Houdaidjy Said Ali, sur l’Union des Comores : « Du crépuscule de la présidence tournante à l’aube de l’unité comorienne »
.
Une contribution de HOUDAIDJY SAID ALI
Juriste Publiciste et Internationaliste (Paris)
.
À la suite des crises séparatistes qui ont secoué les Comores vers la fin des années 1990, notamment en 1997, le pays s’est tourné vers c (2000-2001. Leur objectif était d’apaiser les tensions, de préserver l’unité nationale et d’offrir à chaque île une autonomie renforcée. Ces accords, signés en 2001, constituent un jalon majeur de la maturité politique comorienne et ont instauré le principe de la présidence tournante, devenu le socle de la Constitution de l’Union des Comores.
Dans ce cadre, la Grande-Comore a vu l’accession au pouvoir du colonel Azali Assoumani, suivie par le mandat anjouanais du président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi. Sous son régime, la durée du mandat présidentiel a été prolongée de quatre à cinq ans. Vint ensuite le tour de Mohéli, avec l’élection du président Ikililou Dhoinine, qui dirigea le pays pour un mandat complet de cinq ans.
En 2016, des élections particulièrement disputées ont opposé plusieurs figures majeures : Mohamed Ali Soilihi, ancien vice-président et ministre des finances ; Mouigni Baraka, alors gouverneur de Ngazidja ; et le retour d’Azali Assoumani, qui s’était jusque-là tenu à l’écart de la scène politique depuis la fin de son premier mandat. Le second tour fut extrêmement serré et nécessita des alliances. Le parti Juwa, parmi d’autres, apporta son soutien à Azali, candidat du CRC, qui finit par s’imposer face au pouvoir sortant.
.
Controverses autour du projet
de révision institutionnelle
De retour à la présidence, Azali Assoumani honora dans un premier temps ses engagements en nommant plusieurs de ses alliés à des postes clés : Mohamed Daoud au ministère de l’Intérieur, Me Fahmi Saïd Ibrahim à la Justice, entre autres. Mais très vite, de nouvelles dynamiques politiques s’imposèrent. En 2018, les Assises nationales ouvrirent la voie à une révision institutionnelle : le président considérait en effet que cinq années ne suffisaient pas pour conduire pleinement le pays vers le développement. Ces assises aboutirent à la convocation d’élections anticipées en 2019, écourtant son mandat initialement prévu jusqu’en 2021.
Cette révision suscita des controverses, notamment parce qu’elle remit en question le principe de la tournante : après la Grande-Comore, c’était au tour d’Anjouan d’assumer la présidence. Nombreux furent ceux qui dénoncèrent une rupture avec l’esprit des Accords de Fomboni, estimant que la continuité de la présidence par Azali compromettait cet équilibre.
Les élections de 2019 renforcèrent la position du CRC, tandis que plusieurs figures majeures de l’opposition furent écartées : l’ancien président Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, poursuivi dans l’affaire de la citoyenneté économique, fut disqualifié ; Mohamed Ali Soilihi placé en résidence surveillée ; et d’autres hauts responsables soumis à un contrôle judiciaire.
Ainsi affaiblie, l’opposition ne put véritablement rivaliser. Le parti Juwa tenta de se maintenir à travers la candidature de Me Mahamoud, avocat de Sambi, mais la machine politique du régime en place conserva l’avantage.
En début d’année 2024, de nouvelles élections eurent lieu. Officiellement, le principe de la tournante n’a pas été abandonné, mais sa mise en œuvre soulève de vives interrogations sur la trajectoire institutionnelle des Comores. Le scrutin fut marqué par des contestations, des accusations de fraude et des vidéos circulant sur des bourrages d’urnes présumés. Néanmoins, la Cour suprême valida les résultats et proclama la victoire d’Azali Assoumani, qui entame ainsi un nouveau mandat à la tête du pays.
.
« Après la Grande-Comore,
c’est le tour d’Anjouan »
Depuis plusieurs mois, une question essentielle hante le débat national : en 2029, sera-t-il réellement le tour d’Anjouan ou bien le principe de la tournante, pierre angulaire des Accords de Fomboni, sera-t-il dévoyé ? L’incertitude qui plane nourrit un doute profond : le régime en place cherche-t-il à se maintenir au pouvoir au mépris de la Constitution ?
Ce questionnement s’accompagne d’un constat douloureux : les dirigeants comoriens ont trop souvent méprisé leur peuple. Les scandales se succèdent sans réponses ni bilans transparents : une citoyenneté économique dont nul ne sait où sont passées les recettes ; l’opération Ryale, lancée par la première dame sous Ikililou Dhoinine, dont les fruits ne furent jamais visibles ; ou encore le programme Émergence 2030, présenté comme l’horizon de prospérité, mais qui peine à se concrétiser, en dehors de quelques chantiers tels que l’hôpital El Maarouf et certaines infrastructures routières. Les promesses, elles, avancent à pas lents, au rythme d’une tortue.
.
