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H. Marty-Gauquié : « La jeunesse méditerranéenne est dans l’attente d’un nouveau contrat social »

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 10 novembre 2012 | src.VOXMED.FR
Marseille -

« La jeunesse constitue la richesse de nos sociétés et donc le futur de leur économie. Mais, plus encore au Sud qu’au Nord de la Méditerranée, cette jeunesse est bafouée », constate Henry Marty-Gauquié, Directeur représentant la BEI à Paris. Et, au-delà d’une analyse détaillée de la situation de cette jeunesse, à l’occasion d’une session de l’OCEMO à Marseille durant la Semaine économique de la Méditerranée, ainsi qu’au fil d’autres interventions, il esquisse des pistes porteuses de solutions d’avenir.

Photo ci-dessus : Henry Marty-Gauquié (au centre sur la photo) , Directeur représentant la BEI à Paris, lors de son intervention à la session de l’OCEMO dédiée à la jeunesse, le 20 octobre 2012 à Marseille. © Alfred Mignot


L’hémicycle MPM des jardins du Pharo, à Marseille, où se sont déroulées plusieurs sessions de la Semaine économique 2012 de la Méditerranée. © Alfred Mignot

Au Sud, les jeunes représentent 50 % de la population (280 millions), dont 55 millions de 18-25 ans en âge d’être actifs – ils seront 75 millions en 2030. Cette jeunesse est éduquée : depuis les indépendances, elle a bénéficié d’un fort rattrapage, grâce une généralisation de la scolarisation, avec en particulier une augmentation très forte de celle des filles, et une élévation constante de l’accès à l’Université.

Mais, le taux de chômage des jeunes (25 % en moyenne, de 18 % à 47 % selon les pays) reste largement supérieur aux moyennes nationales (11 % avant les révolutions, 15 % en 2011).

« On voit ainsi se dessiner deux défis majeurs, relève Henry Marty-Gauquié, lors de son intervention dans la session dédiée à cette problématique et organisée par l’OCEMO dans le cadre de la Semaine économique 2012 de la Méditerranée, à Marseille (16 – 20 octobre).
Ces deux défis sont le sous-emploi massif des femmes – reflété par un taux d’activité global faible, à 38 % –, et l’insuffisance du système éducatif du secondaire, qui génère une proportion très élevée de « drop-outs » [jeunes sortis du système scolaire sans diplôme ni qualification, ndlr] et de diplômés de l’enseignement supérieur dont les qualifications ne sont pas adaptées aux besoins du marché du travail. »


Une jeunesse insurgée

Face à cette situation, on peut prendre la mesure de la frustration de « ces jeunes qui ont déclenché et porté le Printemps arabe », en s’insurgeant contre plusieurs réalités :

- la confiscation économique (capitalisme prédateur et autocratie confiscatoire : le système Trabelsi en Tunisie, la fortune des autocrates, etc.) ;
- la confiscation politique, avec une double humiliation : celle d’une Nation inféodée par l’extraordinaire asymétrie commerciale entre les rives Sud et Nord, en échange d’une croissance forte mais mal répartie ; celle de la collusion – voulue ou subie – entre une élite économique et le pouvoir ;
- l’iniquité générationnelle : la marginalisation économique et politique des jeunes (chômage, absence de représentation et de dialogue social) ;
- l’iniquité territoriale (souvent organisée pour des raisons politiques) : ce qui a favorisé l’exode vers les villes et laissé se gonfler des poches de pauvreté enclavées en milieu rural et en périphéries urbaines.

« C’est ainsi que les sentiments de frustration et d’humiliation ressentis par les jeunes face à leur exclusion des processus de décision et d’insertion économique ont fait naître un paradoxe d’une rare violence : la classe la plus nombreuse de la population était sciemment laissée à l’écart des lieux stratégiques de décision que sont les cercles de pouvoir et le marché du travail », commente Henry Marty-Gauquié.


Au Nord aussi les jeunes se révoltent

Poursuivant son examen de la situation, HMG observe qu’au plan politique, le soulèvement démocratique arabe trouve un reflet saisissant dans les révoltes de la jeunesse sud-européenne face à la crise économique. Ces deux mouvements, estime-t-il, expriment une mise en doute de l’impartialité de l’État, exigent plus d’équité sociale et générationnelle, souhaitent une plus grande responsabilité de la part des élites politiques.

