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Gérard Wolf : « Medef International a décidé d’être un acteur moteur de la ville durable en Afrique »

17 septembre 2018
À la conférence « Les villes en Afrique », organisée au siège du Medef le 10 septembre. Ici, la table ronde dédiée au diagnostic, avec (de g. à dr.) : Gérard Wolf, Président de la Task force Ville durable ; Jérôme Chenal, directeur du CEAT de Lauzanne ; Samy Benoudiz, CEO France-Chine-Afrique de Tractebel ; Jean-Sébastien Decaux, DG Europe du Sud, Afrique, Belgique, Luxembourg et Israël de JCDecaux. © AM/APP
Medef International vient de tenir une conférence sur la ville durable, thématique déjà choisie du prochain sommet Afrique-France, en 2020. Au menu : promouvoir les nombreux savoir-faire français, mobiliser les opérateurs pour qu’ils prennent l’habitude de travailler en équipe – « chasser en meute » – et aussi pallier les points de faiblesse persistants de cette équipe de France. Par exemple les capacités de financement, insuffisantes au regard de la concurrence internationale.

Après le mot de bienvenue de Patrice Fonlladosa, Président du Comité Afrique de Medef International et PDG de Veolia Afrique-MO, Gérard Wolf, Président de la task force Ville durable de Medef International et président de Brics Access – entreprise spécialisée dans l’accompagnement des PME sur les marchés émergents – ouvre les débats en livrant quelques chiffres illustratifs de la dimension des enjeux : l’Afrique, qui est à ce jour le continent le moins urbanisé, compte néanmoins déjà 50 villes de plus d’1 million d’habitants, et la croissance démographique s’accélère fortement.
Par exemple Lagos (Nigeria), qui compte 12 millions d’habitants intra muros et 21 millions sur son agglomération, se peuple de 500 000 habitants supplémentaires chaque année. D’autre part, à l’échelle du Continent, les 500 millions actuels de citadins deviendront quelque 1,3 milliard en 2050… « Notre task force Ville durable, qui compte déjà 550 entreprises, s’est donné pour mission de présenter une offre globale et intégrée de la ville durable », intégrant aussi les problématiques climatiques, car « les villes du monde sont à l’origine de 80 % des émissions de CO2 », précise Gérard Wolf.

Rémi Maréchaux : 40 Md euros, les besoins
d’investissements annuels des villes africaines

Mais si les savoir-faire des entreprises françaises – des grands groupes et des centaines de PME – sont largement reconnus, « nous devons nous améliorer sur l’offre financière » estime Rémi Maréchaux, directeur Afrique et Océan indien au MEAE, après avoir fait observer que « si les 2 milliards d’euros investis dans le secteur urbain d’Afrique par l’Agence française de développement entre 2014 et 2016, c’est beaucoup » cela reste très en deçà des besoins nécessaires chaque année dans le secteur, estimés autour de 40 Md€ par les institutions internationales.

La question du financement représente donc un immense défi, car « les financements internationaux n’apporteront pas la solution », remarque Rémi Maréchaux, évoquant par ailleurs les attentes toujours plus fortes autour de la contribution des partenariats public-privé (PPP).

Autre aspect crucial, évoqué lors de la première table ronde dédiée au diagnostic, la question de l’inclusion. « À Nairobi, 3,8 millions des habitants sur un total de 6,5 millions vivent dans les bidonvilles… ». Une situation banale dans les mégapoles africaines, et toujours préoccupante : « Si l’on n’inclut pas les populations, la ville explose. Voyez ce qui se passe en Amérique latine… on ne peut pas prendre en considération que la moitié d’une ville, c’est l’échec assuré. La durabilité sociale, c’est l’un des points qui me paraissent les plus importants dans la perspective du sommet de 2020 », relève Gérard Wolf.

