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IIIe Rencontres « Sous le signe d’Ibn Rochd » : une initiative innovante sur la transmission du savoir

Maroc | 3 mai 2011 | src.LeJMED
Rabat -

Cette année, les initiateurs des Rencontres sous les cieux marocains – Driss Khrouz, Driss Ksikes et Michel Péraldi (1) – ont invité les participants des IIIes Rencontres « Sous le signe d’Ibn Rochd » (Rabat, 24 février au 22 avril 2011) à s’interroger sur le couple « Art et Politique », un titre en forme de clin d’œil au manifeste de Bruno Latour, « Pour une école des arts politiques », et une proposition en vue de dépasser la conception divertissante de l’art pour interroger sa capacité à consolider le vivre ensemble.

Photo ci-dessus : des étudiants d’HEM - Rabat écoutant l’intervention du philosophe Ali Benmakhlouf © Nadia Bendjilali


Dans l’esprit des premières Rencontres, créées en 1994 à Marseille par Thierry Fabre et organisées depuis chaque année par Espaceculture Marseille, c’est un programme culturel riche autour de trois tables-rondes qu’ils ont proposé deux mois durant à un public marocain.

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Driss Ksikes, l’un des organisateurs, lors de la cérémonie d’ouverture des rencontres à la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNMR). © Nadia Bendjilali

Du reste, dans son propos liminaire aux tables rondes des 20, 21 et 22 avril 2011, Driss Ksikes replace les rencontres dans leur maillage international : « Les Rencontres Averroès/Ibn Rochd, c’est aujourd’hui un réseau qui va de Marseille, à Rabat, puis Cordoue et bientôt Beyrouth, dont le principe essentiel est de faire en sorte qu’il y ait un débat libre, réfléchi et ouvert à tous, dans l’espace public, et ce dans un esprit de passeur entre les cultures méditerranéennes ».
Il explicite également les spécificités de cette initiative : « Après le désert créé par la mort de la philosophie et des sciences sociales dans l’espace public, il est clair qu’il y avait un besoin énorme, notamment pour la jeunesse, de préserver et nourrir un espace de rencontres dans l’espace public ».

Faire les Rencontres à leur manière, pour les fondateurs de cette manifestation, c’est d’abord impliquer des institutions importantes de la capitale marocaine, au rang desquelles l’investissement de la BNRM est notable : accueil du moment fort des tables-rondes mais aussi de témoignages par l’art – cette année, une rencontre-débat avec Mohamed Achaâri, écrivain, ex-ministre de la culture, autour de son roman, « L’arc et le papillon . L’HEM, grande école du royaume chérifien, qui forme les futurs dirigeants du pays, s’iest aussi impliquée, notamment dans les ateliers de la pensée critique, et hébergé des rendez-vous culturels – cette année, une discussion ouverte sur ce que peut le cinéma fait regard du drame palestinien, avec Michel Khleïfi, autour de sa fiction « Zindeeq ».

« Sous le signe d’Ibn Rochd » a placé haut la barre des débats, du partage du savoir et de l’implication citoyenne. L’affluence du public et les nombreuses prises de paroles des participants dans les tables-rondes qui sont synonymes de l’Agora des rencontres, attestaient du vif désir de débat. Force aussi est de constater que l’art de la controverse a besoin de se fortifier au Maroc, mais comme l’a indiqué l’une des animatrices de ces tables rondes « la démocratie est un apprentissage ».

La création ex nihilo d’ateliers pour s’initier à la pensée critique est l’une des grandes réussites de ce projet. D’abord parce qu’elle est une figure concrète de la transmission du savoir entre un maitre et ses élèves : la vivacité de l’échange oral est à l’honneur. En effet, afin de « pousser des étudiants, de divers horizons à penser par eux mêmes, Les Rencontres d’Averroès invitent des penseurs et philosophes à animer des ateliers. Le principe consiste à faire travailler les participants en amont sur des textes choisis par l’animateur et les orienter vers une problématique de travail. Séance tenante, l’échange les aidera à pousser leur logique de raisonnement le plus loin possible », selon les termes mêmes du programme.