Selon lui, « cette concordance politique et matérielle indique que nous ne pouvons pas “isoler” la jeunesse arabe en Méditerranée : au contraire, les interdépendances démographiques – 230 000 habitants de Marseille sont d’origine maghrébine –, la mobilité des personnes et la fluidité des images, la communauté des défis comme des aspirations sont telles que l’on doit appréhender la jeunesse à l’échelle de la région sans la diviser et encore moins opposer les jeunesses du Sud et du Nord.
Au-delà d’un progrès économique qu’il s’agit de mettre en place pour répondre aux aspirations exprimées par la jeunesse, il faut aussi instaurer une vision de la transition à l’échelle régionale et son corollaire, une logique de convergence régionale. »


La demande d’un « nouveau contrat social »

Selon Henry Marty-Gauquié, ce que la jeunesse méditerranéenne exprime, c’est la demande d’un nouveau contrat social, où l’avancée économique dégagerait les moyens d’une rétribution politique et sociale. La définition d’un pacte social, estime-t-il, résulte d’un débat sur la mobilisation des sphères non marchandes de l’économie : quelle gouvernance de l’économie et quelle logique distributive de la richesse, pour quels objectifs de solidarité générationnelle, sociale et territoriale ?

« Le moteur de ces changements est, évidemment, plus de démocratie au sens premier du terme : le contrôle par le peuple des objectifs, moyens et méthodes mis en œuvre par l’exécutif pour la gestion de l’intérêt commun, affirme Henry Marty-Gauquié. Mais il réside aussi dans l’innovation institutionnelle que le peuple et ses représentants sauront développer à divers niveaux, au service d’une vision de long terme pour l’organisation de la société. Vision qui se décline au plan des objectifs – Constitution, articulation des libertés individuelles et publiques, agencement des politiques d’équilibre territorial et d’équipements collectifs – et des moyens : consultation publique en préalable aux grandes options sociétales, décentralisation, autonomie des agences publiques, gouvernance des projets aux niveaux national, régional et local, modernisation des systèmes fiscaux et financiers, etc. ».


Trois priorités économiques

Dès lors, HMG considère que l’on peut identifier trois priorités économiques pour répondre aux attentes de la jeunesse :

- 1re priorité : améliorer les conditions et le contenu du système éducatif.
Sur cette question, Henry Marty-Gauquié rappela les actions déjà engagées par la BEI, et plus précisément la FEMIP [la Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat, émanation de la BEI] qui, depuis sa création il y a dix ans, a financé la construction de 191 écoles dans plusieurs pays de la région ; en Jordanie, son programme de financement a été conjugué à une aide de l’Union européenne pour la définition des programmes scolaires et la formation des maîtres.

La FEMIP s’est également attachée à renforcer et moderniser les structures de formation professionnelle, comme par exemple au Maroc pour les TIC, ou à l’échelle régionale dans le secteur de la logistique.

Dans le cadre de l’OCEMO (fortement soutenu par la Caisse des Dépôts, CDC), deux actions méritent l’attention : d’un côté, le fait que l’OCEMO met en place le réseau méditerranéen des « Écoles de la Nouvelle Chance » (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Jordanie, Liban) qui vise à dupliquer le concept des E2C européen, mais en s’appuyant sur un partenariat entreprises/instituts de formation dans des territoires déshérités (Safi au Maroc, Gafsa en Tunisie, etc.) ; par ailleurs, les réseaux d’écoles d’ingénieurs et de management (RMEI et RMEM) ont initié le programme « Junior Entreprises » qui porte sur le renforcement des compétences économiques des jeunes diplômés chômeurs en Égypte, au Liban et au Maroc.

Enfin, la FEMIP a soutenu la culture de l’entreprenariat local par ses prêts et investissements en capital dans 2 300 PME locales (30 000 emplois) ou par la promotion de la microfinance (Tunisie et Maroc, en particulier : 27 millions €, 800 000 allocataires).

- 2e priorité : renforcer le contenu innovant des emplois.
Il s’agit en particulier de développer le lien Université/Entreprises, d’une part et, d’autre part, de promouvoir une spécialisation économique des territoires.
Au soutien de cet objectif, la FEMIP développe les politiques de l’innovation dans les pays partenaires : prêts pour les Technopoles tunisiennes et plus récemment marocaines ; assistance technique dans le cadre du CMI (Centre de Marseille pour l’Intégration en Méditerranée) où la BEI pilote un programme sur le financement de l’innovation par les PME.

La FEMIP vient aussi de signer un prêt à l’appui du programme national de modernisation de l’agriculture « Maroc Vert ». « Moderniser le secteur agricole, commente Henry Marty-Gauquié, c’est non seulement lutter contre la pauvreté, mais aussi renforcer le contenu qualitatif des emplois et promouvoir une meilleure gestion des ressources en eau. »
Au total, 5 prêts de la FEMIP ont été consacrés à des systèmes d’irrigation à haute technologie (Hautes Plaines des Doukkala, Sous Massa-Drâa, mais aussi en Égypte dans le Gouvernorat d’Alexandrie).

Également dans le cadre de l’OCEMO, le programme « Edile », porté par ANIMA et son réseau d’APIE (Agences pour la promotion des investissements étrangers), mérite lui aussi l’attention : il s’agit d’enrichir les critères de sélection des IDE en matière de responsabilité sociale, environnementale et économique pratiqués par les APIE, afin de s’assurer que les investissements étrangers soient plus porteurs d’emplois et de formation pour les populations locales.