Jérôme Chenal : « Il faut remonter
de l’usage des gens, et pas l’inverse »

Pour Jérôme Chenal, directeur du CEAT (Communauté d’étude en aménagement du territoire de l’École polytechnique fédérale de Lausanne), on n’avancera pas sans changer de méthode : « Inutile de chercher à faire entrer l’éléphant dans la boîte à chaussures, ça ne marche pas ! », s’amuse-t-il avant de préconiser de « passer de la vision de l’offre à celle de la demande », et de suggérer une démarche en cinq points :
réintroduire du bon sens en recontextualisant les besoins réels des villes africaines, essentiellement piétonnes – par exemple, la construction d’une rocade est-elle vraiment prioritaire dans une ville comme Dakar, qui ne compte que 30 véhicules pour 1 000 habitants, à comparer aux 500 pour 1000 en Europe ? ;
admettre que depuis quarante ans la mise à l’échelle de bien des projets pilotes a échoué, et que ce process est devenu obsolète au regard des capacités de calcul dont nous disposons aujourd’hui ;
se focaliser sur les objectifs et non sur les processus ;
admettre qu’il n’y a pas de solution unique aux besoins des villes, car chacune est particulière avec sa morphologie, son climat, son histoire, sa culture…
« Il n’y a pas de raison que l’ensemble d’un continent soit traité à l’identique. Il faut remonter de l’usage des gens, et pas l’inverse », conclut Jean Chenal en se référant au processus de la « reverse innovation », citant en exemple le cas d’Apple qui « équipe maintenant ses mobiles d’une double carte Sim, s’inspirant des usages observés sur le terrain. Mais il aura fallu dix ans à Apple pour en arriver là »…

Jean-Sébastien Decaux : « Offrir
des contreparties utiles aux citadins »

Directeur général Europe du Sud et Afrique de JCDecaux, présent dans dix-neuf pays du Continent, Jean-Sébastien Decaux met en exergue la valeur ajoutée de confort que le mobilier urbain fournit aux citadins, et d’autant plus qu’il est gratuit pour la collectivité, puisque financé par la publicité et rapide à mettre en place – trois à quatre mois pour équiper toute une ville.

Mais aujourd’hui en Afrique, on peut estimer à 20-25 % du total la publicité captée par l’affichage, tout premier média avec la télévision. « Comment faire pour que cette manne financière soit préservée tout en permettant d’offrir des contreparties utiles aux citadins ? », s’interroge Jean-Sébastien Decaux…
qui regrette que son entreprise soit souvent perçue comme une menace, soutirant des emplois au marché local.

Une hostilité qui est bien sûr atténuée dans le cas d’un intensif recrutement local, témoigne Thomas Derichebourg, qui préside Derichebourg-Poly Environnement, groupe familial dont les employés à l’international sont tous des locaux – par exemple, les 5 500 employés au Maroc sont tous marocains.

Invité à apporter son témoignage alors qu’il se trouvait dans la salle, Luc Parant, directeur général de l’Établissement public Euroméditerranée qui opère depuis vingt ans la rénovation-refondation de la moitié du centre-ville de Marseille – « 1 Md € investi par la puissance publique, 12 Md € venus du privé », précise-t-il –, considère que la France a su développer une expertise de l’opérateur qui gère les projets dans le temps long au-delà des échéances politiques de court terme. Mais cette projection dans la durée ne saurait s’accomplir sans l’implication des populations. Ainsi, en Afrique, « on doit créer une strate de participation exclusivement africaine », affirme-t-il. Une idée qu’évoquera également dans son discours de clôture (voir ci-dessous) Diane Binder, membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique.

Stéphane Gaudechon « En Afrique, 70 % des contentieux
judiciaires sont liés au foncier ! »

Stéphane Gaudechon, vice-président de Bureau Veritas, présent en Afrique depuis des décennies, fait remarquer que dans certaines villes africaines, moins de 20 % des parcelles sont cadastrées ! Et d’ajouter : « Il faut 60 à 80 jours pour transférer une propriété ; 10 % à 15 % de la valeur sont nécessaires pour transférer la propriété, contre 4 % seulement ailleurs ; dans certains pays, près de 70 % des contentieux judiciaires sont liés au foncier ! »

Dans ce contexte, chacun comprend que pour avancer, « nous avons absolument besoin du soutien au plus haut niveau politique, puis de pouvoir travailler avec les politiques locaux », explique Stéphane Gaudechon.