« L’article 52 de la Constitution
de 2001 est sans équivoque »
Dans ce contexte, l’organisation récente d’assises nationales et le discours sur la réconciliation paraissent ambivalents. Le président Azali Assoumani affirme vouloir unir les Comoriens, mais pour quel objectif réel ? Préparer un nouveau mandat en 2029 ? Or, la logique des Accords de Fomboni est claire : après la Grande-Comore, c’est le tour d’Anjouan.
Même le conseiller du président, l’honorable Houmeid Msaïdié, l’a rappelé publiquement. Mais une déclaration, aussi honorable soit-elle, ne saurait engager la force de la loi. Tant que le président ne se prononce pas clairement, le doute persiste. Et si la tournante est respectée, Azali Assoumani ne pourra, en aucun cas, briguer un nouveau mandat. Ni lui, ni aucun autre ressortissant de la Grande-Comore, conformément à l’esprit et à la lettre des Accords de Fomboni.
La Constitution de 2001, issue de ces accords, est sans équivoque. Son article 52 stipule expressément que la présidence de l’Union doit tourner entre les îles, tandis que l’article 54 en consacre les modalités. Toute tentative de se représenter en violation de ce principe constituerait un manquement grave à l’ordre constitutionnel et une remise en cause de l’équilibre fragile qui fonde l’unité nationale.
.
Un équilibre fragile
entre les îles
Il convient de rappeler que cette Constitution n’est pas née d’un consensus abstrait, mais bien d’une crise historique : la sécession d’Anjouan en 1997 et les tensions qui faillirent briser l’Union. Les Accords de Fomboni avaient pour unique objectif d’apporter l’apaisement, de refermer la plaie séparatiste et de reconstruire l’unité sur une base équitable. Certes, leur application n’a pas toujours produit les fruits escomptés : en 2009, l’île d’Anjouan fut encore le théâtre d’un débarquement militaire dans un contexte de dissidence politique. Mais l’esprit de 2001 avait alors permis de maintenir, malgré les secousses, un fil conducteur vers la stabilité.
Depuis deux décennies, les gouvernements successifs ont gouverné non pas en fonction des compétences, mais en vertu de cet équilibre fragile entre les îles, en distribuant des postes afin de donner l’illusion d’une union véritable. Mais trop de compromis artificiels finissent par révéler la fragilité réelle : les fractures insulaires se creusent, la méfiance s’accroît, et la cohésion nationale demeure un mirage. L’histoire démontre que ce jeu dangereux finit toujours par se payer cher.
La tournante a longtemps servi de pansement politique, un mécanisme de compromis hérité des Accords de 2001. Mais en réalité, la rivalité interinsulaire est plus profonde : elle plonge ses racines dans l’histoire même de l’indépendance. Déjà dans les années 1970, la confrontation entre Ahmed Abdallah Abderemane et Ali Soilihi illustrait cette tension entre visions politiques divergentes et luttes insulaires pour le pouvoir. Aujourd’hui encore, cette rivalité transparaît dans l’opposition frontale entre Azali Assoumani et Ahmed Abdallah et Mohamed Sambi. Tant que cette fracture n’est pas résolue par un pacte national sincère et respecté, elle continuera de hanter les générations futures.
L’esprit de Fomboni, rappelons-le, n’était pas seulement une stratégie de sortie de crise : il était un contrat moral, une promesse faite aux Comoriens que la présidence de l’Union appartiendrait à toutes les îles, dans l’ordre et le respect mutuel. Le bafouer aujourd’hui serait rouvrir des blessures que la nation n’a pas encore totalement refermées.
.
Réformer pour bâtir un État fort,
au-delà des querelles insulaires
Ainsi, pour mieux appréhender l’évolution politique de notre pays, il convient de poser une question fondamentale : les Accords de Fomboni répondent-ils encore aux réalités des Comores d’aujourd’hui ? Ce mécanisme de la tournante, pensé en 2001 comme une solution d’urgence, correspond-il encore aux besoins de notre développement et à notre trajectoire nationale ?
À l’époque, les Comores sortaient meurtries d’une succession de coups d’État, marquées du sceau de la fragilité et affublées du surnom de « république bananière ». Dans ce contexte d’instabilité, les Accords de Fomboni représentaient une avancée politique à saluer, car ils permirent de préserver l’unité et d’apaiser les tensions séparatistes. Mais vingt-cinq ans plus tard, la donne a changé. Le pays ne peut plus se contenter de solutions temporaires. Il lui faut désormais bâtir sur des fondations solides, durables, qui reposent non sur le chantage insulaire, mais sur une véritable union nationale.
Le régime en place, sans l’affirmer ouvertement, semble lui-même nourrir cette réflexion : comment tourner la page de ces accords devenus de « vieilles lunes » et mettre fin à un système qui fragilise plus qu’il ne renforce l’État ?