- 3e priorité : moderniser la décision publique d’investissement et inclure une démarche participative des populations locales.
Qu’il s’agisse de création d’emplois comme d’équité sociale, le développement urbain et l’équilibre des territoires sont les deux politiques qui sont au cœur des mutations économiques et sociétales à instaurer au sud de la Méditerranée, estime Henry Marty-Gauquié. Selon lui, « ces mutations vont nécessiter, dès à présent, de nouvelles modalités de gouvernance des politiques d’aménagement du territoire et de gestion de la métropolisation pour conduire de manière harmonieuse l’immense effort d’investissement en utilités collectives (chiffrable à quelque 200 milliards d’euros) à mener d’ici à 2030 au sud et à l’est de la Méditerranée. »

Tout ceci suppose de profonds changements politiques (décentralisation, dialogue participatif) et la modernisation des politiques publiques (développement du modèle concessif et des partenariats public-privé, etc.) auxquelles les institutions internationales et les pays d’Europe peuvent apporter leur concours financiers et techniques.
« La BEI est déjà fort active dans ces domaines, relève Henry Marty-Gauquié, ainsi que l’illustrent ses prêts pour des projets de développement urbain intégrés : Tramway de Rabat, Train côtier de Tunis, Métro du Caire, assainissement de Bizerte, reconstruction de Beyrouth, sites historiques des villes syriennes dont Alep, etc.
Au plan de l’assistance technique, on notera l’initiative BEI en faveur des PPP au sud de la Méditerranée et son action au sein du Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée (CMI) sur les programmes de modernisation de la gouvernance sociale, le financement de projets pilotes urbains, les politiques d’innovation.

Laisser du temps au temps… et œuvrer
à une vision régionale partagée

Abordant la conclusion de son propos, Henry Marty-Gauquié rappela que « Les transitions démocratiques sont des phénomènes complexes, de long terme. La révolution portugaise, par exemple, a mis cinq années à se stabiliser au prix de cinq élections – dont trois législatives et deux présidentielles – et pas moins de treize gouvernements successifs…
La transition espagnole a mis sept ans (1975-1982) et s’est appuyée sur des personnalités d’exception (Don Carlos, Adolfo Suarez, Felipe Gonzales), un contrat social (le Pacte de la Moncloa en 1978) et sept élections législatives pour dominer deux mouvements terroristes (le GRAPO maoïste et l’Alliance Apostolique Anticommuniste) et une tentative de coup d’État, le 23 février 1981 ! »

Au centre des évolutions en cours, la jeunesse méditerranéenne demande une rétribution économique (emplois, amélioration des conditions de vie) et politique (participation au dialogue social, accès aux centres de décision). Certes, face à cet enjeu, le développement économique est une condition nécessaire : « sans rétablissement rapide de la prospérité économique et des créations d’emplois, il ne saurait y avoir de consolidation politique dans les pays en transition. Mais il n’est pas suffisant, souligne Henry Marty-Gauquié. Et si la communauté internationale peut apporter son soutien, elle ne peut décider des choix politiques qui relèvent de la seule décision des populations concernées ».

En revanche, l’Europe en particulier se doit d’œuvrer à « une vision régionale partagée qui assure une convergence économique et sociale sur le long terme, donc une relation Europe-rive Sud de la Méditerranée revisitée », estime HMG.

Au plan économique, en effet, les pays en transition (Tunisie, Égypte, Libye, Maroc, Jordanie) sont intimement liés à l’Europe par une dépendance, certes en voie de lente réduction, mais encore très prégnante.
Par exemple, les déficits des flux commerciaux (40 milliards de dollars par an) comme de capital (10 milliards de dollars par an) ont un ancrage européen et « c’est sur cet ancrage, considère Henry Marty-Gauquié, que se reconstitueront les transferts de savoir-faire, de capital et l’interpénétration, seuls susceptibles de réaliser l’emploi et la qualité de vie attendus par les populations ».

Quel que soit le nom qu’on lui donne, la relation Europe-Méditerranée reste donc incontournable. « Ne serait-ce que parce qu’elle est la seule à ne poser qu’une conditionnalité purement démocratique, et qu’elle est suffisamment désintéressée pour pouvoir résister aux années d’incertitudes qui accompagnent tout processus de stabilisation postrévolutionnaire. Ce réveil de l’Euro-Méditerranée, conclut Henry Marty-Gauquié, appellera des efforts politiques de part et d’autre de la Mer commune : si nos politiques en prennent conscience, l’Europe et ses États membres ont ici une occasion unique de redonner sa pleine mesure au “soft power” européen pour renouer avec les partenaires arabes devenus démocratiques une relation plus féconde et plus légitime, car respectueuse de la connaissance mutuelle et des spécificités agissantes de la région ».


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Sites de référence :
- Banque européenne d’investissement : BEI
- Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat : FEMIP
- Dix années d’action de la FEMIP en Méditerranée
- Office de coopération économique pour la Méditerranée et l’Orient : OCEMO

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