Dédiée à la question de l’attractivité des projets urbains pour les investisseurs internationaux, la deuxième table ronde, avec, de gauche à droite : Philippe Gautier, DG de Medef Internatioal ; Stéphane Gaudechon, VP de Bureau Veritas ; Jean-Pierre Elong-Mbassy, Président de CGLU Afrique ; Thibault de >Lambert, DG de RATP Interntional ; Laurent Thorrance, DG d’Axelcium. © AM/APP

Laurent Thorrance : un bémol
sur les vertus supposées des PPP

Après que Thibault de Lambert, DG de RATP International a rappelé l’excellence de l’entreprise « 100 % publique qui réalise 20 % de son chiffre d’affaires à l’export » et cité quelques beaux exemples de réalisations sur le Contient (Afrique du Sud, Algérie, Maroc…), Laurent Thorrance, DG de la société d’ingénierie Axelcium, s’emploie à tempérer l’engouement actuel pour les PPP : « Le premier risque sur un projet, c’est qu’il ne soit jamais réalisé ! 80 % des projets étudiés ne sont jamais implémentés. Les 20 % restants le sot en moyenne sur une durée de huit à dix ans, et une fois signés, 70 % des contrats sont renégociés… »
C’est que les projets PPP sont « extrêmement complexes », avec des négociations préalables qui peuvent traîner en longueur très au-delà du raisonnable. Et aussi, il ne faudrait pas oublier « qu’avant d’être un contrat, un PPP est un business model !… qui doit répondre à bien des questionnements : quel est le périmètre des activités déléguées au secteur privé ? qui finance les actifs ? qui paie le service ? qui supporte le risque ?…

"Un PPP, c’est d’abord un modèle économique avant d’être un cofinancement public-privé ! » affirme Laurent Thorrance. Pas si simple, donc… Reste que « la France est capable de l’emporter en Afrique grâce au développement de sa technicité », estime tout de même Laurent Thorrance. À condition toutefois de savoir structurer des financements de long terme sur des montants importants, comparables à ceux proposés par la Chine.
Un sacré défi !

Michèle Sabban : le rôle décisif des femmes
dans l’éducation des citadins

« Les femmes sont totalement absentes de vos réflexions », relève d’emblée Michèle Sabban en ouverture de la troisième table ronde dédiée aux solutions de financement.
Pour la Présidente de R20 Paris-Fonds vert R20 pour les femmes et membre du CA du Fonds mondial pour le développement des villes (FMDV), l’implication de la société civile, et particulièrement des femmes, apparaît en effet déterminante pour avancer les projets d’urbanisme durable, notamment dans leur aspect d’éducation, relève-t-elle, citant en exemple l’action développée à Oran (Algérie) où, à l’occasion de la mise en fonctionnement d’une centrale de traitement de déchets, 160 000 familles ont été formées en six mois au tri sélectif.

De même, estime Michèle Sabban, « il ne faut pas tout concentrer sur les mégapoles, il faut aussi s’intéresser aux petites villes ! » Un autre exemple illustratif de l’importance de l’implication des femmes – même s’il n’est pas directement lié à la thématique de la ville durable – est celui du bel accueil fait au fonds vert réservé aux femmes. Tandis que dans de nombreux pays d’Afrique celles-ci n’ont pas le droit de posséder la terre, l’initiative de création d’activité dans l’agro-foresterie, dans la commune de Koun-Fao (Côte d’Ivoire) va déboucher sur la création de 2 500 emplois féminins en cinq ans, dont 500 dès cette première année.

Centrée sur les solutions de financement des projets urbains, la troisième table ronde, avec, de gauche à droite : Louis Bedoucha, Senior Advisor chez PwC ; Bruno Juet, chargé des grands comptes entreprises à l’AFD ; Hacina Py, responsable mondiale des financements exports de Société Générale ; Michèle Sabban, Présidente du R20 Paris-Fonds vert R20 pour les femmes. © AM/APP

Louis Bedoucha : « Le génie français
est magnifique, mais… »

Selon Bruno Juet, chargé des grands comptes entreprises à l’AFD, la question de la solvabilité des villes renvoie directement aux problématiques de la gouvernance : « De l’argent, il y en a ! C’est plus le transfert des connaissances qui fait question, il faut aider les villes à s’approprier les outils. C’est un travail de longue haleine », déclare-t-il.

Mais, objection majeure avancée par Louis Bedoucha, Senior Advisor chez PwC et modérateur de la table ronde : certes « le génie français est magnifique, mais… n’est-il pas trop cher ? », interroge-t-il, illustrant son propos par l’échec d’une entreprise française à être compétitive sur un grand projet d’équipement universitaire « d’un pays africain » qu’il ne veut pas citer.

