities” montre l’enrichissement des plus fortunés et la stagnation des classes moyennes inférieures des pays industrialisés et donc l’augmentation des écarts de développement et de revenu par habitant entre les plus riches et les plus pauvres.

Pauvreté et diversité culturelle

Après la critique qui considère les conclusions de l’après-développement comme binaires et simplistes, l’après-développement étant accusé d’expliquer la pauvreté uniquement par le développement, la modernité et le capitalisme, la deuxième critique concerne le relativisme culturel. Un certain nombre d’auteurs, comme Kiely, accusent l’après-développement d’accepter la pauvreté au nom de la diversité culturelle et ils rejettent ainsi l’idée que la pauvreté serait une croyance occidentale. Pour eux, ce relativisme culturel s’accompagne également d’un anti-essentialisme contradictoire puisqu’ils insistent sur l’hétérogénéité des cultures mais pas celle des projets de développement, tous condamnés à l’échec selon les après-développementalistes.

Les après-développementalistes ont également tendance à fétichiser les populations non occidentales. Ils omettent de prendre en compte les formes d’oppressions qui ont existé et continuent d’exister (au sein des sociétés occidentales comme non-occidentales). C’est notamment l’exclusion des femmes hors des sphères de pouvoir et leur soumission à des normes sociales et culturelles les assignant à une place de citoyenne de seconde zone dans la majeure partie des sociétés humaines.
Le rejet en bloc de la notion de progrès, qu’ils considèrent comme le fondement de la croyance occidentale, est problématique. Tout d’abord, il revient à le dénier complètement aux sociétés non occidentales qui seraient caractérisées par une histoire cyclique, ce qui est aujourd’hui remis en cause par de nombreux anthropologues (notamment au sein des études post-coloniales).
Ainsi, ils rejettent les bénéfices qui ressortent du progrès social, scientifique et technologique (comme l’augmentation de l’espérance de vie ou l’amélioration des droits individuels). Parallèlement, ils adoptent souvent une vision caricaturale et essentialiste de la culture occidentale comme des cultures non occidentales comme si les deux, de leur côté, formaient un tout monolithique et seraient complètement antithétiques.

Réadapter les compétences
aux besoins des populations

La troisième critique importante souvent faite aux tenants de l’après-développement est l’absence de propositions constructives. Quelles sont les alternatives au développement ? A quoi ressemble en pratique l’après-développement ? Doit-on toujours penser à résoudre les problèmes de la pauvreté, de l’inégalité et de l’injustice ? Et si oui, comment ?
L’après-développement pose notamment la question de la place de ceux qui veulent s’engager contre la pauvreté et l’oppression mais qui ne sont ni pauvres, ni opprimés eux-mêmes, encore moins appartenant aux sociétés concernées. En effet, les théoriciens de l’après-développement considèrent le rôle de l’expert en développement comme paternaliste et inefficace (Aram Ziai 2007). Mais d’autres pensent qu’il est nécessaire pour les plus privilégiés de s’impliquer et ce, en soutenant des initiatives locales émanant de la communauté elle-même.

Selon ces derniers, les plus privilégiés, avant de s’impliquer dans la lutte contre la pauvreté et les injustices, doivent reconnaître les manières dont les pauvres et les opprimés s’organisent déjà pour s’amener eux-mêmes vers l’émancipation. Les plus privilégiés doivent se préparer à ce que leurs compétences ne soient ni utiles, ni voulues et doivent toujours se réadapter  en fonction des besoins de la population. Ils doivent aussi reconnaître que l’idée de recevoir quelque chose en retour de leur engagement est en jeu, même s’il s’agit d’un gain intangible comme le prestige ou le sentiment de satisfaction. Selon certains auteurs, comme S. Matthews, les plus privilégiés auraient même un devoir moral à s’engager en raison de l’interdépendance économique et écologique issue du marché international qui fait que nous vivons dans un “monde partagé”. 


Mais qu’est-ce que cela veut dire, concrètement, soutenir les actions populaires ? Que peuvent apporter les “experts du développement” aux populations concernées ? Ils peuvent leur faire bénéficier d’un certain nombre de compétences techniques comme les outils pour se constituer en réseau ou pour accéder aux financements. Ils peuvent aussi travailler à faire voir à la population les choses d’une autre façon en exposant des idées et informations dont ils ne seraient pas au courant autrement, tout en gardant l’objectif de faire avancer leur lutte. Enfin, ils peuvent revaloriser les systèmes de valeurs et modes de vie de ces populations, parfois fortement érodés en raison de multiples périodes de domination culturelle et notamment de la colonisation.
Cela ne règle cependant pas un des problèmes de l’après-développement. Celui-ci considère en effet trop souvent que toutes les initiatives locales sont bonnes seulement parce qu’elles sont locales, alors qu’elles sont souvent marquées par une très grande hétérogénéité et des luttes de pouvoir. De même, il apparaît compliqué pour ces experts d’éviter le paternalisme lorsqu’ils questionnent certaines conduites mal informées ou oppressives des communautés elles-mêmes.

Ainsi, si l’après-développement conserve toujours des problèmes intrinsèques à sa théorie, il a permis de faire émerger deux idées essentielles pour les chercheurs et les décideurs du développement. D’une part, le concept traditionnel de développement est eurocentrique dans la mesure où la société européenne est perçue comme étant un idéal que les autres sociétés doivent atteindre. D’autre part, le concept traditionnel de développement a des implications autoritaires et technocratiques où l’expert est mis dans une position de pouvoir et où il est censé savoir mieux que les populations elles-mêmes. En définitive, l’après-développement nous invite à regarder les approches locales du développement davantage focalisées sur le bien-être des populations et les savoirs qui en ressortent et à adopter une perspective politique de lutte contre les rapports de domination.

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Note de l’auteur - Cet article, publié une première fois en février 2019 sur le site La Grande Afrique
 

de l’Association des Étudiants de Sciences Po pour l’Afrique, est largement inspiré d’un papier de recherche réalisé par Ysé Auque-Pallez et Marie Meunier (2018).


(1) Sachs W. (éditeur), The Development dictionary : a guide to knowledge as power. London & New York, Zed Books, 2007.

(2) Treillet S., “Misère de l’Anti-développement”, Recherches internationales, n° 72, 2 – 2004, pp. 111-135.

(3) Latouche S., Conférence : “La décroissance, un projet pour en finir avec l’économie ?”

NB - Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction.

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