Ce ne sont pas moins de 135 étudiants volontaires issus des facultés de droit, de lettres, d’ateliers d’art et des écoles d’architecture et de management qui se sont inscrits cette année aux trois rendez-vous proposés.

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Le philosophe Ali Benmakhlouf © Nadia Bendjilali

Parmi ceux-ci, l’atelier « Penser l’art », conduit par Ali Benmakhlouf (2), le 21 avril, au « Center for Cross-Cultural Learning », au cœur de la médina de Rabat. Trois heures durant, dans une ambiance de concentration et de plaisir, les étudiants de l’HEM présents, ont, à partir d’un échantillon de textes proposés par le philosophe, non pas suivi une conférence mais bien engagé avec lui un débat sur la question. Trois heures dédiées à l’art du questionnement, à la maïeutique, dont on partagera ces mots de conclusion d’Ali Benmakhlouf : « La réponse est le malheur de la question. Il faut se situer dans l’envie de la pensée. Alors soyons submergés ! par les questions ».

En proposant un concours de dissertation aux élèves de terminales sur l’ensemble du pays, grâce à l’appui Ministère de l’Éducation Nationale, l’idée des organisateurs des rencontres était de favoriser l’émergence de penseurs dans les jeunes générations. Trois lauréats, dont on notera qu’elles étaient toutes trois des filles, ont été récompensés lors de la cérémonie de clôture des rencontres, pour leurs propositions sur le thème de l’année. La remise des prix, avec lecture d’extraits des dissertations, réaffirme la volonté des organisateurs de placer ces Rencontres dans un dialogue des intelligences et un plaisir de la pensée partagé avec la jeunesse du pays.

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« Happening » dans une avenue principale de Rabat, organisé dans le cadre des Rencontres, avril 2011 © Association « Sous le signe d’Ibn Rochd »

« Il est question d’encourager et de construire des utopies concrètes » déclarait Thierry Fabre, le fondateur et concepteur des Rencontres d’Averroès, il y a bientôt vingt ans. Et Driss Ksikes, de répondre à une question du public dans un des débats en expliquant le sens des « happening » littéraires proposés dans l’espace public, une expérience créée cette année sur la relation entre l’art et la cité. Ainsi, de jeunes comédiens, placés à proximités defeux de circulation, vêtus de gilets habituellement portés par des agents de circulation, ont-ils lu des textes considérés comme… subversifs : « Il s’agit de créer deux heures de dérangement dans l’espace public, et nous constatons que la réception a été extraordinaire par les citoyens. C’est une proposition qui permet d’investir la cité et d’indiquer l’importance de la culture dans la vie de tous les jours, à contre-courant des manifestations événementielles d’envergure dominantes, qui sont censées créer de la catharsis, et qui donnent une impression de bien-être ponctuel dans la vie des Marocains ».

Grands moments de réflexion, goût pour le partage des connaissance et le débat libre, enchantement par les propositions culturelles, tels ont été les ingrédients du succès de cette troisième édition des Rencontres « Sous le signe d’Ibn Rochd »
Autour du couple « Art et Politique » la récolte a été fertile. Reste à espérer que des traces nombreuses permettront à l’avenir de diffuser, dans la durée, et ailleurs que dans les salles de ces rendez-vous, les contenus : nous pensons bien sûr à des supports écrits, visuels ou enregistrés.

Nadia BENDJILALI

- (1) Driss Khrouz est directeur de la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc (BNMR) ; Driss Ksikes, journaliste, écrivain et dramaturge, est directeur littéraire de la compagnie Dabateatr, du Centre de recherche de l’Institut des Hautes Études de Management (HEM) et de sa revue Econimia ; Michel Péraldi, anthropologue, est directeur de recherche au CNRS, directeur entre 2005 et 2010 du Centre Jacques Berque pour le développement des Sciences Sociales à Rabat –

(2) Ali Benmakhlouf est agrégé de philosophie. Il enseigne la philosophie arabe et la philosophie de la logique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis et à Sciences Po Menton. Il est membre de l’Institut international de philosophie. Il dirige la collection « Débats philosophiques » aux éditions Le Fennec.

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