Et plus largement, reprend Louis Bedoucha, « quand on voit les 52 milliards de financement, dont 12 milliards de dons, annoncés par les Chinois début septembre, la question est : avons-nous encore les moyens de nos ambitions en Afrique ? La diplomatie économique c’est comme la guerre… ne devons-nous pas procéder à un aggiornamento de notre vision ? »

Gabriel Cumenge : « La France est vertueuse
dans ses engagements de financements »

Gabriel Cumenge, sous-directeur du service de Financement international des entreprises à la Direction générale du Trésor, concède bien sûr qu’en « termes de volume on n’a pas les moyens car pas la même base que la Chine » mais qu’il faut aussi se méfier des effets d’annonce.
Par ailleurs, « la dynamique de réendettement de l’Afrique et inquiétante ». La France, quant à elle, est « vertueuse dans ses engagements de financements – ce qui n’est pas le cas de tout le monde –, mais peut-être faut-il que les entreprises françaises « montrent un peu plus les crocs »… estime-t-il.

Hacina Py : « Il faut être créatifs
en termes de financements ! »

Hacina Py, responsable mondiale des financements exports de Société générale, « souhaite apporter une touche positive au débat »
Elle relève que « malgré les difficultés financières, la forte concurrence des Chinois, des Japonais, des Coréens et bien d’autres, on observe que lorsqu’elles portent une filière d’excellence, les entreprises françaises y arrivent quand même, et si elles en ont besoin, elles sont soutenues tant par l’État que par l’AFD, il y a des solutions !
Jusqu’ici en Afrique nous avons financé avec des garanties de l’État. Notre idée : il faut accentuer les filières d’excellence – la ville durable en est une – et être créatifs en termes de financements ! »

Ainsi, explique Hacina Py là où les projets font sens et qu’il y a du cash-flow (issu d’un utilisateur payeur), on voit de plus en plus des fonds intéressés par des approches de financement basés sur l’impact.

Dernière alerte, lancée par Michèle Sabban : à ce jour le fonds vert, mis en place en 2016 par l’accord de Paris sur le climat, n’existe pas vraiment, puisqu’aucune contribution n’a été versée ! « Il faut donc se mobiliser, car si le fonds n’est pas réellement mis en place, rien ne se passera », dans les villes des pays en développement.

La question des villes durables, on l’aura compris, en sous-tend beaucoup d’autres, depuis la gouvernance et la sensibilisation des populations locales, jusqu’à la structuration des financements face à la concurrence internationale, l’implication de la diplomatie économique et la nécessaire action multilatérale pour affronter les effets dévastateurs du changement climatique particulièrement dans les pays du sud.

Le chantier est donc immense et multiforme, et c’est pourquoi « Medef International a décidé d’être un acteur moteur pour tous les travaux portant sur la ville durable, particulièrement en Afrique car c’est le continent qui va connaître la plus forte urbanisation… et l’ADN que veut développer notre task force est cette logique de croisement de tous les partenaires, sinon nous n’aboutirons à rien », souligne Gérard Wolf en conclusion de la table ronde.

Diane Binder : « Mobilisons-nous pour le sommet
Afrique-France de 2020 ! »

Diane Binder durant son discours de clôture. © AM/APP

C’est à Diane Binder, Directrice adjointe du développement international du groupe Suez que revient l’honneur de prononcer le discours de clôture de la rencontre, en sa qualité de membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique.

Observant que « les villes sont l’espace où la plupart des ODD peuvent être atteints en mode holistique », Diane Binder s’inscrit dans la perspective du sommet Afrique-France de 2020 dédié à la thématique des villes durables, et propose « un contrat d’action », articulé autour de la mise en réseau des différents partenaires et de la formation. Ainsi, elle préconise notamment de créer un système d’innovation ouverte intégrant sous-traitants et partenaires et d’inclure des acteurs africains non conventionnels (associations, société civile, start-up…) aux réflexions des entreprises françaises, ainsi que de renforcer les liens entre entreprises et start-up pouvant se développer dans leur écosystème…

Considérant aussi que « la thématique de la formation est récurrente » et que son insuffisance constitue l’un des goulets d’étranglement à l’avancée des solutions, Diane Binder évoque la nécessité d’un accompagnement des cadres africains à la structuration des projets, et l’intérêt d’organiser la montée en gamme professionnelle des sous-traitants et partenaires africains.

« Mobilisons-nous dans la perspective du sommet de 2020 ! » lance-t-elle en conclusion, ayant précisé que le thème des villes durables a été retenu sur proposition du CPA, le Conseil présidentiel pour l’Afrique.

Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris

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