La question n’est pas anodine, car la Constitution actuelle verrouille encore le principe de la tournante. Mais la politique, surtout dans un régime présidentiel fort, se fait au gré des rapports de force. Avec une majorité confortable à l’Assemblée et des juristes capables de façonner les justifications nécessaires, tout peut basculer jusqu’à la dernière minute. L’histoire politique de l’Afrique en fournit maints exemples : ce qu’un président déclare aujourd’hui peut être révisé demain, au nom d’une « évolution des textes ». Seules les institutions, si elles restent indépendantes, peuvent limiter ces glissements.
Les assises nationales, présentées comme un processus de réconciliation, apparaissent à bien des égards comme une mise en scène politique destinée à rassembler la nation autour d’un projet dont les contours restent flous.
.
« Rompre avec la tournante, c’est aussi
ouvrir la voie à une nouvelle crise politique majeure »
Le président Azali Assoumani, stratège politique aguerri, n’a jamais manqué de ressources. La question qui taraude désormais l’opinion est simple : quelle carte ultime garde-t-il dans sa manche pour 2029 ? Car nombreux sont ceux qui pressentent une révision constitutionnelle imminente, où l’équilibre de Fomboni pourrait être ouvertement remis en cause.
Or, il faut mesurer lucidement les risques. Rompre avec la tournante, ce n’est pas seulement tourner une page de l’histoire institutionnelle ; c’est aussi ouvrir la voie à une nouvelle crise politique majeure.
Si, au contraire, une rupture claire et assumée permettait de refonder l’État sur des bases solides. Un État fort, affranchi des chantages insulaires et des influences locales, recentré sur l’intérêt national. Alors les Comores pourraient enfin tendre vers une démocratie authentique, juste dans son essence et ferme dans sa vision.
Le dilemme est le suivant : persister dans un système devenu obsolète au risque de perpétuer les fractures, ou bien assumer la nécessité d’un État rénové, fort et équitable, qui cesse de composer avec les illusions et s’engage résolument dans la voie d’une union nationale réelle.
Les grandes nations ne se contentent pas d’organiser des élections sur des bases locales ou sectaires. Ni les États-Unis ni la Russie, bien qu’étant des fédérations, n’ont recours à de telles pratiques qui fragmentent l’unité nationale. Dans ces pays, tout candidat se présente avant tout comme Américain ou Russe, et non comme le représentant d’un territoire restreint.
Quelle ironie alors, que les Comores, petit État insulaire, se condamnent elles-mêmes à des mécanismes archaïques qui limitent leur horizon politique et freinent leur marche vers le progrès.
.
Un fédéralisme
mal assumé ?
La Constitution de 2001, en consacrant la présidence tournante et en multipliant les strates administratives, a créé un modèle ambigu, proche d’un fédéralisme mal assumé. Elle a institué une double structure : une administration centrale et, parallèlement, des administrations insulaires dotées de prérogatives propres. Cette superposition a souvent nourri des conflits de compétences entre les gouvernorats et l’Union, chaque île se percevant comme un État distinct, parfois en opposition frontale avec le gouvernement national.
.
« Un seul État, un seul gouvernement,
une seule diplomatie »
Il est urgent de clarifier ce système. Les îles doivent certes disposer d’une autonomie réelle, mais dans le cadre d’une décentralisation avancée, clairement définie : des administrations locales dotées de la personnalité juridique, chargées d’agir dans leur environnement économique et social, mais sans jamais empiéter sur les prérogatives régaliennes de l’État. La diplomatie, par exemple, ne saurait souffrir de rivalités insulaires ou de négociations parallèles : elle relève exclusivement du chef de l’État et du gouvernement central. Tout jumelage, tout accord international doit être validé par les autorités compétentes afin d’assurer la cohérence de la politique étrangère de l’Union.
Il n’y a qu’un seul État aux Comores, un seul gouvernement, une seule diplomatie. C’est à cette vérité qu’il faut revenir pour mettre un terme aux ambiguïtés et recentrer l’action publique sur la construction nationale. Seule une gouvernance claire, débarrassée des rivalités de compétences, pourra enfin inscrire le pays sur une trajectoire de développement stable et cohérente.
C’est pourquoi j’en appelle solennellement à Son Excellence le président de la République Azali Assoumani, au président de l’Assemblée nationale, aux membres du gouvernement ainsi qu’aux hautes juridictions : il est temps d’agir. Il est temps d’offrir au pays les moyens juridiques et institutionnels pour guérir cette plaie qu’est la tournante. C’est maintenant, ou jamais.
Je le dis avec conviction : mettre fin à ce système n’est pas un caprice, mais une nécessité pour le bien de la nation. C’est au nom de l’unité nationale, et non d’intérêts insulaires étriqués, que nous devons avancer. Les Comores n’affrontent aujourd’hui aucune menace séparatiste ; aucune île n’a vocation à quitter l’Union. L’intégrité territoriale est garantie, la patrie comorienne est une et indivisible.
Il nous faut désormais franchir ce pas décisif : dépasser les compromis artificiels, abolir la tournante et bâtir un État fort, maître de son destin et garant de l’avenir.
◊ ◊ ◊


